Mon oncle Benjamin

Part 5

Chapter 53,719 wordsPublic domain

Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le vulgaire des ânes.

Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand, ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une chaise.

Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre de vin blanc avec lui. Sa soeur lui ayant dit qu'il était sorti:

--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne soeur, que vous me ferez l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.

Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire; elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné, de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet.

Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il établissait un système.

Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux _ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière.

L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté un _drelin dindin_ si fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs entrecoupés, pareils à une voix qui agonise.

Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les grandes entreprises.

Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu, il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu rendre hommage à son grand caractère.

Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de badauds.

Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.

Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt au premier rang.

--Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le poing.

--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.

L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa réponse à sa soeur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement d'orgueil circula dans l'assemblée.

--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous montrait le poing?

--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.

--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle?

--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a la petite-vérole.

Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille.

Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le premier dans la lice.

--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche qui vous descend jusqu'à la ceinture.

--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait passer dans ma queue.

--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter?

--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.

--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la fois!

--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.

--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos?

--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes; tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate.

--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et tout blanc sur les coutures.

Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui. Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa religion.

--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le prendre par sa langue.

--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M. le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin.

--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication.

V

MON ONCLE FAIT UN MIRACLE.

Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.

--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des miracles.

--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.

--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît?

--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux joues, le damné pécheur qu'il était.

--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que le Juif-Errant embrasse les femmes?

Il se retourna et aperçut Manette.

--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez, vous serez la troisième.

L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh! qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle. Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé, peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à moitié fait.

Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète, une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu, si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.

--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il voulait casser une noix entre ses dents.

--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous appelé quelqu'un?

--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une attaque de paralysie.

--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?

--Cette drogue qui est dans cette fiole.

Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique, et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.

--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes capable de faire le miracle que nous vous demandons.

--Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par jour si j'en étais fourni.

Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place; car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce que mon oncle, avec son coup d'oeil gris qui s'enfonçait comme un clou dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené, d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.

Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon, mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la sainte Vierge; et il alla rejoindre sa soeur, qui se chauffait les pieds dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un picotin à sa bourrique.

Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant, plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de cette épreuve difficile flattait son orgueil de soeur, et elle se disait qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou trois mille francs de rente par-dessus le marché.

Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.

VI

M. MINXIT

Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M. Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton, sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion, c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot.

M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y trouvaient toujours table ouverte.

Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits, les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève, mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de raison et pour ne pas désobliger sa chère soeur.