Part 17
--En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or.
Comme mon oncle allait sortir:
--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit.
--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère soeur quand je serai revenu de notre voyage.
Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais, la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées, croassaient à l'entour.
--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux pauvres de la paroisse.
--Cela nous passera devant le nez, mère Simone.
--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.
Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses compagnes, et dit:
--Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien, j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière; ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît, la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme, et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être dans votre vieille peau ridée que dans la sienne.
--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge, une perruque blonde et trois plumes à son chapeau?
--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez connu, par hasard?
--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.
--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?
--Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a une peau comme la coquille d'un oeuf de dinde.
M. Minxit s'évanouit.
Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se la disputât.
Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.
--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence; ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?
--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.
Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit la main sur son coeur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères réflexions.
En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait:
--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.
C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée, et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant mon oncle ne recula point devant cette nécessité.
--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la tuerait.
--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure tomba sur le carreau.
--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et vous retirerez-vous?
Le malheureux vieillard jeta un coup d'oeil sur sa fille.
--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin, elle ne dort pas: elle est morte!
Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.
--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle: C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie.
--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner) se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.
XXI
UN DERNIER FESTIN.
M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le pauvre homme se mourait lentement.
C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules.
--Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.
--Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.
--Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge, ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.
M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut fini:
--Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il.
--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal entendu, que dites-vous, M. Minxit?
--Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à vivre?
--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au supplice, et vous...
--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié, parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son porte-manteau.
--Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous votre parole d'honneur?
--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit.
--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même.
Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il garda quelque temps le silence; puis:
--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison de plus en deuil à Corvol.
--Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche m'appartient-il tout entier?
--Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.
--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.
--J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort qu'aucun d'eux ne nous fera défaut.
--Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poignée d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille, afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde, c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans je leur donnais.
--J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires.
--Accordé, répondit M. Minxit.
--Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous donnera de mes nouvelles.
--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.
Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un moribond.
Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes, et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.
Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, comme à l'ordinaire, au bout de la table.
--Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.
--À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble.
--Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.
--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à coeur; je ne l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle.
--Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de ta pension t'auraient causé plus de chagrin.
--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit.
--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus.
--Oui, pour digérer, dit le poète.
--Cela sert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus; au moins, quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route.
--Arthus, dit Millot, point de personnalités, je t'en prie.
--Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis tombé sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand noël, et nous serons quittes.
--Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie; veux-tu que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait compliment?
--Oui, mets ton noël sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra.
--Je te reconnais bien là, Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est rôti ou bouilli.
--Que veux-tu? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon palais, et j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil digestif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un cerveau largement développé? Voilà la question.
--Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute pas qu'ils ne la décidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour arbitre.
--Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle.
À genoux, chrétiens, à genoux!
C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en papillotte.
--Une plaisanterie n'est pas une réponse, dit Millot.
--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps souffre plus vivement que l'âme, il doit également jouir avec plus d'énergie; cela est logique, la douleur et le plaisir résultent de la même faculté.
--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygéné de J.-J. Rousseau, j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le malheur des hommes, ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop, c'est un ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et plongez son âme dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux de tous les êtres. Développer son intelligence, c'est semer des épines dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme d'esprit qui lit un beau livre.
Tous les convives se turent à ce propos.
--Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaira avec Malthus?
--Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huissier.
--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon procès avec le clergé relativement à ma musique?
--L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin.
--Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit.
--Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende: le sacristain a déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé d'évacuer la place de l'Église avec sa musique.
--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer l'air: _Où allez-vous, monsieur l'abbé?_
--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin bâtonnera le sacristain à la première occasion; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir.
On était arrivé au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son verre quelques gouttes de la liqueur enflammée.
--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt.
--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt? Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la vie.
Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus s'exprimer qu'à voix basse.
--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous ai conviés; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous trouviez tout prêts demain matin à me conduire à ma dernière demeure. Je ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez une rose à votre habit, et après l'avoir trempée dans un verre de Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la guérison d'un malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos, ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funèbre?
--Ce sera Page, dirent quelques-uns.