Chapter 2
Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri, d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces pauvres exilés qui revenaient....
D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de bêtes captives qu'on vient de lâcher.
Puis ils entrèrent _À la descente des navires_, chez Madame Creachcadec.
_À la descente des navires_, c'était un bouge de la rue de Siam.
L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la première fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un brasier rouge!--À bord, jamais;--même dans les grands froids du cap Horn ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche. Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de se donner du mouvement, en attendant le soleil.
C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes.
D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du temps qu'ils étaient canotiers à bord de la _Bretagne_;--et même elle croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette époque!--Vraiment il fallait son oeil à elle, pour les reconnaître, ainsi changés....
Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui répandaient une assez bonne odeur de soupe.
Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces paroles d'église: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._
Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du vent d'ouest couchait la flamme des lampes.
_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville. Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et cela les fit rire.
Du reste, c'était une bande débarquée de la _Gauloise_, et ils se reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de hamac à bord de l'_Inflexible_. Lui aussi était devenu grand et fort; il était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.
L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner commandé,--et les têtes commencèrent à tourner....
Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent fort à faire.
Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.
Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces d'or,--agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de navire,--mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.
Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.
Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf, des choses à faire frémir,--ou bien des airs du midi, des chansons basques,--surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux airs de _biniou_ légués par l'antiquité celtique.
Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou assommaient des passants.
La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés sauvages....
V
...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espèce de rue déserte surplombée par des remparts.--Encore l'obscurité; encore la pluie, fine et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veillé_, comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.
C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et sont tombés en route.
Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le trou d'un égout.
Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un matelot, qui était couché les bras étendus en croix.
Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs, comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du port de guerre.
Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de cauchemar.
Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession matineuse de mauvais aloi:--c'étaient les ouvriers qui rentraient dans l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la démarche mal assurée, et le regard abruti.
Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,--guettant là, pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il irait faire sa journée de travail.
L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique, des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il portait le grand col bleu des matelots.
Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le retirer de l'eau. Il était trop lourd.
«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras.
Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit, c'était Yves.
Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui passaient le reconnurent et l'emportèrent.
On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route à la voile.
La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils eurent du mal pour atteindre leur navire.
VI
...Yves s'éveilla lentement vers le soir; C'étaient d'abord des sensations de douleur, qui revenaient une à une, comme au sortir d'une espèce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres.
Surtout il était engourdi et meurtri,--étendu depuis des heures sur une couche dure: alors il essaya un premier effort, à peine conscient, pour se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout à coup grand mal, était pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette sensation, il comprenait maintenant: les fers!...
Il connaissait bien déjà ce lendemain inévitable des grandes nuits de plaisirs: être rivé à la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers! Et ce lieu où il devait être, il le devinait sans prendre la peine d'ouvrir les yeux, ce recoin étroit comme une armoire, et sombre, et humide, avec une odeur de renfermé et un peu de jour pâle tombant d'en haut par un trou: la cale du _Magicien_!
Seulement il confondait ce lendemain de fête avec d'autres qui s'étaient passés ailleurs,--là-bas, bien loin, en Amérique ou dans les ports de la Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou bien était-ce la mêlée sanglante de Rosario qui l'avait mené là? ou encore l'affaire avec les matelots russes à Hong-Kong?... Il ne savait plus bien, à quelques milliers de lieues près, n'ayant pas la notion du pays où il se trouvait.
Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le _Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secoué, roulé, meurtri au dehors, mais sans parvenir à défaire l'arrangement de toutes ces choses qui étaient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes sur des étagères,--sans déplacer cet habit de plongeur qui devait être là pendu derrière lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.
Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'était comme une douleur jusque dans ses os; alors il comprit que ses vêtements étaient mouillés et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel sombre, lui revinrent vaguement à la mémoire.... On n'était donc plus là-bas dans les pays bleus de l'équateur!... Non, il se rappelait maintenant: c'était la France, la Bretagne, c'était le retour tant rêvé.
Mais qu'avait-il fait pour être déjà aux fers, à peine arrivé dans son pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout à coup, comme d'un rêve: pendant qu'on le hissait à bord, il s'était un peu réveillé, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement devant lui, par fatalité, certain vieux maître qu'il avait en aversion. Il lui avait dit aussitôt de très vilaines injures; après, il y avait eu bousculade, et puis il ne savait plus le reste, étant à ce moment-là retombé inerte et sans connaissance.
Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses attendues, désirées pendant trois ans de misère, étaient perdues! Il songea à sa mère et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux s'ouvrirent effarés, regardant en dedans, dilatés dans une fixité étrange par un tumulte de choses intérieures. Et, avec l'espoir que ce n'était qu'un mauvais rêve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer son pied meurtri.
Alors un éclat de rire sonore, profond, partit comme une fusée dans la cale noire: un homme, vêtu d'un tricot rayé collant sur le torse, était debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en arrière une tête admirable et montrait ses dents blanches avec une expression féline.
«Alors, tu te réveilles?» interrogea l'homme de sa voix mordante, qui vibrait avec l'accent bordelais.
Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux vers lui, il lui demanda _si je le savais_.
«Té!» dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, «s'il le sait! Il est descendu trois fois et même il a mené le docteur ici pour te voir; tu étais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour le prévenir si tu bouges.
--Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni personne.
--N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le défends!...»
Ainsi c'était fait; il était retombé encore, et toujours, dans son même vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait ainsi, et il n'y pouvait rien! C'était donc vrai, ce qu'on lui avait dit, que cette habitude était terrible et mortelle, et qu'on était bien perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-même, il tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les planches dures. Oh! Sa pauvre mère, elle était là tout près et il ne la verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'était ça, son retour en France! Quelle misère et quelle angoisse!
«Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouillé comme tu es, ça n'est pas sain, et tu attraperas du mal.
--Tant mieux alors, Barrada!... À présent, laisse-moi.»
Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et méchant; et Barrada, qui le connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.
Yves détourna la tête et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras relevés; puis, craignant que Barrada ne s'imaginât qu'il pleurait, par fierté il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur atonie fatiguée, gardaient une fixité farouche, et sa lèvre, plus avancée que de coutume, exprimait ce défi de sauvage qu'en lui-même il jetait à tout. Dans sa tête il formait de mauvais projets; des idées conçues déjà autrefois, à des heures de rébellion et de ténèbres lui étaient revenues.
Oui, il s'en irait, comme son frère Goulven, comme ses frères; cette fois, c'était bien décidé et bien fini. La vie de ces forbans qu'il avait rencontrés sur les baleiniers d'Océanie, ou dans les lieux de plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'était dans son sang d'ailleurs, c'était de famille.
Déserter pour aller naviguer au commerce à l'étranger, ou faire la grande pêche, c'est toujours le rêve qui obsède les matelots, et les meilleurs surtout, dans leurs moments de révolte.
Il y a de beaux jours en Amérique pour les déserteurs! Lui ne réussirait pas, il se le disait bien; il était trop voué à la peine et au malheur; mais, si c'est la misère, au moins, là-bas, on est affranchi de tout!
Sa mère!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frère Goulven, qui avait fait cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit, avec l'air de se cacher; on avait tenu tout fermé pendant la journée d'adieu qu'il avait passée à la maison. Leur pauvre mère avait beaucoup pleuré, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frère Goulven, comme il avait l'air décidé et fier!
À part sa mère, Yves avait à ce moment tout le reste en haine. Il songeait à ces années de sa vie déjà dépensées au service, dans la séquestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur débordait de désespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'être libre.... Et, comme j'étais cause, moi, qu'il s'était rengagé pour cinq ans à l'état, alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment contre tous les autres.
Barrada l'avait quitté, et la nuit de décembre était venue. Par le panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour; ce n'était plus qu'une buée d'humidité qui tombait par là et qui était glacée.
Un homme de ronde était venu allumer un fanal, dans une cage grillée, et tous les objets de la cale s'étaient éclairés confusément. Yves entendit au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les demi-heures de la nuit.
Au dehors, il ventait toujours, et, à mesure que le silence des hommes se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mâture; on entendait aussi la mer au milieu de laquelle on était et qui, de temps en temps, secouait tout, comme par impatience. À chaque secousse, elle faisait rouler la tête d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses mains dessous pour que cela lui fît moins de mal.
