Mon oncle Benjamin

Part 7

Chapter 73,968 wordsPublic domain

Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de charpentier...

--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la couper par un verre de vin.

M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:

--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de leurs éternelles réclamations.

--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.

Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien; des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le magistrat déférerait le serment.

Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois, ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce commune d'un enfant de cinq ans.

Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds, avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien, auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.

Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens, quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de la capitale du Brabant.

D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous. La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé, investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter; l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé, on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de superstition et de barbarie.

--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude historique, ne sont pas infaillibles.

--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.

--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait, j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin?

--Sans doute, ma chère soeur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais, fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le Juif-Errant?

Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.

Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.

Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois le tour du monde.

Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence repoussait d'elle-même.

Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux: il dépense peu.

Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la consommation des siècles à la surface de la terre.

À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un poireau au menton.

Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée si elle n'était pas mariée à l'église.

Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et, pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.

Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle voulait partir.

--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit, c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.

--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un lapin courant.

--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu viennes: il faut bien connaître un peu de tout.

--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos instruments de musique.

--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter tout accident, tu chasseras avec ton épée.

--Eh bien! je promets, dit mon oncle.

Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère soeur, de M. Minxit.

--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?

--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le vouloir, répondit sèchement ma grand'mère.

--Mais...

--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de votée épée; voilà tout ce que je vous demande.

--Vous me boudez, ma soeur; je voudrais savoir pourquoi?

--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle. Maintenant, laissez-moi tranquille.

VIII

COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS.

Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol.

On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver, semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre; février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.

--M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la passerons entre les rameaux mouillés des bois?

--Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs.

--Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du cassis à la place.

Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi que, par un travail insensible, les oeuvres de l'homme, comme celle de la nature, se décomposent et recomposent.

Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié, étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route.

Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et s'imaginait que les Cambyse étaient une oeuvre hors ligne dans la création.

Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.

Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer. Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà, ainsi que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de ce grand huissier.

Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine. Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici.

Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M. de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité; mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé, tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc, il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni maréchaussée.

Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt accomplis, comme vous allez le voir.

Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel.

--M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait pas bon autour de ce château, je vous en préviens.

--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis?

--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque.

--Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme, et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage ne trébuche!

--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force...

--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au boeuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais coeur. Toujours il abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours, comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve. Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face glacée d'un lac.

En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route, suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit.

--M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; mais Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.

Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.

--Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me salues-tu pas?

--Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son oeil gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué?

--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce pays?

--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine de Clamecy?

--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment; voilà un beau titre que tu as là.

--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour, mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un marquis, à quoi cela sert-il?

M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là. Il était de bonne humeur.--Voilà, dit-il à son intendant, un plaisant original; j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là, ajouta-t-il en montrant Fata du doigt, quel est-il?

--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde génuflexion.

--Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous me rendrez compte de ce procédé.

--Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme?

--Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux égards dus à la noblesse, je ne le connais plus.

--Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître.

--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que vous dînez chez ce drôle de Minxit?

--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière?

--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit.

--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata, laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il, s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer?

--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin.

--Et c'est là ton dernier mot?

--Oui!

--Tu as bien réfléchi à ce que tu fais?

--Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette. Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air: Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir.

--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné.

--Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.