Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 17
Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.
La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:
--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?
Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour reparaître plus brillante et plus sinistre.
--Un incendie! Allons voir, dit Roubine.
Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne soit pas rare,--grâce à l'abondance des constructions en bois, essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers atteler sa voiture ou son traîneau.
--Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en arrière.
La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_ des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié; on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.
--Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le coeur indiciblement serré.
--Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.
--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...
Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.
Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:
--Les ponts!
Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre, mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois. Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage; c'était une ruine incalculable.
Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.
--Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le succès de la manoeuvre.
À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.
Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche, requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.
Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se distinguaient avec une netteté étonnante.
Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des brûlots.
--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.
En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva, où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.
C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le feu.
--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.
Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes, repartait pour l'endroit menacé.
Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire: deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice. Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un être intelligent.
--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la guettait.
Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manoeuvre; le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.
--À droite! cria Korzof.
Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri d'horreur.
--Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...
Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.
--Au canot! cria-t-il.
Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.
Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht, toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.
--Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.
Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée plus beau qu'un demi-dieu.
--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye. Polycrate a jeté une bague à la mer,--nous y jetons notre navire,--et nous gardons notre félicité.
Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de longue date.
--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.
--Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me permettra de fonder cinquante lits de plus!
Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial; et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri Korzof.
VI
Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref, après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir.
Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande oeuvre des jeunes gens l'avenir le plus brillant.
La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule», disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser.
--Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts.
À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine, se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité. L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital.
L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse, mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'oeuvre tant d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue d'oeil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec l'architecte, et partit enfin, le coeur gonflé d'une joie orgueilleuse.
--Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?
Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'oeil reposé ses longues files de lits propres et bien tenus.
--Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants.
Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du gouvernement de Smolensk.
Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain?
C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin, consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir. Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu, en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire; quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même.
Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle, il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline fut alors bien forcé de le suivre.
Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait en face du château, que reposait son corps depuis de longues années. Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant elle.
Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa chasuble de deuil. Au milieu du choeur, sur une petite table recouverte d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service, la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans, s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche, à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui sépare le tabernacle de l'église proprement dite.
Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis s'adressant au choeur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz, destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le choeur répondit sur un mode plaintif.
La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la droite du choeur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau bonheur!»
En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs. Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital, où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules.
L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur, ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.
Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte, toujours ouverte.
--Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse.
Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter de biais, pour tenir moins de place sans doute.
--Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.
--Voilà, _batiouchka_, répondit l'intendant, en se servant d'un terme affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de cérémonie que le mot _barine_, qui signifie maître ou seigneur. Vous savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur de vous porter vos revenus au mois de juin.
--Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?
--Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en pensez-vous?
Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire.
--Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en entier. C'est son affaire, à ce garçon.
Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et impassible.
--C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre assentiment et celui de la princesse...
Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit un livre sur la table.
--Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal. Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la fiancée dont tu parles?
--Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres, nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai, princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?
--Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous aviez donc pensé à autre chose?
Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées.
--Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément?
--C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur, adressez-vous à lui.