Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 26
Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de tendresse et de regret.
Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.
Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir, on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë plus pénible que le chagrin même.
Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé; pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son coeur lui savait gré de sa bonté souriante.
Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret entre le frère et la soeur. Mais, tout en montrant la plus grande prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie. Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.
Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et de ciel bleu.
Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque, couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il se sentait le coeur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.
--Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne éducation lui imposait le devoir de le cacher.
--Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!
Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.
--Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une singulière manière de comprendre l'honneur.
--Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta soeur qui avait promis?...
--Je vous défends de prononcer le nom de ma soeur, entendez-vous? s'écria Pierre hors de lui. Ma soeur est une honnête et pure enfant; vous êtes un misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.
--Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses croyances...
Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se calma.
--Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre. Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous; pour tourner la tête--non le coeur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.
--Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la manche de son paletot.
--Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années, abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la nouvelle!
Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons, quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...
--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.
Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.
--Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore brillants de sa récente colère.
--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de querelle?
--Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux! J'avais cela sur le coeur depuis trop longtemps.
Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.
--C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à voix basse comme dans une église.
--Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son oeuvre, mais son oeuvre est autrement grande et durable. Ces pierres s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main du temps: l'oeuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont les malades guéris, les coeurs consolés, la lumière du devoir et du sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.
Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux à porter!
La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout. Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.
--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir. Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?
Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:
--Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.
Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec une émotion étrange.
Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son coeur bondir dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur, n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!
--Tu étais là? fit Pierre en abordant sa soeur.
--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui s'était détourné.
--Tu as entendu ce qu'il disait?
--Oui.
Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles.
Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce doux reproche:
--Comme vous rentrez tard, mes enfants!
--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui baisant la main.
Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle pouvait encore être heureuse.
Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère silencieux et concentré.
Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en rêvant des fatigues du jour.
--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité.
--Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là!
--Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir; vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais, Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi...
Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien; prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.
--Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter.
Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui s'entre-croisaient.
Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa soeur.
--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci matériel.
--Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en donnant des répétitions...
--Moi aussi, interrompit la bonne soeur; tiens, je les comptais justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour!
Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.
--J'accepte, ma soeur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...
--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la modeste Marthe.
--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma soeur chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!
Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut, après mûre réflexion.
Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui. Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude affectueuse, et il partit le coeur lourd, comme quelqu'un qui laisse derrière lui le meilleur de sa vie.
L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle. C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle sérieux dans la vie.
Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des joies.
Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour, on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être invisible, qu'elle seule discernait.
--Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées, et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même pour y trouver la réponse de son mari.
Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y trouvaient employés.
--À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à les remuer à la pelle!
--À propos, fit Volodia, et ton système d'aération?
--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul.
--Il va?
--Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout!
Il riait de si bon coeur que tout le monde fit chorus.
Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle.
Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des joies du devoir.
--Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous quitterez plus!
Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.
--J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement; pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu...
Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement touchant.
--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier les absents... Est-ce vrai?
Volodia s'inclina en signe d'assentiment.
--Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire combien l'ami m'a manqué...
Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle reprit:
--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...
Elle s'arrêta encore une fois.
--Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant.
--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête.
--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents...
--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la méconnaissais?
--Je m'en souviens, dit Volodia.
Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il lui vint en aide.
--Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant; l'avenir est plein de joies pour vous.
--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux qu'on aime.
--Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux.
Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain myope.
En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.
Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle, pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre Volodia, très-pâle et visiblement troublé.
--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même.
--J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta soeur...
--Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela qu'aujourd'hui?
Volodia se troublait de plus en plus.
--J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...
--C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.
Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi tranquille.
--Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y trouveras.
Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.
--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?
Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se détourna.
--Je ne puis faire autrement, dit-il.
--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.
Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie, plein de tendresse virginale.
--Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant; il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais restez-y en maître...
Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et son coeur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps attendue.
--Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme mon fils!
Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de sa soeur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune de miel.
--Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des neveux.
L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui bénissent le nom de Korzof.
FIN
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.