Part 10
--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.
--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus que lui!
--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant pis, car je venais te proposer un marché d'or.
--Propose toujours, dit Benjamin.
--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que je te propose.
--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?
--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en a fait goûter, c'est du beaune de première qualité.
--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?
--Vingt-cinq francs, dit Page.
--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.
--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice, tu conviendras que ce n'est pas trop.
--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous l'achèterions à nous deux.
--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se retire...
--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne faut plus penser à ton quartaut.
Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.
En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec enthousiasme sur les genoux de mon oncle.
--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché; j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée sur son marché.
--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?
--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui attend son argent.
--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère soeur, pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.
--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma grand'mère.
--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de trop.
--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des yeux ébahis.
--Eh bien! oui, de trop, ma chère soeur, de trop, entendez-vous, de trop; il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs: comprenez-vous à cette heure?
--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait fait un pareil tour!...
--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont pourtant les premiers à vous induire en tentation.
--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un côté, elles tombent en loques de l'autre.
--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce pas, ma chère soeur?
--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu?
--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire mieux.
--Et le marchand de toile, que lui dirai-je?
--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.
--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.
--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta chère soeur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa main de fer à le faire crier:
--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même, mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page, tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de dire ma chère soeur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de coeur et d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!
--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas de bourgogne.
--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M. Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
XII
COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE.
Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se meurt, et qui en mourant nous sourit encore.
Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles: la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car, pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite, arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres. Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez, jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!... Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je vous assure que l'hospice aurait presse!
Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine d'alexandrins on était poète.
Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à son septième enfant.
Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait absolument que sa chère soeur assistât à sa noce, et il avait fait consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.
Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de choeur, et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de choeur du diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine de vivre?
Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'oeil d'aigle que vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.
L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus votre habit bleu-de-ciel!
Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche, après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire.
--Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place.
--Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure.
--Je croyais que tu avais fait ta première communion?
--C'est-à-dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie.
--Et pourquoi te grisais-tu?
--Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas.
--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant le catéchisme.
--Comptez là-dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce que vous me donnez de mauvais exemples.
--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur, je vous donnerai une pièce de douze sous.
--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard.
--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma parole?
--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.
--Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va prévenir ma chère soeur que je t'emmène.
Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait qu'il lui servît pour la noce de son oncle.
--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa bannière à un enfant de choeur français?
--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos quinze sous et je retourne jouer au bouchon.
À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre. M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux, mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre.
--L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions les poulets? dit M. Susurrans.
--En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de cette corvée.
--Et à quelle sauce les mangerons-nous?
--À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les faire rôtir.
--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche.
Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu par les circonstances.
--Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que voilà la tournera par la garde.
Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de notre époque.
Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était, ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une autre expression.
Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.
--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.
--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.
--Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un loup.
--Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si cela vous convient.
--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.
--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison, et je vous les rendrai...
--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.
--Ah çà, papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et...
--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que vous ne m'ayez rendu mes poulets.
--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil imbécile?
--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle. Ah çà! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous laisser sortir?
--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme si c'eût été une baïonnette.