Part 18
--Non, répondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vérité sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin.
--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur.
--Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant ce que dira de moi la postérité.
--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire.
--Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais.
--Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage laisse après lui d'unanimes regrets.»
--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter que dans une chaire.
--Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?»
--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.
--Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle.
--Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des douleurs ne sont au coeur de l'homme que de légers esquarres qui tombent presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil.
--«Qui garderont longtemps son souvenir;» cela vous conviendrait-il mieux?
--À la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus longtemps dans votre mémoire, je fonde, à perpétuité un dîner qui aura lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est chargé de l'exécution de ma volonté.
--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces termes: «Je ne vous parlerai point de ses vertus...»
--Mets _qualités_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification.
--«Ni de ses talents: vous avez tous été à même de les apprécier.»
--Surtout Arthus, à qui j'ai gagné, l'an passé; quarante-cinq bouteilles de bière au billard.
--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père: vous savez tous qu'il est mort pour avoir trop aimé sa fille.»
--Hélas! plût au ciel que cela fût vrai! répondit M. Minxit; mais une vérité déplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est morte parce que je ne l'ai pas assez aimée. J'ai agi envers elle comme un exécrable égoïste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin, et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière.
--«Il fut bon fils,» poursuivit mon oncle.
--Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comment se font les épitaphes et les oraisons funèbres! Ces allées de tombes et de cyprès qui s'étalent dans nos cimetières, ce ne sont que des pages pleines de mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, et il ne m'est pas bien démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne me suis jamais plaint de l'abandon où l'on m'avait laissé; cela ne m'a pas empêché de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne serais peut-être pas allé si loin: une famille vous gêne, vous contrecarre de mille façons; il faut que vous obéissiez à ses idées et non aux vôtres; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans la voie où elle vous jette, souvent, dès le premier pas, vous vous trouvez embourbé.
--«Il fut bon époux,» dit mon oncle.
--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai épousé ma femme sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée; mais elle a fait avec moi toutes ses volontés: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce compte on est bon époux, tant mieux; mais je saurai bientôt ce que Dieu en pense.
--«Il a été bon citoyen, fit mon oncle: vous avez été témoins du zèle avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de réforme et de liberté.»
--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre.
--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...»
--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit.
--Un peu de patience, dit Benjamin. «Il a su, par son intelligence, s'attacher les faveurs de la fortune.»
--Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes: il faut avoir de l'audace plutôt que de l'intelligence pour cela.
--«Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux.»
M. Minxit fit un signe d'assentiment.
--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!»
--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage.
Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il expira.
Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au cimetière.
--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de l'en empêcher.
Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que dans une terre bénite.
--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans le cimetière de la paroisse?
--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné?
--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé. Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi servirait cette cérémonie?
M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit:
--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera pas sur le carreau.
Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin.
À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa fortune.