Chapter 9
Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme, j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas que ce fût une chose si difficile de tenir un nouveau-né; encore il était endormi: s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir.
...Tous les enfants du village nous guettaient au départ, de petits gars bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs cheveux.
Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et le _Te Deum_ venait d'éclater derrière nous, entonné à pleine voix par des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc.
On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'allée fleurie que bordaient les tombes;--mais après, quand nous fûmes dehors!...
Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très comiques.
C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des costumes et des modes du vieux temps;--exubérants d'une joie inconsciente,--comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris, et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les tue!
Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême du petit goéland.
...Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée verte, et, au bout, le hameau sauvage.
Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de Bretagne.
En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux Keremenen; une quantité de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes.
Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous la voûte basse et noire des vieilles solives.
Le dîner était prêt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'était levée pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle était pâle et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise déçue qu'elle put voir; puis, comprenant que c'était mal, il alla l'embrasser avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes choses de cette entrevue de désenchantement.
Toutefois ce dîner du baptême fut gai. Il se composait d'un grand nombre de plats bretons et dura fort longtemps.
Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en langue de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour n'être pas reconnues.
Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure au petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement, elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en bénissant tout le monde.
Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines beurrées.
XLVIII
Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner à bord.
Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi, quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire.
Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on lui avait caché.
«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme, en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur, empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me quitter!»
En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute.
Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin! Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces scènes-là!
Je dis simplement:
«Yves ne sortira pas!»
Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte, arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.
Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.
Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses. Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.
Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui veille,--chez nous surtout qui avons roulé la mer.--C'étaient nos deux sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.
Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne, l'ombre des chênes, la tranquille _nuit verte_.
Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées, amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.
Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:
«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»
Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:
«Il faut encore me pardonner, _frère_!...»
Et il m'embrassa aussi.
Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui débordaient du berceau.
Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère, était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans arrière-pensée et qu'on oubliait tout.
Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une mauvaise sueur froide était venue perler.
...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu. Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près, l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui sortaient toujours du petit bonnet blanc.
À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....
XLIX
Le soir, après souper, nous fîmes une promenade beaucoup plus calme que celle du jour, Anne, Yves et moi.
Et, à neuf heures, nous étions assis au bord d'un grand chemin qui traversait les bois.
Ce n'était pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soirées du beau mois de juin; mais nous commencions tout de même à causer des fantômes et des morts.
Anne disait:
«L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous; mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent à crier comme eux.»
Ce soir-là, on entendait seulement passer les hannetons et les cerfs-volants qui traversaient l'air tiède en décrivant des courbes, avec de petits bourdonnements d'été. Et puis, dans le lointain du bois: _hou!... Hou!..._ Un appel triste, chanté tout doucement d'une voix de hibou.
Et Yves disait:
«Écoutez, frère, les perruches de France qui chantent» (c'était un souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_).
Les graminées légères, avec leurs fleurs de poussière grise, étendaient sur la terre une couche très haute, à peine palpable, où on enfonçait; et les dernières phalènes, qui avaient fini de courir, plongeaient les unes après les autres dans ces épaisseurs d'herbes, pour prendre leur poste de sommeil le long des tiges.
Et l'obscurité venait, lente et calme, avec un air de mystère.
...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'épaule, et s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau. (Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je raconte au hasard des choses qui sont restées dans ma mémoire). Il s'arrêta pour nous faire un discours. Après quoi, en manière de péroraison, et montrant son bissac:
«Tenez, dit-il, j'ai deux chats là-dedans.» (Cela n'avait aucun rapport avec ce qu'il venait de nous dire).
Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce bissac se mit à _jurer_, avec de grosses voix de matous en colère, et à circuler par soubresauts sur le chemin.
Quand nous fûmes bien convaincus que c'étaient des chats, il remit le tout sur son épaule, salua, et continua sa route.
L
17 juin 1878.
De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des _luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne).
Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage, c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les papillons sur leurs ailes.
Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne, et leur figure tranquille avait des expressions primitives.
Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la sauvagerie du vieux temps.
Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,--les espèces les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin.
...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les maisons de planches au milieu du bruit de la mer.
«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard, quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...»
Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux enfants.
D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait.
...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des digitales en quenouilles roses.
Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de nous, des bruits d'abeilles.
Les _luzes_ croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois, une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris.
Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là.
Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré, mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos ancêtres.
...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts.
..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique, comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.
Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte, m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux Corentin voulurent aussi me reconduire.
...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang triste, mon coeur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon _frère_ et moi, et tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir, sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur toit de chaume couvert de petites fleurs roses.
LI
Novembre 1880.
...Un peu plus de deux ans après.
Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.
Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?... Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps pour l'appel?
D'autres femmes attendaient aussi.
Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tête contre le granit dur.
«Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jésus, sainte Vierge Marie, ayez pitié de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme ça encore!...»
Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure douce et sérieuse.
«Merci, madame!»
Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses forces.
Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites mains qui avaient froid. Il était assez bien couvert pourtant, mais il y avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide. Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir. Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven, comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues basses avoisinant le port.
Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en entendant le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en était jamais arrivé là, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?...
LII
Yves, à la fin, parut, marchant droit, cambré, la tête haute, mais l'oeil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air, lui jetant un mauvais regard trouble.
_Ce n'était plus lui_,--comme il le disait lui-même après, dans les bons moments de repentir qu'il avait encore.
Ce n'était plus lui, en effet: c'était la bête sauvage que l'ivresse réveillait, quand sa vraie âme était obscurcie et disparue.
Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves dans ces moments où sa tête était perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle était pliée à ce silence.
Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main petit Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et même le faire sortir, comme cela, avant jour? À quoi pensait-elle donc? Où avait-elle la tête?... Et elle le prit à son cou, le réchauffant contre elle, l'embrassant avec amour.
Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--facétie de brute,--puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stupide qui faisait mal, comme pour dire: «C'était une plaisanterie que je te faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.»
Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'était pas jour encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levés pour être témoins de cette honte.
Elle entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.
Pas de feu, un air de misère qui prenait au coeur.
La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses vêtements neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant de soin; et puis son grand col bleu était froissé et maculé, et son tricot à raies, les mailles rompues, bâillait sur sa poitrine.
Il allait et venait, tournant comme une bête enfermée, dérangeant, chavirant brusquement les choses qu'elle avait rangées, les morceaux de pain qu'elle avait économisés.
Elle, ayant recouché leur enfant dans son berceau et l'ayant bien couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. Il fallait avoir un air naturel dans ces cas-là; autrement, si on semblait trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un fauve qui a senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit: «Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!» il s'en allait avec un entêtement de brute; il n'y avait plus ni force, ni prières, ni larmes capables de le retenir.
LIII
Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dormait plusieurs heures, puis c'était fini. Cela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il avait pris.
D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait sur son navire, dans le port, «à la Réserve», faire son service.
Ce matin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de l'eau glacée, sortit et prit le chemin de l'arsenal.
LIV
Alors Marie s'assit, brisée, anéantie, auprès du petit berceau où leur fils venait de se rendormir.
Par les fenêtres sans rideaux une lueur blanche commençait à entrer, une lueur pâle, pâle, qui donnait froid.
Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractéristique des bas quartiers de Brest aux heures d'_embauchée_: des milliers de sabots de bois martelant les pavés de granit dur. Les ouvriers rentraient dans le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de l'eau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts qui mêlaient au jour naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.
Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillements de sabots. C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étages, profondes, immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vétérans, marins;--au moins trente ménages d'ivrognes. Il y avait quatre mois--depuis qu'Yves était revenu des Antilles--qu'elle avait quitté Toulven pour venir habiter là.
Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre, où leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait perdu.--Décidément c'était le jour; elle alla, par économie, souffler sa chandelle, et puis revint s'asseoir.