La mer, elle aussi, était cette nuit-là sombre et méchante; tout le long des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.
Sans doute, à cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale. Yves était seul par terre rivé à sa boucle, l'anneau de fer au pied, et maintenant ses dents claquaient.
VII
Pourtant, une heure après, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air d'être venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.
Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:
«Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.»
Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue à sa ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de l'eau, qui était couleur de rouille, ayant été rapportée de la Plata dans une caisse de fer, et un peu de vin volé à la cambuse et un peu de sucre volé à l'office du commandant.
Et puis il souleva la tête d'Yves, tout doucement avec bonté, et le fit boire.
«Et à présent, dit-il, veux-tu te changer?
--Oui», répondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque enfantine, et qui était drôle par contraste avec sa manière de tout à l'heure.
À deux, ils le déshabillèrent, lui se laissant câliner comme un enfant. On essuya bien sa poitrine, ses épaules et ses bras, on lui mit des vêtements secs et on le recoucha en plaçant sous sa tête un sac pour qu'il pût mieux dormir.
Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute sa figure. C'était la fin; son coeur était amolli et redevenu lui-même. Aujourd'hui, cela n'avait pas été bien long.
Il sentait un attendrissement infini en songeant à sa mère, et une envie de pleurer; quelque chose comme une larme vint même dans ses yeux, qui étaient durs pourtant à cette faiblesse-là.... Peut-être serait-on encore un peu indulgent pour lui à cause de sa bonne conduite à bord, de son courage à la peine et de son rude travail dans les mauvais temps.--Si c'était possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout pardonner.
C'était une grande résolution, cette fois. Quand il avait bu seulement un verre d'eau-de-vie, après les longues abstinences de la mer, tout de suite sa tête partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre encore. Mais, en ne commençant pas du tout et en ne buvant jamais rien, il aurait encore un moyen sûr de rester sage.
Son repentir avait la sincérité d'un repentir d'enfant, et il croyait beaucoup que, s'il pouvait échapper pour cette fois à ce _conseil_ terrible qui mène les matelots en prison, ce serait sa dernière grande faute.
Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il pria Barrada de monter me chercher.
VIII
Il y avait sept ans qu'Yves était mon ami quand il fit cette équipée de retour.
Nous étions entrés dans la marine par des portes différentes: lui, deux années avant moi, bien qu'il fût de quelques mois le plus jeune.
Le jour où j'étais arrivé à Brest, en 1867, pour y prendre ce premier uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur à lui, un vieux commandant qui avait connu son père. Yves était alors un enfant de seize ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ après deux années de mousse. Pour le moment, il revenait de son pays, à l'expiration d'une permission de huit jours qu'on lui avait donnée; il semblait avoir le coeur très gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps à sa mère. Cela, et notre âge, qui était à peu près le même, c'était entre nous deux points communs.
Un peu plus tard, étant devenu midship, je retrouvai sur mon premier navire ce Kermadec, qui s'était fait homme et qui était gabier.
Alors je le choisis pour être mon _gabier de hamac_.
Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot chargé de lui accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui décrocher tous les matins.
Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement réveiller le dormeur qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en général, en lui disant:
«Il est branle-bas, capitaine.»
On répète plusieurs fois cette phrase jusqu'à ce qu'elle ait produit son effet. Après, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on l'emporte.
Yves s'acquittait très bien de ce service. De plus, nous nous rencontrions journellement pour la manoeuvre, là-haut, dans la grande hune.
Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers, il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi.
Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux.
Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes: «Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.» ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard, etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.
Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques irrégularités de détails.
À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours vigilant, toujours leste, toujours propre.
À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu, dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois, ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient familiers.
D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins deux jours.»
Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué, il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher à cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher.
Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint presque de l'affection.
Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous rapprochèrent beaucoup.
La première fois, c'était à Montevideo, un matin, avant le jour. Yves était à terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand canot armé de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.
Je me rappelle cette demi-lueur fraîche du matin, ce ciel déjà lumineux et encore étoilé, ce quai désert que nous longions, en ramant doucement, cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe, avec je ne sais quoi d'encore sauvage.