Part 2
«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait, dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent, et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat existait en effet,--qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui payer mille écus de dommages-intérêts.»
--Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël:
À genoux, chrétiens, à genoux!
Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit qui lui ait inspiré ce beau vers.
--Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne très-irascible.
--Pas si bête, répondit mon oncle.
--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur la table; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer.
--Tout à l'heure, dît mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour plaider.
--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds dix pouces, pour empêcher un avocat de parler?
--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de plume, et tu as affaire à un homme d'épée!
--Il t'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon, de parler des hommes d'épée; pour que tu fisses peur à quelqu'un, toi, il faudrait qu'il fût cuit.
--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme.
--Messieurs, dit mon grand-père en se levant, je me porte garant pour mon beau-frère, il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette.
--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt?
--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire?
--Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée, qui est la mienne, je vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame.
Mon grand-père, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se levaient:
--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut régler les conditions du combat.
--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le temps, tienne son témoin par le bras.
--Adopté! s'écrièrent tous les convives.
Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence.
--Y es-tu, Benjamin?
--Et toi, Machecourt?
De son premier coup d'épée, mon grand-père coupa par le milieu le fourreau de Benjamin comme si ç'eût été un salsifis, et lui fit sur le poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours, à boire de la main gauche.
--Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé.
--Eh! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante, as-tu une épée qui coupe?
--C'est égal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire demander grâce, de la moitié de ce fourreau.
--Non, Benjamin, reprit mon grand-père, c'est à ton tour à prendre l'épée. Si tu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne jouerons plus.
Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville.
--Non, messieurs! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour son coup d'essai s'est conduit de la manière la plus brillante; il est en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer prévôt d'armes; ce n'est qu'à cette condition que je pourrai le laisser vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis, je me déciderai à lui tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite.
--Benjamin a raison! s'écrièrent une foule de voix; bravo, Benjamin! il faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place, et Benjamin de demander un second dessert.
Cependant, la nouvelle de cet accident s'était répandue à Clamecy. En passant de bouche en bouche, elle s'était merveilleusement grossie, et quand elle arriva à ma grand'mère, elle avait pris les proportions gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son frère.
Ma grand'mère, dans un corps d'une aune de long, portait un caractère plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec cette présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vit de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il y avait lieu, fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; tira un matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis, s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la fatale guinguette.
À l'entrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras gauche de Benjamin, qui criait à gorge déployée:
«À tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à la verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en récompense...»
--Chien d'ivrogne! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait, elle tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas qu'elle avait destiné à son frère.
Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en mettant son habit; mais sa soeur avait une grosse fièvre. Elle fut huit jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il allait mener dorénavant une vie plus réglée, et qu'il songeait décidément à payer ses dettes et à se marier.
Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre en quête d'une femme pour Benjamin.
À quelque temps de là, par un soir du mois de novembre, mon grand-père arrivait crotté jusqu'à l'échine, mais rayonnant.
--J'ai trouvé au delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent homme, en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras.
--Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma grand'mère et Benjamin.
--Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxit, avec lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois!
--De ce médecin de village qui consulte les urines?
--Précisément. Il t'accepte sans restriction; il est charmé de ton esprit: il te croit très-propre, par ton allure et ta faconde, à le seconder dans son industrie.
--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me soucie pas de consulter les urines.
--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit, tu l'enverras promener avec ses fioles et tu amèneras ta femme à Clamecy.
--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse.
--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur.
--On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son par la figure.
--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien.
--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains véritablement de gâter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme des perches.
--Tout ce que tu dis là ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma grand'mère; j'ai rencontré hier ton marchand de drap, il veut absolument être payé, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder.
--Ainsi vous voulez, ma chère soeur, que j'épouse Mlle Minxit; mais vous ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit.
--Et toi Machecourt, le sais-tu?
--Sans doute je le sais; cela veut dire le père Minxit.
--As-tu lu Horace, Machecourt?
--Non, Benjamin.
--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin de prétérit défini qui me révolte! avec cela que ma chère soeur n'est plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adèle Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler franchement, je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson qui dit:
... qu'on est heureux Dans les liens du mariage!
Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un célibataire qui en soit l'auteur.
... qu'on est heureux Dans les liens du mariage!
Cela serait bon, Machecourt, si l'homme était libre de se choisir une compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme épouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un du l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé, et rester ensemble _usque ad vitam æternam_.
--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme.
--Pourquoi? répondit celle-ci.
--C'est qu'il parle avec bon sens.
Cependant on fit entendre raison à mon oncle, et il fut convenu qu'il irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit.
III
COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE, CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT.
Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de tambour.
Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette, c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient certainement plus.
Benjamin pria sa soeur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour trinquer avec Cicéron. Sa soeur en tira une, puis deux, puis trois et jusqu'à sept.
--Ma chère soeur, je vous en prie, encore une bouteille.
--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième.
--Vous savez bien, chère soeur, que nous ne comptons pas ensemble.
--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire.
--Encore cette dernière bouteille, et je pars.
--Oui, tu es dans un bel état de partir; et si on venait te chercher pour visiter un malade.
--Que vous savez peu, ma bonne soeur, apprécier les effets du vin!... On voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il partir? mon centre de gravité est toujours à la même place. Faut-il saigner?... Mais à propos, ma soeur, il faut que je vous saigne: Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin d'un grand mal de tête, une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de tirer sa trousse, et ma grand'mère de s'armer des pincettes.
--Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien! transigeons; je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitième bouteille de vin.
--Je n'en tirerai pas un verre.
--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la bouteille, il se dirigea vers la cave.
Ma grand'mère, ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter, se pendit à sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'oignons au bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine.
--Eh bien! ma chère soeur, c'était bien la peine d'aller deux à la cave pour une méchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prévenir que si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à faire couper ma queue.
Cependant Benjamin, qui, tout à l'heure, regardait comme une corvée assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma grand'mère, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers dans l'armoire.
--Je vous dis que je partirai!
--Je te dis que tu ne partiras pas!
--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue?
Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la soeur, quand mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le lendemain il avait besoin d'aller à la Chapelle, et qu'il emmènerait Benjamin avec lui.
Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son exploit et écrit au bas: «dont le coût est de six francs quatre sous six deniers,» il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé,--si le prince ne faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille.
--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour.
--Tu te trompes, répondit Benjamin avec un grognement et se retournant du côté du mur, il fait nuit noire.
--Lève la tête, tu verras la clarté du soleil sur le plancher.
--Je te dis, moi, que c'est la clarté du réverbère.
--Ah çà! est-ce que tu ne voudrais pas partir?
--Non; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur.
--Eh bien! je te déclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas levé, je t'envoie ta chère soeur; si au contraire tu es levé, je perce ce quartaut de vin vieux que tu sais bien.
--Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur.
--Oui, foi d'huissier.
--Alors va percer ton quartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive malencontre en route, c'est toi qui en répondras à ma chère soeur.
Une heure après, mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de Mulot. À quelque distance de la ville, ils rencontrèrent deux petits paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux poules dans son panier. Le premier disait à son compagnon:
--Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade.
--Je le veux bien, répondit celui-ci, mais à condition que tu diras à Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des oeufs gros comme des oeufs de cane.
--Vous êtes deux petits larrons, dit mon grand-père; je vous ferai tirer l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police.
--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette pièce de douze deniers.
--Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les épaules: tu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre honnête que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie à ces deux vauriens.
--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens.
--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrêter?
--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se comporte:
Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous réunir pour déjeuner, nous réunissons pour faire fortune.
Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père.
--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, rusés même au besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses muscades. Pour la moralité de la chose, nous sommes tous capables dans notre profession, et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrères.
Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous préconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et bulliférer notre petit mérite.
--J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a qu'une grosse caisse, l'autre du thé suisse et n'a qu'une paire de cimbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et...
--C'est cela même, interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine fonctionne convenablement, chacun des sociétaires a autour de lui neuf instruments qui font un vacarme épouvantable.
Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un paysan.
L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des huissiers; sa contrainte par corps est inévitable; pour lui échapper, il faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main sur l'épaule d'un duc et pair.
Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et rit au nez de la fièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le registre est un cimetière; il est trop gai et digère trop bien pour avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher.
Ainsi chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9...
--Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges? neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait?
--Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais laisse-moi finir ma démonstration, tu plaisanteras après.
Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille; neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent, qui font des dilemmes, des enthymènes, et se moquent de vous si vous n'êtes point de leur avis.
Il résulte de là que la réputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un avocat dans un cercle vicieux, prend tout à coup un essor étourdissant. Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était enferme. Elle s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les élus arrivent à la ville de Jérusalem. Au bout de cinq à six ans, Benjamin Rathery est à la tête d'une belle fortune qu'il dépense, avec grand fracas de verres et de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt, tu n'es plus porteur de contraintes: je t'achète une charge de bailli. Ta femme est couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton aîné, qui est déjà enfant de choeur, entre au séminaire; ton cadet, qui est malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine: je lui cède ma réputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta fille aînée épouse un homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier.
--Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des honnêtes gens.
--Pourquoi cela?
--Parce que.
--Mais enfin?
--Parce que l'effet en est immoral.
--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc?
--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses talents, n'en est pas légitime possesseur.
--C'est très-bien ce que tu dis là, Machecourt! s'écria mon oncle; tu as parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, est toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en parlons plus.
Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils aperçurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espèce de soldat encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et rouges, meurtries par la gelée, tombaient pêle-mêle comme une chevelure en désordre. Cet homme avait sur sa tête un morceau de chapeau à cornes, sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il était couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'étendait transversalement un vieux galon effacé. L'autre manche, dépouillée de son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses jambes nues, enflées par le froid, étaient rouges comme des betteraves. Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espèce, était assis devant lui sur son derrière, et suivait tous ses mouvements, pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son maître.
Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme. S'arrêtant sur le bord du chemin:
--Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeuner!
--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons bon appétit.
--Qui Fontenoy?
--Mon chien, ce caniche que vous voyez.
--Diable! voilà un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches?
--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est Azor.
--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy!
--Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais prisonnier.
--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout émerveillé.
--D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son habit jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; tel qu'il est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée, et a eu l'honneur d'être présenté à Louis XV, qui a daigné me dire: «Sergent Duranton, vous avez là un beau chien!»
--Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes: je m'étonne qu'il n'ait pas donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se fait-il que vous ayez quitté le service d'un si bon roi?