Part 9
Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon oncle, le marquis leva la tête et lui dit:
--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me refuseriez pas votre secours.
--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.
--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir.
--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au moins le garder.
Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.
--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne l'aurions cru?
--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le plus vénéneuses.
--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous découvert cela?
--Par l'inspection de la gorge, madame.
Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait appartenu l'arête avalée.
--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.
--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et l'opération deviendrait impossible.
--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le marquis de plus en plus effrayé.
--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le désirez; il y a une petite formalité à remplir.
--Remplissez-la donc bien vite et commencez.
--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez l'accomplir.
--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur! veux-tu me laisser mourir là faute d'agir?
--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!...
--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère.
--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à un autre homme?
--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te reconnais à tes cinq pieds dix pouces.
--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant réparation de l'insulte que vous lui avez faite.
--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.
--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?
--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que j'ai eu tort de vous avoir offensé.
--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort, et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses; le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi. Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses.
--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?
--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu, tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni petit insulté.
--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.
--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue impossible, et dans une heure vous serez mort.
--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon coureur?
--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.
--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se venger?
--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je ne vous garderais pas rancune.
Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour se décider.
Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient dans sa chambre de se retirer.
--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte, il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le droit de se retirer.
Le marquis jeta un coup d'oeil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:
--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment?
Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas commencer qu'il ne fût présent.
* * * * *
--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié; et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.
Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:
--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.
--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre qui s'écriait:
--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous paie votre opération.
Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.
--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler; qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou trois jours il sera guéri.
Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.
--Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin, exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté ponctuellement.
XI
COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR.
Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître, avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:
«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»
--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec _les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_... Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!
Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence... Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure de ma journée: voilà de la magnificence!
Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais, lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai, de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut. Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un Panthéon, bien entendu.
Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs, c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma chère soeur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.
La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.
Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits rouges entra avec une pancarte à la main.
--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu! voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par coeur: six aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de doublure et trois garnitures de boulons ciselés?
--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!
--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.
--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre...
--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand, si vous voulez en prendre connaissance...
--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous appartiendra.
--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me demandez, je voudrais le savoir moi-même.
--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées contre vous.
--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?
--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de ganache.
--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de lui faire le plus tôt possible mes compliments.
--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que vous seriez à l'hôtel Boutron.
--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride; Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous, vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle; si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma pratique.
--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.
--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu; vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas de sitôt une pareille occasion.
--Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.
--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.
--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter de suite.
--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter, d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.
--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon...
--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains; je vais même vous aider à me saisir.
Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:
--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne par-dessus le marché.
--Ouais! répondit M. Bonteint.
--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse. Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin; la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma profession, et j'ai le droit de les conserver.
--Pourtant... fit M. Bonteint.
--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.
--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon butin.
--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez, voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.
Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous servir d'enseigne.
--M. Rathery! fit Bonteint.
--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne portez encore qu'un faux toupet.
--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité.
--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin. Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous le coterez, du reste, ce que vous voudrez.
--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la moindre valeur.
--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête.
Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.
--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_, qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.
--Encore une fois, M. Rathery...
--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à l'objet le plus précieux de mon mobilier.
Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.
--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma chère soeur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des oeufs à Pâques à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de la couleur.
--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort; jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin, vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.
--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue que vous oubliez!
Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui riait aux éclats.