Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 20

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Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui, pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui montra l'ordonnance.

--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que du bien.

--C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y viendra.

Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena devant le bonhomme.

--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un homme de mourir.

Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi, lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre lequel ils étaient impuissants.

Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils. L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai de la cour.

--Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!

--C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient, Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement son fauteuil de celui de sa fille.

--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches, Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout; j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.

--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en joignant les mains.

--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants, tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...

--Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé deux ou trois...

--Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi, puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?--Oh! ce n'est pas la peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

--C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?

--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?

--Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde donc bien d'être deux fois grand-père!

--Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu ta fille?

--À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.

--Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont l'intelligence seule est cultivée, mais dont les moeurs et les habitudes sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes; il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu; mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût d'ailleurs son mérite moral?

Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.

--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont appris à vivre,--oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans des principes d'élégance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de propreté,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien, Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres, et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son père.

--Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter certains défauts extérieurs?...

--C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la civilité puérile et honnête!

--Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent à première vue.

Le prince secoua la tête.

--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue, mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins sévères qu'autrefois...

--Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

--Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes moeurs comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités, faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

--C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents: l'égalité morale et l'égalité devant la loi...

--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline, avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles de son père semblaient faire écho maintenant.

--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils sont encore bien petits, mais...

--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation libérale,--et je ne t'en blâme pas,--cherche un contre-poids dans la fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque milieu pourrait avoir d'exagéré.

Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

--Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune, dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.

--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.

Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de leur grande oeuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait, pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir besoin du coup d'oeil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.

Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.

Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne--car il eût dédaigné les cafetans que portait son père--venaient de chez un petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.

La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage, perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme, resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche, toujours grande dame,--peut-être toujours belle,--alors que sa femme n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

--Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

--Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille, qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient fraîches et les yeux brillants.

--Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume, coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher. Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame, comme des animaux rares ou des objets de curiosité.

--Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants. Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le complément nécessaire de leur aumône.

Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie que lui inspirait leur père?--Et maintenant, monsieur Stepline, reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette, afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son personnel était l'ancien domestique de son père.

--Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras, occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de laisser en jachère une partie des champs de froment.

Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari; en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?

--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son énumération.

--Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns, pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.

--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement? fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle, à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

--Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.

--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia rabattit la manche et releva la tête.

--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna les yeux et ne dit rien.

--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de suite.

IX