Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 10

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«Ah! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la réalité.

«Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.»

Il m'écrivit courrier pour courrier.

«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos succès mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Vous n'avez pas suivi mon conseil, Reine; vous avez abusé des feux de joie, n'est-ce pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de vos préoccupations.»

Je lui répondis:

«Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me jeter à la Trappe, mon cher curé! Si j'étais sûre qu'il me fût permis de valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en connais, j'irais certainement m'y réfugier, y ensevelir ma jeunesse et ma beauté. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis par les règlements. Donnez-moi quelques renseignements là-dessus, Monsieur le curé, et soyez convaincu que vous n'êtes qu'un optimiste en prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du rat dans un fromage; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le monde.

«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne femme rabougrie, rétrécie, ratatinée,--au moral, j'entends, car je suis plus jolie que jamais,--une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des révolutions quand ses joies et ses rêves à elle sont broyés, pulvérisés, réduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'oeil de l'observateur, j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette, un arbre mort, complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés. Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé! J'en tremble! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas terrible?

«Au revoir, mon vieux curé.» Deux jours après avoir expédié cette épître, qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon âme, mon oncle décida que nous irions passer une après-midi au mont Saint-Michel.

Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et ma cousine était rêveuse.

Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel, m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers le voile sombre de mon humeur positivement massacrante.

«Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant à chaque pas.

--Plus que six cents à monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.

--J'ai envie de m'arrêter là, alors!

--Allons, ma nièce, que diable, vous n'avez pas la goutte!»

Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de Montgommery.

Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts, cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples qui dorment là depuis des siècles! Je me serais bien gardée de les réveiller, car j'avais des choses cent fois plus intéressantes à observer sur le visage de ce gros garçon qui entourait Blanche de soins, de prévenances et ne pensait pourtant point à moi.

Que j'étais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tôt! Il s'extasiait sur la moindre pierre pour lui être agréable, et, de temps à autre, je lançais de son côté quelques regards noirs qu'il ne daignait même pas remarquer.

«Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en dites-vous?

--Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, cette salle aurait du charme.

--Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?

--Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on puisse faire tourner un peu la tête... peuh! ça ne signifie rien du tout.

--Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture féodale», répondit mon oncle en riant.

Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient.

«Nous allons nous casser le cou! gémissais-je en me cramponnant au bras du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.

--Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas.

--Vous parlez comme mon curé, répondis-je avec émotion.

--Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?

--Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du tout, et je partage l'avis de Suzon.

--Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de jeunesse!»

Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue terrasse, je m'échappai et courus me cacher derrière une énorme arcade. J'appuyai la tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et je me mis à pleurer.

«Ah! pensais-je, comme mon curé avait bien raison de me dire, il y a longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir traitée comme une petite fille sans conséquence!»

Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une nature triste avec mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le passé.

En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes dans le train, mon oncle me dit:

«Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont Saint-Michel?

--Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des rhumatismes.»

En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je réfléchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilité. Il y avait à peine trois mois, je parcourais le même chemin sous l'influence de mes rêves heureux, dans l'enivrement de mes pensées joyeuses sur cet avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait jonchée des débris de mon bonheur.

Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même causer sérieusement avec elle.

Je me couchai en pleurant de tout mon coeur, avec la conviction que l'épée de Damoclès était suspendue sur ma tête.

Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. Chaque matin, elle venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, connaissais bien.

«Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»

Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que ce roi était donc dépourvu de sens commun pour attacher une masse si lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu? Elle en est bien capable.

Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est pas avéré, accompli, quelle est la créature humaine qui, au fond du coeur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une demi-obscurité.

«Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?»

--Une crampe, murmurai-je d'une voix faible.

--Je vais chercher de l'éther, dit-elle en se levant vivement.

--Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher à ma fierté qui s'en allait à vau-l'eau. C'est passé, Blanche, tout à fait passé.

--Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine?

--Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.»

Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude.

«Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?

--Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses voeux, Reine.

--Cela te plaît-il?

--Le mariage me plaît, évidemment; toutes les convenances sont réunies; mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin.

--Que lui reproches-tu?

--Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est un excellent garçon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il n'est pas assez beau, puis cet appétit normand manque de poésie, tu en conviendras!

--C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! répondis-je en retenant mes larmes.

--Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.

--Alors, tu refuses, Junon?

--J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très perplexe, car je redoute une déception pour mon père. D'ailleurs, à certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer; enfin, l'homme est parfaitement estimable.

--Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche!

--Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en ménage.

--Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!»

Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses jugements, et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.

«Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lèvres.

--Oui, depuis longtemps.

--Tu le savais?

--Sans doute! une femme sait toujours ces choses-là. Et toi, ne l'avais-tu pas vu?

--Si... un peu», répondis-je en envoyant à ma stupidité un souvenir plein de mélancolie.

Blanche me quitta après m'avoir expliqué que Paul avait tardé à demander sa main parce qu'il craignait d'être refusé.

C'était bien ce que je pensais! et je m'habillai fiévreusement en songeant que, influencée par son père, elle finirait par donner son consentement.

«À sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours après je me serais mariée!»

Hélas! c'en était fait de mes rêves..., et je tombai dans un grand découragement.

XVI

On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et, chose qui me parut incroyable, inouïe, Blanche, du jour où elle ne le vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques.

Mais cette résignation n'était qu'apparente.

Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais, le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde.

Ce projet évidemment était fort pénible, mais je m'y cramponnai avec ardeur; je le méditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'idée de m'asphyxier ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille était morte de chagrin à propos d'un amour contrarié, je décrétai que je suivrais cet exemple.

Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.

Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et je le priai de me laisser aller au Buisson.

«Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine.

--Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.

--Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.

--Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gêneriez beaucoup. Je désire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le permettez.

--Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C....., où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au Buisson. Quand partez-vous?

--Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé et je coucherai au presbytère.

--Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez à C... après-demain vers trois heures.»

Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le menton d'un air préoccupé.

«Êtes-vous malade, Reine?

--Non, mon oncle.

--Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»

Je le regardai bien étonné, car je croyais toujours fermement qu'il n'avait rien vu.

Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais des voeux, pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec affection et me congédia.

Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de Blanche, qui désirait venir avec moi.

En route, je réfléchis aux paroles de mon oncle:

«Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec mes prétentions! Mais quand même le mariage de Junon n'aurait pas lieu, à quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.»

Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pût s'éprendre de plusieurs femmes. Jugeant d'après mes propres sentiments, je me disais qu'un homme ne peut aimer deux fois dans sa vie sans présenter au monde le spectacle d'un phénomène extrêmement étonnant.

Ayant ainsi réglé les battements de coeur de la gent barbue, mes idées prirent une autre direction, et je me réjouis à la pensée de revoir mon curé. Je pris la résolution de lui sauter au cou, ne fût-ce que pour prouver mon indépendance et le mépris que je professais pour l'étiquette.

Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que, pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche placée contre le mur en guise de banc.

J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre qui formait un encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé.

Il était à table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses abondants cheveux blancs n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable.

«Ah! mon pauvre bon curé!»

Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir.

Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, que je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule.

Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur l'épaule d'un curé; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de Sa terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant un spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature. D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs et les gens sans coeur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois de convention à un sentiment vrai et profond.

«La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais-je en sanglotant.

--En sommes-nous là, chère petite fille, en sommes-nous vraiment là? Non, non, ce n'est pas possible!»

Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des caresses et de bonnes paroles.

«Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il en m'écartant doucement.

--Vous avez raison, répondis-je en reléguant mon mouchoir au fond de ma poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère profité des leçons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.»

Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à rire en m'installant joyeusement à table.

«Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de faim.

--Et moi qui n'ai presque rien à vous donner!

--Voilà des haricots, j'adore les haricots! et du pain de ménage, c'est délicieux.

--Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine?

--Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la voiture, derrière l'église. Envoyez-la chercher, monsieur le curé, et qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»

Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi. Pendant que je mangeais avec beaucoup d'appétit, malgré ma phtisie et mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.

«Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé?

--Mais... un peu, Reine.

--Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous connaissez bien.»

Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans songer certes à me gronder.

«Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le curé?

--Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est jeune.

--Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je vous ai écrit que je n'étais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai!

--Cela ne paraît pas, dans tous les cas.

--Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez!»

Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu superbe et nous nous assîmes chacun dans un coin de la cheminée.

«Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me dire?»

J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis tranquillement:

«Mon curé, je me meurs.»

Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il était sur le point d'introduire ses doigts.

«Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.

--Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles?

--Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant de santé. Mais de quoi mourez-vous?»

Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête dans un transport de surprise et d'indignation.

«Eh bien, Reine?

--Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!»

L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur immobilité, et le curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe.

«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre imagination a fait des siennes, Reine!

--Il n'est pas question de l'imagination, mais du coeur, monsieur le curé, puisque j'aime!

--Oh! si jeune, si enfant!

--Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de Conprat!

--Ah! c'est donc lui!

--Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, mon curé? m'écriai-je.

--Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.

--Ce serait logique, mon cher curé, très logique; par malheur, je ne lui plais pas.»

Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques secondes pétrifié.

«Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus pas m'empêcher de rire.

--Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»

Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol: mes découvertes, mon aveuglement et les hésitations de Junon. Je couronnai cette narration en pleurant à chaudes larmes, car mon chagrin était très réel.

Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raisonner.

«Votre cousine hésite, le mariage ne se fera peut-être pas.

--Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois.

--Cela s'est vu cependant, mon petit enfant.

--Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon pauvre curé.

--L'avez-vous dit à votre oncle?

--Non, mais il a deviné mes pensées. À quoi bon, du reste? Il ne peut pas forcer Paul à m'aimer et à oublier sa fille. Je ne voudrais pas qu'il connût mon amour, j'aimerais mieux mourir!»

Un long silence suivit cette manifestation de ma fierté. Nous regardions le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent à lire les secrets de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents.

Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais silencieusement, quand le curé reprit avec un demi-sourire:

«Il ne ressemble cependant ni à François Ier ni à Buckingham!

--Ah! monsieur le curé, répondis-je vivement, si François Ier et Buckingham étaient là, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et j'en serais bien contente!

Hum! le curé trouva la réponse dénuée d'orthodoxie et pleine d'interprétations fâcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hérissé de pièges qu'il venait d'aborder et me prêcha la résignation.

«Pensez-donc, Reine, vous êtes si jeune! Cette épreuve passera, et vous avez une longue vie devant vous.

--Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique, écoutez!»

Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse.

«Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon état.

--Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire. Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent à vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»