Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 24

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--C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta courageusement la jeune fille.

--Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.

Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe reprit haleine avant de parler.

--Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une haleine.

Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le déposa sur la table.

--Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid. Est-ce elle ou vous qui dites cela?

--C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en pleure, elle devient amère et injuste, parce que le coeur de sa mère, absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son deuil. Ô ma bienfaitrice, mon coeur saigne pendant que je vous parle et que vous me regardez avec vos yeux courroucés,--et pourtant c'est vrai! Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se détourner d'eux votre sollicitude maternelle!

Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.

--Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton radouci.

--Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.

Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression douloureuse et résignée qui commandait le silence.

--C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?

--Il ne dit rien, madame, mais...

--Quoi?

--Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle humblement.

Nadia l'attira sur son coeur.

--Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies.

Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa soeur. Madame Korzof l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.

Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser, comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe, qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants.

Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.

Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour, refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir, planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre.

Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges.

Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne: inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des inconséquences.

Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline.

Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir.

Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance.

Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof?

Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté. Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir?

Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla droit au jeune homme.

--Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à laquelle je tenais.

--Laquelle? fit Pierre un peu blessé.

--Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés, c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!

Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit toute grisée de ce compliment inattendu.

--Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher; mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.

C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.

--Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile, absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,--c'était vous!

--Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je l'en remercie doublement.

--Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui serrant la main.

De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible; plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.

C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité, dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la domesticité.

--Que penses-tu de ma soeur? demanda Pierre à son ami, quand ils se revirent le lendemain de cette présentation.

--Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes des mijaurées.

--Ma soeur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et partager nos idées?

--Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta parole.

--Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas trompé.

L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.

Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis, après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.

Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe, sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes convenances.

Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois sauvé Nadia.

Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse; Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie était déjà très loin dans la voie de l'erreur.

Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la soeur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles purifieraient leur richesse impure.

Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler d'amour, mais seulement de devoir.

Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.

Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet, que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point d'allusions personnelles.

Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie. Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.

Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien douloureuse.

XII

Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:

--Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.

--Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse avec l'apparence du calme.

--Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

--Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère ses yeux purs et limpides.

--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas besoin d'amour pour cela.

--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit? Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance, sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère, mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu comprendras...

--Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la cause de la civilisation et celle du peuple.

--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant. Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof, où elle avait fait ce voeu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies allaient-elles condamner sa propre enfant?

--Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir mérité cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

--Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les trouver mauvais aujourd'hui.

--Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, à la pensée de voir sa soeur unie à Stepline, il reculait intérieurement et restait décontenancé.

--Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce qui arrivait.

--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

--Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

--Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de coeur?

Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale, voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait la bouche pour répondre, sa fille la prévint.

--Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions nous comprendre.

--C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et disparut sans se retourner.

--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai que je vous aie négligés tous deux...

--Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

--S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta soeur?

Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement plein de dignité.

--Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si coupable?

Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle. Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques; elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré. Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.

--Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne de Stepline ou son origine qui te déplaît?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:

--C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est, s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales, je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature intéressée.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt ans?

Il essaya cependant de défendre son ami.

--Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas; qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit? N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

--On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

--La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne pas se présenter ici.

--Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa dignité...

--Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné son consentement, il eût été le premier à faire des objections au mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

--Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa soeur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

--Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Après un silence, elle reprit:

--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon frère?

Volodia regarda sa soeur pour l'interroger; elle continua: