Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 2

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--Abominations! dis-je, scandalisée. Quoi! monsieur le curé, vous trouvez abominable que François Ier fût généreux et aimât les femmes! Vous ne les aimez donc pas, vous?

--Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'écoutant attentivement depuis quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus désastreux. Petite effrontée! vous...

--Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le curé, paraissant-en ce moment soulagé d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine. Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de François Ier?

--Vraiment, c'est bien simple, répondis-je d'un ton un peu dédaigneux, en songeant que mon curé vieillissait et commençait à avoir la compréhension lente. Vous me prêchez tous les jours l'amour du prochain, il me semble que François Ier mettait en pratique votre précepte favori: Aimez le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.»

À peine eus-je fini ma phrase que le curé, essuyant son visage sur lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna à un rire homérique qui dura si longtemps que des larmes de dépit et de contrariété m'en vinrent aux yeux.

«En vérité, dis-je d'une voix tremblante, j'ai été bien sotte de me donner tant de mal pour apprendre ma leçon et vous faire admirer François Ier.

--Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son sérieux et employant son expression favorite lorsqu'il était content de moi, ce qui m'étonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la vertu de charité.

--Dans tous les cas, ce n'est pas risible, répondis-je d'un ton maussade.

--Allons, allons, ne nous fâchons pas.»

Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, abrégea la leçon, me dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.

Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et me secouant à m'en disloquer l'épaule:

«Vilaine péronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le curé s'en aille si tôt?

--Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce dont il est question?

--Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé, effrontée?»

Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colère, elle me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la porte comme un petit chien.

Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts secs et maigres de ma tante avaient laissé des marques bleues sur mes épaules.

«Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing à mon image, supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté, tu n'oses pas te révolter?»

Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.

«Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée ainsi? La vilaine femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant que je lui récitais ma leçon?»

Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes joues. Mais j'eus beau creuser ce problème, je n'en trouvai pas la solution.

M'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un peu pour écouter leur conversation.

«Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui.

--Je voudrais bien voir ça! Mais comment voulez-vous qu'elle songe à son oncle? C'est à peine si elle connaît son existence.

--Bah! la petite est futée! il lui suffira d'un instant de mémoire pour vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons revenus disparaîtront avec elle.

--Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...»

Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.

Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai trouver Suzon.

Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière. Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité.

Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme celle de Perrette.

«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis donc riche?

--Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?

--Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me dises où demeure mon oncle de Pavol.

--Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole! Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je ne sais rien.

--Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce que tu disais à ma tante tout à l'heure!

--Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de me faire parler.»

Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.

Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être désagréable.

Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et m'endormis consolée.

Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait contre François Ier qui la pourfendait de sa grande épée. Il me prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière.

III

Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine, le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille à la main.

«Le feu est-il à la maison? demanda ma tante.

--Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr! La vache est dans le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le potager.

--Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de ses seules amours.

--Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse.

--Ah! péronnelle!» cria ma tante.

Elle se précipita à la suite des domestiques en frappant la porte avec colère.

«Monsieur le curé, dis-je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante?

--Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci?

--Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le curé? Elle m'a battue!

--Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait incroyable qu'on osât toucher seulement du bout du doigt à un petit être aussi délicat que ma personne.

--Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la trace des coups.»

À ces mots, je commençai à déboutonner ma robe. Le curé regarda devant lui d'un air effaré.

«C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'écria-t-il précipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur la pointe de ses souliers.

--Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe. Savez-vous que je la déteste!»

Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me fit grand mal.

«Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému, calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.

--Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a appelée effrontée et s'est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme!

--Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.

--Ah! par exemple! m'écrirai-je en reculant brusquement ma chaise et en me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais, jamais!»

Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi, de sorte que nous continuâmes la conversation en nous croisant continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a volé une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite.

«Il faut être raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit de pénitence, pour la rémission de vos péchés.

--Mes péchés! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petits, si petits que ce n'est pas la peine d'en parler.

--Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer un sourire. Alors, puisque vous êtes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de Dieu.

--Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le bon Dieu un peu..., pas trop,--ne froncez pas le sourcil, monsieur le curé,--mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point être satisfait de me voir malheureuse.

--Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là!

--Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et je me vengerai.

--Reine, c'est très mal. Taisez-vous et écoutez-moi.

--La vengeance est le plaisir des dieux, répondis-je en sautant pour attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tête.

--Parlons sérieusement, ma petite.

--Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait très bien. Vous verrez, monsieur le curé! je prendrai un sabre et je décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne.

--Cette enfant est enragée! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises.

--Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux sous?»

Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de tabac dans ses fosses nasales.

«Permettez, ma petite; cela dépend du point de vue auquel on se place.

--Que vous êtes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser, puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps!... et vous trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma propre délivrance! Et Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs fois sur mes talons.

--Vous avez bonne opinions de vous-même, répondit le curé, qui s'efforçait de prendre un air sévère.

--Ah! excellente!

--Voyons! voulez-vous m'écouter, maintenant?

--Je suis sûre, dis-je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement entendue avec lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui m'empêcherait d'imiter Judith.

--Reine! cria le curé en frappant du pied.

--Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me venger.

--Contez-moi cela», dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant tomber sur un canapé.

Je m'assis à côté de lui.

«Voilà! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol?

--Certainement; il demeure près de V...

--Fort bien. Comment s'appelle sa propriété?

--Le Pavol.

--Alors, en écrivant à mon oncle au château de Pavol, près de V..., la lettre arriverait sûrement?

--Sans doute.

--Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes écus?

--Mais, mon enfant, où avez-vous appris cela? me dit le curé, ahuri.

--Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne à M. de Pavol et que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je après un instant de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.

--Allons! c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant.

--Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez!

--Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous servez de votre arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne point être agressive.»

Je fis une moue significative.

«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour être franche, je vous promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire.

--C'est une véritable révolte!... Je finirai par me fâcher, Reine.

--C'est plus qu'une révolte, répliquai-je d'un ton grave, c'est une révolution.

--J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité.

--Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon coeur, vous êtes même la seule personne que j'aime au monde...»

Le visage du curé s'épanouit.

«Mais je déleste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...»

Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'interrompit par une vive exclamation.

«Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien que vous êtes de mon avis.

--Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux.

--Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi-même de lui être très désagréable. J'ai pris la lune et les étoiles à témoin de mon serment.

--Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter, et vous vous en repentirez.

--Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est furieuse, car c'est moi qui ai lâché la vache, les lapins et les chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce, monsieur le curé; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des marques noires sur les épaules.»

Ma tante entra comme un ouragan, et le curé, complètement abasourdi, n'eut pas le temps de me répondre.

«Reine, venez ici!» cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la course désordonnée qu'elle avait dû faire après les lapins.

Je lui fis un grand salut.

«Je vous laisse avec le curé», dis-je en adressant un signe d'intelligence à mon allié.

La croisée, fort heureusement, était ouverte.

Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai glisser dans le jardin, au grand ébahissement de ma tante, qui s'était placée devant la porte pour me couper la retraite.

Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation sans pareil en écoutant les reproches du curé et les exclamations furibondes de ma tante.

Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel on a pris un os.

Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat, jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin, exaspérée par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la lança par la fenêtre.

Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore goûté, et le précipitai à la suite de la carafe.

«Misérable pécore! hurla ma tante en s'élançant sur moi.

--N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'écris ce soir même à mon oncle de Pavol.

--Ah!... dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air.

--Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques jours, car je ne veux pas être battue.

--Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante.

--Oh! que si!... Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules. Je sais qu'il est très bon et je m'en irai avec lui.»

Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.

Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de Suzon.

IV

La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase.

J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des heures entières...

Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées!

Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs qualités extérieures.

Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question: «De l'influence du miroir sur l'intelligence et le coeur de l'homme.»

Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce, qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair, net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce grand oeuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.

Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes.

Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement, il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la vie.

Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la création,--excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante.

Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un poulet, d'une salade aux oeufs durs et de lait _égoutté_, quand c'était la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les mains et en criant la faim.

Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la conversation était non moins invariable que le menu du dîner.

«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait, n'était modifiée que par le changement du qualificatif.

--Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de marcher par ce joli soleil!»

S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.

«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon temps on prenait des robes blanches à Pâques.

--Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement.

Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard préventif avant de répondre:

«Certainement, très bien.

--Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime conviction.

--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que lorsqu'on les interrogeait.

--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

--Quand on m'interrogeait, pas autrement.

--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?

--Certainement, ma nièce.

--La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel.

Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.

La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement, jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes, il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces.

«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.

Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme, baissait la tête et paraissait rempli de contrition.

«Quels mécréants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question.

--Hum! répondait le curé.