Part 4
--Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible!
--Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de son âme.
Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière, un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et l'antiquaire pour ses camées.
En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son sac.
--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous dînions avec cette anguille?
--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M. Minxit.
--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?
--Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte.
--Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à cet égard?
Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue.
--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles l'emporteront.
--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais, diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.
--Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon beau-frère.
Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin, il resta.
L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette était un chef-d'oeuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais les chefs-d'oeuvre de cuisinier sont oeuvres éphémères; on leur donne à peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce ne doit pas être pour lui un petit crève-coeur, quand il voit les feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses branches.
Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy.
Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon oncle sur le seuil de la porte:
--M. Rathery, lui dit-elle, voilà!
--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M. Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois que c'est un mémoire!
--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci.
--Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous l'êtes!
--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette, tressaillant d'aise.
--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va plus depuis hier.
Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer.
--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez besoin d'argent, dites-le-moi.
--Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois.
--Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait.
--Tiens! tu étais là, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.
--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux.
--Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission.
--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction à Manette, c'était de la payer, entendez-vous?
--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et en disant cela il sortit.
Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes.
--Holà! eh! Machecourt, où es-tu!
--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit.
--Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps. Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir.
--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté, c'est que je ne puis marcher moi-même.
--Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est-à-dire, je te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi l'autre.
--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père.
--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi, c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche.
--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement épargnés, je les mets à votre disposition.
--Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit du vieux soldat.
--Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche.
--Je me charge de votre avenir, sergent.
--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute charge dans ce moment-ci...
--Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent.
--Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire.
--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires.
--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner trente sous par jour.
--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour les chicots, nous t'arracherons les gencives.
--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers, mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli, et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la clarinette, ou de donner du cor de chasse.
--En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt?
--Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère soeur ne te désavoue.
--Ah çà, messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou l'autre m'en fît compte.
--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde le fourreau.
Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde.
--Ma chère soeur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève en chirurgie et un...
--Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père: ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement, et que nous avons rencontré à la porte.
Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint.
Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause, elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se remît en route.
Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est qu'il avait toujours tort.
Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme; aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure. Il voulait bien que sa soeur le grondât, mais il ne consentait pas à la craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres:
Malbrough s'en va-t'en guerre Mironton, mironton, mirontaine! Malbrough s'en va-t'en guerre, Savoir s'il reviendra.
Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin:
--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?
--Merci, chère soeur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est finie.
--Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire comment vous a reçus M. Minxit?
--_Mironton, mironton, mirontaine_, chère soeur, fit Benjamin.
--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'écria ma grand'mère, attends! je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée.
--Chère soeur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de dire à mon oncle:
--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là? Cette fois tu avais bien le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas égales.
--Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus dire ma chère soeur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous nous sommes arrêtés chez Manette.
--Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin, d'une telle conduite?
--Honte! et pourquoi, chère soeur? Du moment qu'une cabaretière est mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de sexe, n'est-ce pas, Machecourt?
--Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite!
--Chère soeur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez...
--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu?
--Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt, je vous en préviens.
Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien, et elle prit de suite son parti.
--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route.
--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se coucher.
L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait:
Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent, tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi: pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes.
Ma chère soeur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche. Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu, moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manoeuvre qui est assis sur son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple!
Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants.
Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se reposer.
Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine?
Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu! que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et boire.
Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois?
Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que son grand parc?
Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et plus liquide que son canal?
Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées, soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont l'horticulteur seul peut deviner le mérite!
Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez; il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud ne s'y tapisse sous la mousse?
Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes?
Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez; qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement, pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler quatre chevaux à leur carrosse?
Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de venir m'offrir une voiture!
À ces mots, mon oncle se réveilla.
--Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?
--Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure, d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le résultat.
IV
COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN ADVINT.