Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 21

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Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes, ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.

La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline, au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se trouvait à la merci des uns et des autres.

--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.

--Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?

--Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.

--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme qui t'inspire un si violent dégoût.

La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline; mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il lui en coûtât.

Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués, et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre eux,--sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en famille,--soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.

Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible. L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent qui les démasque et les soufflette.

Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.

On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours: mais personne ne songea à s'en plaindre.

L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan. Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des membres ordinaires de la société même la plus civilisée.

Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment de sympathie.

C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne grugeait pas moins le paysan que le seigneur.

Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre main.

Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que celui-ci pouvait les détester lui-même.

Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il composait pour Stepline.

--Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,--je crois que nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et innocents...

Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.

--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas très-difficile.

--De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je saurai qu'il a quitté cet endroit.

Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du devoir.

Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses ancêtres.

--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.

L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il voyait une expression qui ne lui plaisait guère.

--Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre, l'existence de plusieurs malentendus...

Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof, l'intendant avait compris qu'il était démasqué.

Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux, une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva avec dignité, et se tint debout devant Korzof.

--Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée; mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.

Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie de rire.

--Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.

Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui s'agitaient en son âme.

--Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix étouffée.

--À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

--Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu d'une situation héréditaire.

--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour cela du petit capital que m'a légué mon père.

Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte de rage.

--Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite de faire fortune, dit Korzof.

--Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble. Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.

--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux sommelier.

--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la tête d'un air de mécontentement.

Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.

--Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à présent?

--Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.

--Et s'il est mauvais?

--Nous le changerons.

--Et en attendant?

--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!

Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre. La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit: Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.

Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari, débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la plus heureuse.

Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?

Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour inspirer l'envie que la pitié.

C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.

Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir, grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve, établissant un service régulier entre Schlusselbourg et Saint-Pétersbourg.

--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant, comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster par une barque venue à leur rencontre.

--C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?

Nadia lui répondit par son beau sourire.

Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.

--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de l'eau limpide.

--Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te donnant toi-même.

--Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...

Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.

--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!

Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la veille,--et la veille c'était trop tôt, comme disaient les enfants,--tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer la vie pour tout de bon.

C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre, lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui n'avait servi à rien jusque-là.

--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain, il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu faire?

--Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus difficile.

Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.

On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate; mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un sans l'autre.

Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont souvent l'intuition.

Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les petites occasions de la vie journalière.

Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de détail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de la Justice sur la terre.

Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna tout en sympathies.

Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans inconvénient à leur âge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui, veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres, Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait d'un attrait singulier.

La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se parlaient pas et ne parlaient à personne.

En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que les jeunes danseurs s'en donnaient à coeur joie.

--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.