Mon oncle Benjamin

Part 11

Chapter 113,609 wordsPublic domain

Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée:

--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.

À vingt pas de là, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin.

--C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui était resté en arrière, il continua son chemin.

Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la recommandation de sa soeur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.

--Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!

Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.

Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.

--Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle.

--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère soeur.

--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à l'hôtel du Dauphin.

--Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?

--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur; j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie en espérant que tu y prendrais un rôle.

--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue. Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me permettent de faire le personnage de procureur.

--À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus consciencieusement son verre.

--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire?

--Je répondrai pour toi.

--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur?

--C'est chez toi que je le conduirai.

--Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en flatter, l'effigie d'un procureur.

--Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour le Juif-Errant.

--Et mon habit rouge?

--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles sont en province les insignes des procureurs.

--Et mon épée?

--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes plumes.

--Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois?

--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avec Dulciter?

--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai dîné pour lui, il m'attaquera en restitution.

--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de Dulciter?

Benjamin se mit à éclater d'un rire fou.

--Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens, ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton clerc.

--Fi donc! dit Page, un épicier!...

--Qu'est-ce que cela fait?

--Il sent le gruyère.

--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle.

--Mais il a soixante ans.

--Nous le présenterons comme le doyen de la basoche.

--Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de cabarets.

--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.

--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries.

--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir, sinon je dis partout où je vous ai accroché.

--Et où l'as-tu accroché? fit Page.

--Imagine-toi, dit Benjamin...

--M. Rathery!... s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche.

--Eh bien! consentez-vous à venir avec nous?

--Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné; on me cherchera sur la route du val des Rosiers.

--Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne.

--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant les mains.

--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous acquitterons ensemble.

--Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme.

--Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne vous donnerais pas pour dix pistoles.

--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je suis clerc de procureur?

--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client avec un toulon.

Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière.

--Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras ce qu'il te coûtera.

--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse, imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est-à-dire: Tout ce qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons quittes.

Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans:

--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes prêts à entrer en scène.

Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans. Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la colère.

--Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux; j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie, et vous donnez un bel exemple à votre fils!

Puis, parcourant son mari d'un coup d'oeil rapide, elle s'aperçut combien il était incomplet.

--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon, ivrogne! qu'en as-tu fait?

--Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.

--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais retapé!

--Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré procès-verbal.

Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire:

--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes, M. Rathery.

--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon oncle.

--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le personnage d'un clerc de procureur.

Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc.

--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.

--Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre! Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure de ses nouvelles.

--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M. Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie.

Susurrans allait recommencer ses imprécations.

--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez.

--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval pour retourner à Corvol.

--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.

--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garçon, ramenez mon cheval à l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit.

XIII

COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE SA SOEUR.

Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains pèlerins d'autrefois, qui faisaient voeu de se rendre avec cette allure à Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que sa soeur, la première année de son mariage, avait eu une couche laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond en deux gouttières de larmes.

--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins, ma chère soeur va mourir; hélas! elle va...

--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi ce chien d'ivrogne à la porte.

--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure votre soeur sera délivrée.

Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère soeur.

Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas son effet, crut devoir intervenir à son tour.

--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.

Ainsi parla mon grand-père.

--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller...

Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci à la porte.

Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin. Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu pour l'heureuse délivrance de sa chère soeur; or, le temps s'était remis à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à sa chère soeur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières. Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures, lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord, dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune.

--Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.

Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son _Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M. Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur ses épaules, et l'alla porter à sa soeur. Ma grand'mère était délivrée depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne d'auberge.

Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait, Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard.

--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé, par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?

--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller à la messe sans payer Mme Lalande.

--Que diable aussi, chère soeur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour accoucher que vous eussiez de l'argent?

--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.

--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans un lazaret?

--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me montrerait au doigt dans les rues.

--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui avez fait un septième enfant.

Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.

En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous de zéro.

--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.

--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère soeur, pour vous être agréable?

--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de mon dernier.

Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros _mais_...

--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles, est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?

--Non pas, chère soeur, bien au contraire, mais...

--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_...

--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.

--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin Guillaumot de te donner quelques leçons.

--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant de choeur, vous conviendrait parfaitement.

--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous acceptiez l'invitation de votre soeur: c'est un devoir de famille dont vous ne pouvez vous exempter.

--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?

--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma grand'mère et madame Lalande.