Mon oncle Benjamin

Part 3

Chapter 34,066 wordsPublic domain

--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'oeil rutilant et la narine gonflée de colère; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux états de service; ils m'avaient promis l'épaulette; mais nommer officier le fils d'un tisserand, ç'eût été un scandale à faire horripiler toutes les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa coquille de page. Ça saura se faire tuer tout de même, car ils sont braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais ça ne sait pas dire: Tête... droite!

À cette parole de la théorie fortement accentuée par le sergent, le caniche tourna militairement la tête à droite.

--Tout beau! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes retirés du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi très-chrétien; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé.

--Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement; mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon coeur.

--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon grand-père.

--Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie!

Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de volaille!

Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain, que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter.

Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils manier une épée plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux guérit-il les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?

Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort sont-ils des chênes?

Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois, il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la protection de leurs valets.

--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela?

--Pourquoi pas?

--Tout d'une haleine?

--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout d'un trait: il appelait cela faire des tirades.

--Et ses paroles, comment ont-elles été conservées?

--Mon grand-père les a écrites.

--Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire?

--Quelle bêtise! un huissier.

--Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire?

--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde.

Or donc, le sergent dit:

--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et, ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.

--Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité, les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant fait le coeur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis qu'ils ont à la place du coeur; je défie qu'on me prouve le contraire.

Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile, leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile jusqu'à ce qu'on les mange!

Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV:

Et vous, Vents, faites silence, Je vais parler de Louis!

Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis pour apaiser les tempêtes.

Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir, sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le front.

Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet, quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus.

--Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté, comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit qu'il vient de manger.

--C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et qui eût voulu y voir son beau-frère.

--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays, obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois; si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.

Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front, car il suait, mon digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grand-père à part et lui dit:

--Si nous faisions déjeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce glorieux caniche?

--Heim! heim! objecta mon grand-père.

--Que diable! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable quadrupède.

-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce de trente sous que ta soeur m'a donnée ce matin, parce que, je crois, elle n'est pas bien marquée, et elle m'a bien recommandé de lui en rapporter au moins la moitié.

--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis médecin de Manette, de même qu'elle est de temps en temps ma cabaretière, et nous nous faisons mutuellement crédit.

--Seulement le médecin de Manette?

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Rien; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure chez Manette.

Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas.

Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau, qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus. Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait: Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite! s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi! Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un noeud coulant autour des jambes de derrière du taureau. Cette habile manoeuvre eut un plein succès et mit fin aux hostilités.

Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur ses jambes.

--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée _la Colombe et la Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche?

Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde; de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à chanter de sa voix de stentor:

Amis, il faut faire une pause, J'aperçois l'ombre d'un bouchon.

À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur le seuil de sa porte.

Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de vin.

--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer tout de suite.

--Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.

--Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé; donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la négociation fût rompue.

Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du poisson?

--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit.

--Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites attention à ce que vous allez me répondre.

--Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra bientôt.

--Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette de tous les oeufs qui sont dans votre poulailler.

Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze oeufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.

--Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait maigrir sa nourrice; le boeuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs, c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte, morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira: «Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa bonne existence.

On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela, et il ne sonnait mot.

À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes qualités.

Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé, comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles:

--Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or, je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.

-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et demain.

--Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière tranche de jambon.

--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.

--Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.

--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les jours de noce comme les jours de jeûne.

--Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?

--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son caniche.

--Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son enfant.

--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.

--Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants, c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle, moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte; mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable toutefois, autant que la femme aimera son enfant.