Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 11
Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un agréable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins réchauffant que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et réjouie que j'avais guettée tant de fois par la fenêtre du corridor, pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait, sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.
Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcourus du haut en bas. En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions! Bien peu de semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût dit que, depuis lors, plusieurs années avaient passé sur ma tête, je l'aurais parfaitement cru.
J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt vierge! Elle me rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en tous sens.
Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la tête; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des déceptions qui avaient suivi un moment de bonheur.
«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier où Paul avait grimpé.
--Pensons à autre chose, petite Reine.
--Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez combien je l'aime! Il n'a pas de défauts, je vous assure!»
Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol j'étais obligée de dissimuler mes idées. Je parlai si longtemps que le malheureux curé était tout étourdi.
Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en oeuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est une vertu remplie de sagesse et facile à acquérir.
«Mon curé, répondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est que l'amour.
--Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volonté vous oublierez et surmonterez aisément cette épreuve. Vous êtes si jeune!»
Si jeune!... c'était là son refrain. Ne souffre-t-on pas à seize ans comme à n'importe quel âge? Ces vieillards sont étonnants!
De mon côté, je répétais en secouant la tête:
«Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas!»
Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis:
«Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit.
--Voyons l'idée, ma petite.
--J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.
--On ne peut pas prendre la place des autres, Reine.
--Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le remplacer?
--Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse. Voilà trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant.
--Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu?
--Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-être n'avez-vous jamais pensé que j'ai été jeune. Mes rêves n'étaient pas précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources intellectuelles qui m'ont toujours manqué. Ensuite, avant de vous avoir dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du Buisson; j'avais oublié les longues journées si tristes et si mauvaises de ma jeunesse.»
Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa résignation si vraie, si douce, sans le moindre fiel.
«Vous êtes un saint, mon curé, dis-je en lui prenant la main.
--Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une existence comprimée, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et qu'on les endure avec courage.»
Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais trop jeune pour n'être pas très absolue dans mes idées, et je me disais naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour malheureux.
«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller, Reine; seulement, ce changement ne dépend pas de moi.
--Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera cela.»
Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant landau de mon oncle, il s'écria:
«Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean.
--Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis-je. Je vais faire des neuvaines pour que le curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande chaire!»
Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière pour voir plus longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse espérance était entrée dans son coeur.
XVII
Cette visite au curé ne me fit qu'un bien momentané.
L'effet salutaire de ses paroles s'évanouit rapidement, je retombai dans mes idées noires, et mon oncle, tout en maugréant intérieurement contre les femmes, les nièces, leur mauvaise tête et leurs caprices, parlait de nous conduire à Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien heureusement, les événements se précipitèrent.
A quelques jours de là, M. de Pavol reçut la lettre d'un ami qui lui demandait la permission d'amener au château un de ses cousins, un M. de Kerveloch, ancien attaché d'ambassade.
Mon oncle répondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir M. de Kerveloch et l'invita à déjeuner sans se douter qu'il courait au-devant de l'événement qui, en engloutissant son rêve, devait me ressusciter à la joie et à l'espoir.
Le surlendemain,--j'ai de bonnes raisons pour me rappeler éternellement ce jour fameux,--le surlendemain, il faisait un temps épouvantable.
Selon notre habitude, nous étions réunis dans le salon. Blanche, assise, rêveuse, près du feu, répondait par monosyllabes à M. de Conprat. Cet amoureux têtu, n'ayant pu supporter son exil, était réapparu au Pavol depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je m'étais réfugiée dans une embrasure de fenêtre.
Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux beaux chevaux.
De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'oeil sur Paul. Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de l'étrangler.
«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts, fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!»
Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.
En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade.
Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.
Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid, mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante.
M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti.
Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche, et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:
«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant, capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit animal en question.
«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de mourir, mon curé. Je trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la mort est la plus stupide invention du Créateur.
«Blanche se marie, Monsieur le curé! Blanche se marie avec le comte de Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop manger... est-ce absurde, cette considération? et n'est-il pas rationnel de manger beaucoup quand on a bon appétit?--Si vous me demandez comment les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,--non, il pleuvait à torrents, mais n'importe!--un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné qu'il avait une idée de derrière la tête, deviné aussi qu'il plairait à Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M. de Kerveloch l'a regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et, quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme disent mon oncle et l'étiquette.
«Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle refusait décidément M. de Conprat.
«Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps, je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos beaux cheveux blancs plus charmants.
«Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me paraissaient frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et, soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour. C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance, de poésie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette magique, les pare de sa propre beauté.
«Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas. À quoi tiennent l'espérance, la joie? À quoi sert de se désoler, quand les choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mêle? Mais pourquoi suis-je si gaie quand rien n'est encore décidé pour mon avenir, et quand je réfléchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de son existence? Quel chaos, mon curé! Il n'y a que des mystères en ce monde, et l'âme est un abîme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne sais où, a déjà émis cette pensée, peut-être même l'ai-je lue pas plus tard qu'hier, mais j'étais bien capable d'en dire autant.
«Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes idées joyeuses sont saisies d'une panique irrésistible; elles se sauvent, s'envolent, disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il l'aime, Monsieur le curé, il l'aime! Le vilain mot, appliqué comme je l'applique en ce moment!
«Vous m'avez dit qu'il n'était pas rare d'être amoureux deux fois dans sa vie, mon curé; mais en êtes-vous sûr? Êtes-vous bien convaincu? L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-être m'aimerait-il? Vous qui êtes un homme de sens, Monsieur le curé, ne trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie, et voilà que des lois, inventées par quelque esprit sans jugement, m'empêchent de suivre mon penchant, de révéler mes pensées secrètes, d'apprendre mon amour à celui que j'aime! À vrai dire, je ne sais quoi, au fond du coeur, m'obligerait également à garder le silence et... quand je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que l'homme est mal équilibré!
«Sans doute, les circonstances modifient les idées. Mon oncle va jusqu'à prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en est-il du coeur comme de la tête?
«Éclairez-moi, mon vieux curé.»
Quand un projet était décidé, M. de Pavol n'aimait point tergiverser pour l'exécuter. Parlant de ce principe, il décida que le mariage de Blanche aurait lieu le 15 janvier.
La déception avait été rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'idée de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il était franc, loyal, sensé et incapable de s'entêter dans un rêve, lorsque le bonheur de sa nièce était en jeu.
Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que la petite créature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutât, il n'éprouvait pas la moindre velléité de passion farouche. Je certifie qu'il n'eut jamais l'idée d'empoisonner son rival ou de lui couper galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et poétique.
Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et naturel:
«Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous resterons bons amis.»
Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je le voyais, je le trouvais changé moralement et physiquement.
Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage contre lui. Il eût été si logique de m'aimer! si rationnel de voir que nos deux natures se ressemblaient énormément et que je l'aimais à la folie!
Vraiment, si les hommes étaient toujours logiques, le monde n'en irait pas plus mal, et le moral des gens non plus.
XVIII
Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon, extrêmement pâle, était si belle dans ses vêtements blancs que je ne me lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à l'unisson de sa beauté.
Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon pathétique, et en route pour l'Italie!
«Le beau moment, le beau moment!» disais-je en moi-même.
Mes émotions multiples m'avaient fatiguée et j'avais soif de solitude. Laissant donc mon oncle se débrouiller avec ses convives comme il l'entendrait, je pris un manteau fourré et m'acheminai vers un endroit du parc que j'aimais particulièrement.
Ce parc était traversé par une rivière étroite et courante; sur un certain point de son parcours, elle s'élargissait et formait une cascade que des pierres, habilement disposées, avaient rendue haute et pittoresque. À quelques pas de la cascade, un arbre était tombé, le pied d'un côté de la rivière, la tête sur l'autre berge. Il avait été oublié dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut le faire enlever, il s'aperçut que la sève se manifestait par des rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit jeter un autre arbre à côté du premier, relier les branches entre elles, planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez épais pour que mon oncle eût un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul danger de s'empêtrer dans les branches et de tomber dans l'eau.
C'était cet endroit solitaire et assez éloigné du château que j'avais choisi pour théâtre de mes méditations. Je m'arrêtai près du pont chargé de givre, afin de réfléchir à l'avenir et d'admirer les énormes glaçons qui pendaient à la cascade, que la gelée avait arrêtée dans sa course.
Je ne sais depuis combien de temps je réfléchissais ainsi, sans me soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin.
Cet objet paraissait mélancolique et de fort méchante humeur. Avec une canne que, dans un moment de distraction, il venait de dérober à mon oncle, il administrait des coups énergiques aux arbres qui se trouvaient sur son passage, et la poussière blanche qui les couvrait s'éparpillait sur lui.
