Part 8
En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y opposa.--Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence n'appartient pas aux vilains.
Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste. Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt public.
Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour au marquis.
Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.
Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la tête.
--As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.
--Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton château, et je te ferai connaître mes moyens de défense.
Alors le marquis se leva et dit:
--La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs, ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses. La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse!
Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier signal.
--Une fois, deux fois, dit celui-ci.
Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes après, la justice du marquis était satisfaite.
--C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi; maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis.
Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla droit chez M. Minxit.
IX
M. MINXIT SE PRÉPARE À LA GUERRE.
Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.
La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur, avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M. Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât: La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son ultimatum.
En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de l'endroit munis chacun de leur échelle.
La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.
Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante les préparatifs du départ.
C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il dit à ses soldats:
--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce qu'il en est:
Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain; ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il vous en récompensera généreusement.
Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes. Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à Cambyse! destruction à sa gentilhommière!...
--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.
À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M. Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.
M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties et du chiendent.
--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.
--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.
--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant de partir.
--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.
--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever pendant que je vais prendre ma réfection.
Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit.
--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais vous enrôler dans notre expédition.
--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour faire la guerre.
Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se venger.
--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques, commandés par un lieutenant de mousquetaires?
--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.
--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un marquis.
Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté; mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or, comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur? Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on s'indigne?
Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si, au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce souvenir.
Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.
Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page avait raison.
--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris, des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit? Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
--Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes cassées.
--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.
--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les manger?
Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son effet.
--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur, nous sommes solidaires l'un pour l'autre.
--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon oeil sera toujours ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.
--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu te vengeras aussi bien après qu'auparavant.
--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de ses noces.
Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit.
X
COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS.
Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M. Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire contre fortune bon coeur: il vint à mon oncle.
--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'oeil de la nuit.
--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que vous ne connaissiez plus Benjamin?
--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.
--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un homme à voir?
--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien je vous estime, mon ami.
--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le sang-froid glacial d'un juge.
--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte.
--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger. Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.
--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me donnera lui coûtera cher.
--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache; tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens, tiens!
Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est dramatique comme un homme qu'on maltraite.
--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection.
Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le village.
--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine.
--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier qu'il était.
--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le salue.
--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.
Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M. Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait, bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.
Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa soeur lui remit une lettre timbrée de Paris, de la teneur suivante:
«Monsieur Rathery,
«Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous le défends expressément.
»Vte de Pont-Cassé.»
Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin; il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive:
«Monsieur le vicomte,
»Vous pouvez aller...............
»Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
»Votre humble et dévoué serviteur,
»_B. Rathery._»
Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine d'écrire.
Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le cabaret.
Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M. Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle, et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le domestique.