Mon frère Yves

Chapter 4

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Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives fatiguées par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attachée par une patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.

_Sa perruche_ était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à bord à la suite d'un grand vent.

Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu!

Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir.

Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près, dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:

«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!»

De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la _Sibylle_, une _Sibylle_ aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves, ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.

Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière, une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit, rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.

De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus large des mers.

Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très fines, ne venaient pas s'y prendre.

Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des commencements d'images renversées qui ondulaient.

La _Sibylle_ ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes, obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs. L'équateur était tout près.

Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés.

Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous flottions sans vie comme une épave.

En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles pendantes, les mêmes crissements des bois secs.

Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante, et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise fondue.

Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et nous inondaient d'une pluie de déluge.

Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.

Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir.

Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue qui s'étendait alentour.

De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la terre, qui seule empêchait de voir au delà.

Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige; c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin. Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient _tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi minces que des hachures.

Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner de nom.

Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses. Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que dans aucune autre région du monde.

Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire comme jadis les eaux mornes du monde primitif.

XII

Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers _damiers_ derrière.»

Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige, les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur les ailes.

Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.

Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier bleui.

Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur coupaient les ailes et les mangeaient.

L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. À première lecture, je l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.

Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.

XIII

Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.

Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants, depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et infini, l'océan Austral.

Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes légèrement teintés de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un _amiral_, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues pennes les _trois étoiles_ dessinées en noir.

Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....

Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.

Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.

C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois, déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.

Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et tout le monde s'agiter et courir.

En même temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frémissante, comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.

Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud, au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.

Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent devenait froid, plus cette houle était énorme.

Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.

On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues. Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile, égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur.

Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.

XIV

Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette chouette qui était la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent où on prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par insouciance, entre le mât et la vergue.

Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard. Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.

Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la croqua comme une ablette.

XV

En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ était rentrée à Brest depuis deux jours,--après avoir fini son tour complet par en-dessous,--et j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne qui nous emportait vers Plouherzel.

C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher longtemps à pied pour arriver au village.

Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient, montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les villages passaient aussi;--villages bretons, chaumières noires au toit de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;--gîtes isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.

«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'était la fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à Brest...»

J'accompagnais Yves un peu par désoeuvrement, dans ce voyage à Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.

Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....

Paimpol.--Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires, et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français.

«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de petit garçon.

L'hôtel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous descendrons à l'hôtel Le Pendreff.

Rien de changé dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est morte.--Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide de sa personne, tout cela est du vieux temps.

Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est revenue.

Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.

Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.

«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis! J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur fera un peu peur,--comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...»

Moi aussi, j'aurais fait comme lui.

Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici dans les champs.

Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs de ses autres retours.

«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.

«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me faire signe de venir.»

Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.--Mais il n'y avait personne de blotti contre son pied.

Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans les taillis noirs.

XVI

Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il devait faire très beau.

Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de _frère de la côte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.

Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.

Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée: elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des chagrins.

Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de français) et me regardait à peine.

Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir.

Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à faire peur.

Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.

Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle le regardait....

Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de Paimpol pour un très long partage.

D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me promener très loin.

XVII

Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le même chemin qu'hier avec Yves,--et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.

Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain; une campagne plus triste s'étendait devant moi.

Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme toujours est le ciel breton.

Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage, de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles: les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.