Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 15
Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste, presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque sainte.
--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment... il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors, pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement. Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...
La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard acheva la phrase commencée.
À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain le courage.
--Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.
La jeune fille reprit son empire sur elle-même.
--Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble, et puis...
--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.
--Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est la vraie base du bonheur...
--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en souriant.
Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était familier.
--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.
--Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent, n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui vous plaira.
Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis soudain redevint grave.
--J'ai fait un voeu, dit-elle, pendant que son beau visage s'assombrissait.
--Un voeu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables serments?
--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse résolue à tenir, celui-là comme les autres.
Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui reprendre.
--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué. Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?
Nadia fit un signe affirmatif.
--Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez mon étoile.
Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le coeur de la jeune fille.
Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du voeu la troubla aussitôt et détruisit toute sa joie.
--Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.
Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.
--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes semblables?
--La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit Nadia.
--Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances intellectuelles ou morales!...
--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.
Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:
--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère sympathie.
D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.
--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.
Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle pourrait bien s'être trompée.
--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.
Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux comme une montagne.
--Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions; et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...
--C'était un voeu téméraire, dit doucement Korzof.
--Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur; mais il existe, ce voeu; je ne puis m'en dédire.
--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le jeune homme en lui prenant les deux mains.
Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.
--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que vous ne pouvez être!
--Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même, il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous; mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?
--Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.
--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?
Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il souffrait et retint cette parole cruelle.
--Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion d'un sentiment loyal et sincère...
--Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes âmes qui commettent les plus fatales erreurs!
--Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune fille en se levant.
--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de chagrin.
Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et pur.
--Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...
--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la retenant du geste.
--Non: la Russie ne manque pas d'officiers.
--Alors vous refusez?
--J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.
--Princesse, ajouta-t-il à voix basse.
--Que voulez-vous?
--Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.
Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un regard en arrière.
Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant profondément.
Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante. Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même, tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.
--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai pas fait de voeu, moi!
Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de reproches, qu'il feignit de ne pas voir.
--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de gaieté, que diable!
Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet de pied qui parut.
--As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.
--J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.
--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut qu'elle pleurait.
À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments, si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.
Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses pérégrinations.
--J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux, mais si bon coeur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il n'y a pas de bonne partie sans lui.
Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain soucieuse.
--As-tu des réponses? reprit-il.
--Oui; tout le monde viendra.
--Parfait! Tâche que ce soit joli.
--Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.
Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée, «c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa satisfaction.
De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient tout autour.
Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités, qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle, montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était l'objet.
On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.
--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!
Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.
--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en souriant de l'air le plus aimable.
--Déjà! faillit dire Nadia.
Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux, et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une pendule sonner onze heures.
--Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là.
Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.
Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement, elle fit un pas vers la porte.
Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.
--On s'amuse ici, dit-il.
--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.
--J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.
Roubine passait derrière eux.
--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton plaisamment bourru.
--Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.
Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et irréfléchie s'empara d'elle.
--Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.
Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir, mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.
--Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.
--Vraiment? fit-elle d'un air de doute.
--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.
--Soit! fit-elle avec un signe de tête.
Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de tout à l'heure.
--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille, qu'elle lui avait laissé prendre.
--Pourquoi pas? Mais où aller?
Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.
--Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?
--Certainement, mon père.
--Alors c'est dit, quand?
--Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?
--C'est entendu, tu seras prête, Nadia?
--Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs jours.
La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets. Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.
--À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!
Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse affirmative.
À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir; ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage écumeux.
La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes; le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les yeux.
Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg les ponts trop rares.
Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux, puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des grandes fêtes.
La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau, qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits, et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.