Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 25
--Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir, où est l'amour?
Volodia porta à ses lèvres la main de sa soeur, si bonne et si maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la mort.
La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.
--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me dire?
Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne pouvait qu'être nuisible.
Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la conduisit à une chaise où elle s'assit.
--Je voulais vous dire, fit-il, le coeur serré par une indicible angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez pris votre résolution...
--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien, interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.
--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter, Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il vous plaira.
--Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.
Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle qu'il aimait plus que sa vie.
--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité, envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?
Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:
--Envers l'humanité.
--Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps la société, la famille et vous-même?
--La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille; la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que je considère comme un devoir. Quant à moi-même...
Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.
--Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.
Le jeune homme s'inclina.
--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est que le mariage?
Sophie répondit bravement:
--C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même but.
--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?
--Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui sont dans les bas-fonds...
--Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?
Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:--Alors, nous verrons ce qu'il y aura à faire.
Volodia poussa un soupir.
--C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table rase des habitudes, des moeurs, des principes d'une nation, sans rien lui donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie; nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille, j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et du bonheur sur la terre.
Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler. Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait, souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils pensaient de même, en même temps!
Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de sa mère.
--Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait sur les époux.
--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que lui?
--La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes, répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un homme qui aurait les ongles noirs?
Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité, auquel il ne voulut point prendre garde.
--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?
--Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus de toutes les mesquineries de la société...
--Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela: c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie, continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être témoin.
--Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?
--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg... avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse, mon amie, presque ma soeur.
Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque image flottante et lointaine.
--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos paroles.
--Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.
Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de l'avouer.
--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.
Elle lui donna la sienne, en hésitant.
--Vous ne partez pas encore? dit-elle.
--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne l'oubliez pas, Sophie.
Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot. Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.
Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille. Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut détruit par les remontrances de Nadia.
--Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par dire, en voyant ses raisonnements inutiles.
--Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me marier.
Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre chose.
Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à l'oeuvre de la libération morale du peuple par le peuple!
Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon; l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!
--Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma soeur uniquement pour sa fortune!
--Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente et nous sera très utile.
Le coeur de Pierre se glaça: sa chère et charmante soeur épousée dans un but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était pas seul à penser ainsi.
Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur, toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et chercha à se rapprocher de Volodia.
Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des garanties de bonheur.
Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un si beau zèle.
Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la laissaient mécontente d'elle-même.
Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu de la foule.
C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des boutiques, on avait grand'peine à circuler.
Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant les clients.
Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine sainte, Sophie regardait d'un oeil distrait les étalages des boutiques d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux; Stepline était devant elle.
--Eh bien? lui dit-il brusquement.
--Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon cavalière de l'interpeller.
--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?
--Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.
--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.
Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.
--Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point l'affliger.
--Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père, vous avait légué directement sa fortune?
--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en elle-même.
Stepline poussa un gros soupir de soulagement.
--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie trouva écoeurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une occasion favorable. Allons-nous-en.
--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un passant.
--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.
Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude; elle frissonna d'horreur.
--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique où sa compagne était entrée.
--Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on vous regarde.
La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant, elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle chancela... Marthe la reçut dans ses bras.
--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.
--Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.
Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.
Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.
XIII
En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout doucement, et resta immobile devant la chère endormie.
Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à souffrir dans ses enfants...
Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque, toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...
Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.
Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son oeuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.
La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses mains, en disant tout bas:
--Ô ma mère!
Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille, chargé de larmes, rencontra le sien.
--Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.
--Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable... Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon coeur combien je le regrette!...
Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit, non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard:
--Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est approché de moi.
Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la mieux voir:
--Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai répondu que oui, naturellement; alors...
--Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus.
--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe...
--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.
--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur famille et leur maison?...
--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime... Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du devoir?
Sophie inclina la tête en signe d'affirmation.
--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...
Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:
--Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari, jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le coeur déchiré, j'aurais résisté toujours.
Sophie baisa pieusement la main de sa mère.
--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence; mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent, honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect de l'honneur.