Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 23

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Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et sans gravité.

Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.

Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout à coup à Korzof:

--Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?

Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.

--C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.

--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.

--Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable destination.

Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville, il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.

Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.

--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.

Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.

--Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.

--Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son mari. Jamais, puisque tu restes.

--Envoie les enfants, alors.

--Ils n'y consentiront pas.

Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un maillet qui travaillait comme un simple manoeuvre.

--Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!

--C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.

--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...

--Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...

--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment, tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est horrible, n'est-ce pas?

--On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes conditions hygiéniques?

--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...

--Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.

--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à quel point je t'aime!

Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais Pierre refusa obstinément de quitter son père.

--Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au moment du danger! Volodia se moquerait de moi!

Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et même la gaieté dans le coeur de Korzof et de sa femme.

Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient pestiférés et faisaient leur testament.

Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables, achevèrent d'effrayer la population.

Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité de quelque accident parmi ses amis et ses proches.

Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui, garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.

Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur lui-même était devenu moins prudent.

Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle se jeta vers lui, les bras ouverts...

--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais chercher le vieux médecin.

Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.

Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu. Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent consultation.

--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la nature peut faire pour lui maintenant.

Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.

--C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait, les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis l'embrasser.

Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin la prit par le bras et l'arrêta.

--Vos enfants! dit-il simplement.

--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.

Et elle se laissa emmener sans résistance.

XI

La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le sentiment de leur perte irréparable.

Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable, fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même. Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique; jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie.

Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre, déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa soeur, dont la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure, contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie devenait presque méchante à force de souffrir.

Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même: Sophie ne voulait rien entendre.

--Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus, Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien aise de mourir pour en avoir fini.

Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia leva gravement les yeux sur la jeune fille.

--Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même, si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste, Sophie?

La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste.

Volodia, comme sa soeur Marthe, ne dépensait pas son affection en démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.

--Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me rendre utile par quelque sacrifice...

Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.

--Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées; c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi cruel.

Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix basse:

--Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.

Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable...

La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de leurs escarmouches.

Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle le disait plaisamment.

--Je suis née tante, belle-soeur, marraine, tout ce qu'on voudra, disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon compte au milieu de la mêlée.

Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une douce pitié.

--Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend injuste.

--À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.

Après un silence, il reprit:

--Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province, Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.

Sa soeur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui, attendant une explication.

--Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner, mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas Stepline, dont je n'augure rien de bon.

--Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas inconnu.

--C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond, quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore songé à l'amener ici.

Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa soeur:

--C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige qu'elle se retire.

--C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse.

Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre.

--Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi? continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur, elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit.

Le jeune homme porta lentement la main de sa soeur à ses lèvres.

--Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi... Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces.

Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de Volodia.

--Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement. Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être.

Le jeune homme prit sa soeur dans ses bras, et les deux orphelins se serrèrent étroitement l'un contre l'autre.

--Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante.

--Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa mère.

Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait religieusement dans son âme.

Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.

--Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.

Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu. Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à jamais leur récompense et leur consolation.

Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra particulièrement aimable avec sa mère et sa soeur. Au moment où madame Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.

--Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine comme moi?

--Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.

--Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.

--Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils attendait sa réponse, un peu inquiet.--Est-il bien, ce garçon? Volodia le connaît-il?

--Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme.

--Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?

--Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un autre.

Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.

--Que voulez-vous dire par là? fit-elle.

--Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite, mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus raffinés...

--Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire, Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie!

La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi.

Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper. Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se présenta.

--Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté habituelle.

--Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune fille. Je ne vous dérange pas?

--Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un peu surprise.

Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage honnête.

--Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.

--Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de votre présence,--et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici...

--Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils.

--Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus. Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la diriger comme je voudrais.

--Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que vous vouliez me parler?

Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la décourager.