Mon frère Yves

Chapter 18

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Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de rire de l'enfant.

Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne tranquille.

«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves.

Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse, toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu des bois.

Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée par les sabots des bêtes qui sont venues.

Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature qui s'endort.

«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera quelque part _par là-bas_ (_par là-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que je m'en irai par là-bas mourir.»

La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver. Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend; quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette sépulture qu'il rêve.

«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.

» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait calme dans ce bois?

»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous, la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!»

En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche triste:

«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que vous voulez parler?»

Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.

Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme celles des livres....

Ses oeuvres

1879 Aziyadé

1880 Rarahu

1881 Le roman d'un spahi

1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch

1883 Mon frère Yves

1884 Les trois dames de la Kasbah

1886 Pêcheur d'Islande

1887 Madame Chrysanthème

1887 Propos d'exil

1889 Japoneries d'automne

1890 Au Maroc

1890 Le roman d'un enfant

1891 Le livre de la pitié et de la mort

1892 Fantôme d'Orient

1893 L'exilée

1893 Le matelot

1894 Le désert. Jérusalem

1894 La Galilée

1897 Ramuntcho

1898 Judith Renaudin

1899 Reflets de la sombre route

1902 Les derniers jours de Pékin

1903 L'Inde sans les Anglais

1904 Vers Ispahan

1905 La troisième jeunesse de Mme Prune

1906 Les désenchantées

1909 La mort de Philae

1910 Le château de la Belle au Bois dormant

1912 Un pèlerin d'Angkor

1913 La Turquie agonisante

1916 La hyène enragée

1917 Quelques aspects du vertige mondial

1918 L'horreur allemande

1919 Prime jeunesse

1920 La mort de notre chère France en Orient

1921 Suprêmes visions d'Orient

1923 Un jeune officier pauvre, posthume.

1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.

1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol

1929 Correspondance inédite (1865-1904)