Chapter 3
En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir l'une après l'autre sur ce ciel qui blanchissait. À cette heure indécise où la nuit allait finir, plus une lumière, plus un bruit; de loin en loin, quelque rôdeur sans gîte, à l'allure hésitante; le long de la mer, des tavernes dangereuses, grandes bâtisses en planches, sentant les épices et l'alcool, mais fermées et noires comme des tombeaux.
Nous nous arrêtâmes devant une qui s'appelait la taverne de _la Indépendancia_.
Une chanson espagnole venant de l'intérieur, comme étouffée; une porte entre-bâillée sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas fraîchement écorchés, infectant l'air pur et délicieux d'une odeur de venaison....
Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant un autre, qui devait être très ivre, sans connaissance. Ils se hâtaient vers les navires, comme ayant peur de nous.
Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de cette côte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement insensé, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient à lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on l'emmène, comme un esclave, pêcher la baleine, loin de toute terre habitée. Une fois là, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'échappe, car il est _déserteur_ à son pays, perdu....
Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient comme des voleurs, et je dis aux matelots: «Courons-leur dessus!»
Eux, alors, de lâcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et puis de s'enfuir à toutes jambes.
Le fardeau, c'était Kermadec. Du temps que nous étions occupés à le ramasser, à le reconnaître, nous avions laissé échapper les autres, qui s'étaient enfermés dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les portes, la prendre d'assaut, mais il en serait résulté des complications diplomatiques avec l'Uruguay.
D'ailleurs Yves était sauvé, et c'était l'essentiel. Je le rapportai à bord, couché dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup à lui de lui avoir rendu service.
La seconde fois, c'était à Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non plus, cela devenait difficile.
Yves avait pris cette situation très au tragique, et vite il était venu m'offrir son argent à lui, qui était déposé sous ma garde dans un tiroir de mon secrétaire.
«Ça me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre! D'abord je n'ai plus besoin d'aller à terre, moi, et même ça me rendrait service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.
--Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours, ton argent, puisque tu veux me le prêter; mais c'est que, vois-tu, il me manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, ça ne vaut pas la peine.
--Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.»
Et il s'en alla, me laissant très étonné. Dans son sac, encore cent francs, cela n'était pas vraisemblable.
Il fut très longtemps à revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prévu cela.
Enfin il reparut:
«Voilà», dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec une bonne figure heureuse.
Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:
«Yves, prête-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laissé la mienne en gage.»
Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle était cassée. J'avais deviné juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la chaîne, moitié de son prix, à un quartier-maître du bord.
Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler à moi en toute circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je descendis le trouver dans la cale, aux fers.
Mais il s'était mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce vieux maître, et j'eus beau intercéder pour lui, la punition fut dure. Quatre mois après, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mère.
Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche à Saint-Pol-de-Léon, afin de le consoler.
C'était tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel était bien loin de Brest, dans les Côtes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on n'avait encore construit par là aucun chemin de fer capable, en une journée, de nous y conduire.
IX
5 mai 1875.
Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le pays de sa naissance.
Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de Bretagne, le _pays de Léon._
Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne: Je suis natif du Finistère, À Saint-Pol j'ai reçu le jour. Mon clocher est l'plus beau d'la terre, Mon pays, l'plus beau d'alentour.
............
Rendez-moi ma bruyère, Et mon clocher à jour.
Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment, quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux; notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en silhouette, au bout de l'horizon sombre.
Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.
Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.
C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les premières digitales.
Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup, tout change d'aspect.
Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le Creizker dresse sa flèche de granit.
Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant son clocher qui s'approche.
Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers noirs.
Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent la route s'anime joyeusement, nous arrivons.
X
Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut, nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas, des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le printemps.
Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.
Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée, et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour, il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_ septentrional de la langue celtique.
Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et sur les vieux évêques endormis.
Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.
«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême, quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»
Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette maison où ils demeuraient.
Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.
«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte depuis douze ans!»
Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient quitté le pays.
Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup les vieilles corneilles nichées dans le granit.
Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les découpures du _clocher à jour_ des échappées infinies.
En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; à perte de vue, du côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la mer,--le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.
Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie; lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais vents du large.
Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux, d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière. C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves; c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.
Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était né.
Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore une fois très loin de la Bretagne.
Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom d'Yves.
«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur, et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame! quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»
Yves, à ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire; et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui écoute, recueilli et tout ému.
Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des voisines, et tout ce monde raconte.
«_Jésus ma doué!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis, quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas très causeur.»
Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire rien comme les autres.
«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé! Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.
--Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre. «Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon baptême.
--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et sauvé la vie à monsieur le maire.
--Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait monté sur cette bête.
--Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval, et il avait les pieds blancs.
--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds blancs. C'était une bête terrible, et, _Jésus ma doué!_ quelle idée pour un marin d'avoir un cheval!»
L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de nous.
L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge: c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près de nous, regardent et écoutent.
À notre tour, on nous interroge. Yves répond:
«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»
Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où Yves est né.
À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon, où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes. Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard, comme dans un bois.
Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée, et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.
Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.
Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose lui revint comme une lueur lointaine.
«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où se tenait le cheval aux pieds blancs.»
C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages. Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse qui est le _souvenir_.
En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé, le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:
«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»
Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le _clocher à jour_ qui s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.
«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau. Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et, tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on lui lira ma lettre.»
XI
Juin 1875.
...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se tenait, le torse nu, au soleil levant.
C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré.
Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher. Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant; leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs pieds nus, avaient quelque chose du chat.
Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient, insouciants, au milieu des infinis de la mer.
Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut, suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci s'endorment sous son regard.
Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les choses naïves qu'ils faisaient.
Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel vivaient des peuples étranges.
Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur:
«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.»
Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous.
Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les minutes et les secondes tranquilles de la nuit.
Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges.
Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent tous en courant dans la mâture.
Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le rencontrait rarement en bas.
C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par un air encore plus pur.