Je lui tournais le dos à moitié, mais il est de notoriété publique que les femmes ont des yeux par derrière, et je ne perdais pas un de ses mouvements.
Arrivé près de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupée d'une petite branche de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le regardant de travers sans qu'il s'en aperçût.
«Ma cousine...
--Mon cousin?»
J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il s'arrêtait là, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour l'encourager.
Il fronça les sourcils et s'écria avec éclat:
«J'ai envie de me brûler la cervelle!
--Très bien, dis-je d'un ton sec, j'irai à votre enterrement.»
Cette réponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras et me regarda fixement.
«Vous ne m'empêcheriez pas de me suicider, ma cousine?
--Non, certainement, répondis-je avec tranquillité. Pourquoi me mêlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la liberté, et si vous avez envie de quitter cette vallée de larmes... hé! mon Dieu, je ne lèverai pas un doigt pour vous en empêcher. Que chacun en cette vie agisse comme il lui plaît!»
Sur ce, je me remis à étudier ma branche de sapin, pendant que mon objet, déconcerté par la manière libérale avec laquelle j'envisageais son lugubre projet, avait une expression assez déconfite.
«Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma cousine. La première fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si plaisant!
--Hélas! monsieur mon cousin, que signifie l'appréciation d'une petite campagnarde qui en est réduite à la société d'un curé, d'une tante grincheuse et d'une cuisinière revêche?
--Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que je n'étais pas curé et que mon visage n'était pas tout à fait aussi fané que celui de Mme de Lavalle?
--Vous l'avez dit, beau cousin.»
Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dépit, et, prenant son chapeau avec humeur, il le lança sur le pont. Oh! que je comprenais bien les mouvements de son âme! Il était heureux, heureux de trouver un prétexte pour grogner et s'en prenait à moi de ses déceptions, de même que j'avais déchargé mes amertumes sur mes bonshommes en terre cuite et l'infortuné baron Le Maltour.
«Votre tante était horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement.
--Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, répondis-je sur le même ton.
--Et la jolie table, le joli couvert! Tout était mis de travers!
--Oui, mais quel dindon! Comment n'êtes-vous pas mort d'une indigestion? Je le croyais fermement, jusqu'au moment où je vous revis ici, mon Dieu... parfaitement en vie.
--Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous, mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous ai-je fait?
--Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner votre corps à sa dernière demeure.
--Mon corps! s'écria-t-il avec un frisson pénible. Je ne suis pas encore mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour la Russie.
--Bon voyage, monsieur mon cousin!»
Il s'était éloigné, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai les mains avec découragement, et de grosses larmes roulaient dans mes yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant.
«Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous fâ... Eh quoi! vous pleurez?
--Je pensais à Junon, dis-je en réussissant à parler d'un ton naturel.
--C'est vrai, petite cousine, vous allez être bien seule. Donnez-moi la main, voulez-vous?
--Volontiers, Paul.»
Hélas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mélancolie, car il pensait à une main plus belle qu'il avait rêvé de posséder.
Et il partit pour ne pas revenir.
Malgré le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant près du pont, et, penchée sur la rivière, je voyais mes larmes tomber sur la glace.
«Parler de se brûler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est probablement aussi épris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que près de lui une petite...
--Que faites-vous là, Reine?» me dit mon oncle qui s'était approché de moi, sans que je l'eusse entendu marcher.
Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon émotion.
«Comment, nous pleurons!
--Que les hommes sont bêtes, mon oncle!
--Profonde vérité, ma nièce! Est-ce cela qui fait couler vos larmes?
--Paul a envie de se brûler la cervelle, dis-je en pleurant.
--Le croyez-vous capable de se porter à cette extrémité?
--Non, répondis-je en souriant malgré mes larmes. La violence est certainement incompatible avec sa nature, mais son idée prouve que...
--Oui, je sais, ma nièce. Son idée prouve qu'il aime ma fille; mais croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous ferons en sorte que son coeur ne s'égare plus.
--Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa vie sans être un phénomène?»
M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisération qui s'adressait autant à mon inexpérience qu'à mon chagrin.
«Pauvre petite nièce! les hommes qui aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte.
--Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal!» dis-je avec conviction.
Mais j'étais aussi enchantée qu'indignée, et je ne demandais qu'à profiter de la vilenie inhérente à la nature humaine.
«Cependant, Junon est si belle!