Mon oncle Benjamin

Part 6

Chapter 63,979 wordsPublic domain

M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare, il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit: c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton, s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son oeil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos. Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.

Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous? C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs, son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface du fleuve.

Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la promenade.

M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit.

Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.

--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus...

--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle n'a aucune répugnance à m'épouser?

--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin. N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le marché?

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.

--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.

--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé d'Arabelle.

--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination des urines.

--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux pas consulter les urines.

--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va, Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te donner un échantillon de mon art.

Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?

--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.

--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?

--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se rappelle pas au juste le nombre.

--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle. C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui consulte les urines.

M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.

--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte bien vite et qu'on me bassine mon lit.

--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole.

--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où j'arrive de campagne que vous venez me consulter.

--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas à revenir demain.

--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta femme, n'est-ce pas?

--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.

--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.

--Voilà qui est on ne peut mieux deviné.

--Sur un perron, n'est-il pas vrai?

--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit?

--Et elle a roulé quatre marches.

--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq.

--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron, et tu verras qu'il n'y en a que quatre.

--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas évité une.

--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole; cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?

--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine.

--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée, maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et autant de fioles, le tout étiqueté en latin.

--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une abondante saignée.

--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se traite.

Une jeune fille vint après le paysan.

--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère?

--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et je venais vous demander ce qu'elle doit faire.

--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez pas le sou pour acheter des remèdes!

--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis huit jours.

--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade?

--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire.

--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.

--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des urines?

--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de perron autrement que par la saignée.

--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?

Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu aurais fait un joli sujet.

VII

CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT

L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.

--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier une compagnie de dragons après la grande manoeuvre. Est-ce que par hasard vous attendez notre ami Arthus?

--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit. Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles, est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi, que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de dîner.

--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il eût eu contre eux une inimitié personnelle.

Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.

--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.

La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit, ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son verre plein:

--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique!

Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de demander grâce pour les convives.

Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui, ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était au moins pour sa soeur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale, l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait dans toute la contrée.

Benjamin crut que sa soeur avait dit une sottise, et il se hâta d'ajouter:

--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui sera son époux des jours filés d'or et de soie.

Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa soeur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de Bourgogne.

Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla.

--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi... quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur Arnout, de Clamecy?

--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.

--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!...

--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.

--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe perruque.

--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un médecin à queue?

--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser l'amour-propre de qui que ce soit.

Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale. Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains: ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent pas: c'est la perspicacité et l'intelligence.

--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.

--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique?

--Pour qui donc? dit M. Minxit.

--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit Benjamin.

--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?

--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.

--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.

--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne: vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.

--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.

En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces avec le tranchant de leurs ongles.

--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques.

M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.

--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous en fassiez un saint.

--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y rencontrerais aucun de vous.

--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui rendons tel qu'il nous l'a confié.

--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M. Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût tué tout entier?

--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne t'en estimerais pas une obole de moins.

Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient à genoux.

--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à Benjamin.

--Rien de plus facile, répondit celui-ci.

Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le peuple se retira satisfait.

--Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la queue crottée d'un bourriquet?

--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe, n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint Maurice?

--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal. Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait me les céder à juste prix.

--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma grand'mère.

--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.

--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont l'oeil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une marque d'ignorance que de trop croire.

--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez au Juif-Errant?

--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?

--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au Juif-Errant?

--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.

--Pour vous, respectable M. Minxit...

--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.

--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses éternelles pérégrinations.

--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?

--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute; parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.