Mon frère Yves

Chapter 7

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Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées, toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris, cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue, leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur malpropreté comme les animaux en détresse.

Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.

À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure, à cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulèrent par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à cette misère flottante.

Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air sentait la mort.

Yves disait, avec son grand air dédaigneux:

«Pour sûr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apporté la peste ici.»

Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon sommeil.

Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.

Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent profondément au milieu du grand bruit terrible.

...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser. Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.

Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.

Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les murailles....

XXIX

Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les heures de service sont finies.

Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,--au contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et montaient au plafond avec des bruits d'ailes.

Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma poitrine.

On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant, par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois, douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.

Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui devait être l'eau profonde,--et lui, allait tomber là-dedans. Alors je cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi, jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue rigide comme la gaine d'une momie....

Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....

Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et ce fut alors seulement que le repos commença....

...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours de tempête et on entendait toujours le même grand bruit.

Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans sa barbe comme une poussière blanche.

Il souriait, l'air tranquille et très doux.

«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer. Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....

--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car, de mon côté, _j'ai beaucoup rêvé sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours aussi mauvais qu'hier?

--Peut-être un peu plus _maniable_. Et puis voilà le jour. Tant qu'il fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme cette nuit, ça ne va pas du tout.»

Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre, installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé, attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron; ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve d'Yves....

...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: _le rappel au lavage!_

Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce beuglement formidable du vent.

Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage, toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus naturelle:

«Ah!... Je m'en vais à _mon poste de propreté_, alors...»

Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre, à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.

...On sentait bien que c'était plus _maniable_, comme disait Yves: les mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.

Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une étrange lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.

...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.

XXX

Septembre 1877.

La _Médée_ a rebroussé chemin depuis longtemps.

Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca, franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une terre bretonne.

Je suis arrivé moi, sur cette _Médée_, juste pour finir la campagne, et, cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois.

Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches; puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous enveloppe.

Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises.

Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près, et, avant la nuit, nous y serons entrés.

...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,--et puis enfin c'est la France....

Le _Borda_, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie.

Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le vaisseau d'à côté, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_. Nous étions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes faits,--demain... la vieillesse,--après-demain, mourir.

XXXI

Dimanche, jour de grande _soûlerie_ dans Brest.

_Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille; à bord de la _Médée_, les matelots ont fini de chanter leurs longues chansons, et le silence vient de se faire.

Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le patron: elle est allée à terre et ne revient pas.

Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!

La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges choses.

...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves:

«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.»

Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre.

«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres.

Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a laissés boire.

...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui, continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes, grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette scène affreusement grave.

Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa détresse.

Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous à la justice du capitaine d'armes.

Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je me jette sur Yves:--il était temps!--je passe mes bras autour de ses bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils allaient frapper.

Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur maître.

Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers, seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous chargeront pas.

...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en sûreté.

On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il faut le lui expliquer.

Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie: je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée.

J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai.

Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale.

Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois, il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus boire et se bien conduire!

XXXII

Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus.

En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,--c'était trop injuste!--à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait les premiers qui viendraient pour le prendre.

Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à m'étreindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde étaient là, derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir; les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait plus de nom.

Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie, l'appelant mon frère.

Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile.

Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes.

Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale pour se faire mettre aux fers.

...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher, envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je pouvais encore pour lui.

XXXIII

Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler dès le matin, et j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des paroles âpres toutes prêtes, que je lui aurais lancées dès l'abord pour me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le sort d'Yves.

Je m'étais trompé cependant: il avait été touché la veille et m'avait compris.

«Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de même, mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et se réglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et ce sera tout. J'inflige aux trois maîtres, sur votre demande, une punition équivalente, huit jours d'arrêts forcés. Je fais cela pour vous, qui le traitez en frère, et pour lui aussi, qui est, après tout, le meilleur homme du bord.»

Et je m'en allai autrement que je n'étais venu, emportant pour lui de la reconnaissance et de l'affection.

XXXIV

Un coin de la cale de la _Médée_, en plein désarmement, dans le plus grand désarroi. Un fanal éclaire un vaste fouillis d'objets hétérogènes plus ou moins grignotés par les rats.

Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazère, Le Hello, toute la bande des amis,--entourent un homme couché par terre. C'est Yves qui est aux fers, étendu sur les planches humides, la tête appuyée sur son coude, le pied pris dans l'anneau à cadenas de la _barre de justice_.

Son ennemi le plus acharné des trois, maître Lagatut, est devant lui, qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, à son gré, j'ai trop mis la main.

Il a quitté ses arrêts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart et qui fais une ronde, j'arrive par derrière et je le trouve là,--comme il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout doucement, dans leur barbe, en songeant à ce qui va se passer. Yves, lui, ne répond rien, se contentant de se coucher sur l'autre côté et de lui tourner le dos avec une suprême insolence; lui aussi m'a vu venir.

«Nous avons commencé une partie d'écarté ensemble, dit maître Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-maître de manoeuvre; moi, Lagatut, premier maître canonnier, décoré de la légion d'honneur.--Grâce à des officiers qui vous protègent, vous avez fait les deux premières levées; reste à savoir qui va faire les trois autres.

--Maître Lagatut, dis-je par derrière, nous jouerons cela à trois, si vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves, marque encore une levée.»

Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trébuche sur un gendarme, une souris qui, par mégarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la mine plus longue que maître Lagatut.

...Ce n'était peut-être pas très correct, cette plaisanterie que je venais de faire. Mais la galerie, qui nous était très sympathique, jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.

XXXV

Huit jours après, c'était fini de notre frégate: désarmée au fond de l'arsenal, son équipage dispersé, autant dire un navire mort.

Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare était encombrée de matelots: tous ceux de la _Médée_, qui partaient aussi; d'autres encore, en bordée, venus pour les reconduire.

Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances à nous, des protégés, des amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'étaient les scènes habituelles de tous les désarmements: un bateau qui finit, c'est quelque chose à part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les sympathies.

...À l'entrée des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui disais:

«M'écriras-tu au moins?»

Et lui répondait:

«Je vais vous expliquer (et il hésitait toujours, avec un sourire doux et intimidé). Eh bien, voilà, je vais vous expliquer: c'est que je ne sais pas comment vous mettre au commencement.»

En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres du même genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je répondis:

«Eh bien, mais c'est très simple...» (Et je cherche longtemps cette chose simple, ne trouvant pas du tout.) «C'est très simple, tu mettras.... Tu mettras: mon frère; ce sera vrai d'abord et, en style épistolaire, ce sera très convenable.»

XXXVI

Il y avait environ six semaines que la Médée avait été désarmée à Brest et que j'étais séparé d'Yves, quand un jour, à Athènes, je crois, je reçus cette surprenante lettre:

«Brest, 15 septembre 1877.

»Mon bon frère,

»Je vous écris ces quelques mots, bien à courir, pour vous faire savoir que je me suis marié hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de temps à perdre, étant désigné pour faire la campagne de la _Cornélie_ et n'ayant que huit jours devant moi à passer avec ma femme.

»Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frère, que cela vaut bien mieux que d'être toujours à courir, comme vous savez, d'un bord et de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me plaît beaucoup, et je crois que nous irions très bien ensemble si seulement je pouvais rester.

»Je vous écrirai un peu plus long avant de partir, mon bon frère, et je vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans vous.

»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur.

»Votre frère qui vous aime.

»À vous,

»Yves Kermadec.»

«P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est changée; j'embarque sur l'_Ariane_, qui ne part qu'à la mi-novembre. Cela me donne près de deux mois à passer avec ma femme; nous aurons tout à fait le temps de faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.»

...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances avec leur argent; c'est de règle. Les villes maritimes connaissent leurs excentricités un peu sauvages.