Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 18

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--Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton soumis.

--Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien, vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui semblent convenables, je n'ai rien à y voir.

--Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel, si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié?

Roubine éclata de rire.

--Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.

--Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage, en rendant la liberté à ses deux yeux.

--Puisqu'on te le dit!

--Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la fiancée?

--Où sont-ils? fit Roubine surpris.

--Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.

Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes.

--Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de joie!

Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse; doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui reprit sur-le-champ son sang-froid.

--Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire attendre.

Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas que la ceinture.

--Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille, partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de toute cette conversation.

--Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des ennemis, et cependant Stepline nous déteste...

Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par la main.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé surprit dans un coup d'oeil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui, ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste, avant qu'ils eussent accompli le cérémonial.

--Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant, moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous marier!

--Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps d'être heureux.

Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un subordonné devant ses supérieurs.

--Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé.

Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant: Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se levèrent et se retirèrent avec un dernier salut.

Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine regarda sa fille d'un air comique.

--Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?

La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait disparu.

--Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.

--Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous haïrait-il?

--Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés, et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont destinées à être déjouées...

--Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à toutes les ambitions?

--À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres!

--À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé.

--Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant un peu.

Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle savait le prince d'une violence extrême.

--Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son père!

--Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais c'est bien pour t'obéir.

Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand renfort de _tille_[1] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement vernie.

[Note 1: _Tille_, sorte d'étoupe extraite de l'écorce de tilleul.]

De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée, le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres, qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun accès dans les maisons de la bourgeoisie russe.

Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi. Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées, les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante, et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne, chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs d'oranger et de noeuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé. Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même. La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes, ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode fardeau.

La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive, Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette journée.

Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin, rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.

--Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?

--Oui, mon père, ce n'est rien.

Et elle parla d'autre chose.

Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...

Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste n'apporta point de lettre de Korzof.

--C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.

--Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son visage douloureusement contractés.

Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et son repos fut agité par des rêves inquiets.

Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille.

--Demain, dit-il.

Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter.

Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible lassitude.

--Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le retrouver!

VII

Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre; la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre. Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps; mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus douloureux.

--Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin et Cologne.

--À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi. Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.

--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

--C'est ici, monsieur; il est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il-a?

--Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur. Est-ce que monsieur vient pour le voir?

--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez le prince Roubine.

--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne la peine de passer par ici.

--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

--Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une soeur de charité, debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la main brûlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement la ressemblance de cette image aimée. La soeur de charité s'approcha et lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la reconnaissait presque toujours.

--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience. Qui est venu?

La soeur interrogea la jeune fille du regard.

--Nadia, dit doucement celle-ci.

--Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra ses doigts et s'endormit profondément. La soeur constata la température du corps, qui avait sensiblement diminué.

--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine. Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.

Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui. Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le coeur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre part à la grande oeuvre de compassion et de fraternité.

Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore! c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser apprendre par d'autres,--d'autres spécialement créés pour cela par une Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne rien faire!