Chapter 16
Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder, c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.
Quelquefois une frégate--grand oiseau mystérieux qui est toujours seul--traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange, le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était consigné sur le journal du bord.
Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes; on ne s'y rencontre pas.
Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.
Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des eaux, et on n'y avait plus pensé.
On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.
À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le _tableau du service à la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: _aller aux sacs_). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient pliées là dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_ ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre, disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus); d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des lettres des mères, des soeurs, des fiancées, qui habitaient dans les villages de là-bas.
Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait: «Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement, replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes de fer.
En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées, impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient redevenir capables une fois lâchés sur terre.
Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là, assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.
Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas, à toucher la ligne des eaux.
Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints, avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour, jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était l'heure des révoltes intimes et des serrements de coeur. C'était l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux, entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....
Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.
Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies, dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix étaient belles et vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.
Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.
Il courait toujours, le _Primauguet_, traçant derrière lui, dans l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de chauve-souris.
Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.
Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois fuyantes.
L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine et avec grand mystère.
Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière, qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue circulaire, absolument vide....
Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....
Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants; on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie. Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.
Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit, les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre, très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir, ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un poisson-volant.
XCIII
Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec orgueil:
«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»
Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances. Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient à courir parmi les miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle:
À Madame Marie Kermadec,
Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne, commune des loups, paroisse des écureuils, à droite, sous le plus gros chêne.
On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de petit enfant.
C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.
XCIV
En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortîmes de la région des alizés pour redescendre jusqu'à Valparaiso.
Là, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde.
Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui s'en allait à Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, épouser sa petite fiancée espagnole.
Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le recommandant encore une fois à tous, et je partis pour la France par la grande route du cap Horn.
XCV
20 octobre 1882.
Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.
Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre son charme pour la première fois.
Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan.
Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!
Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts, sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais, le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va quitter, et nous lançant après dans l'inconnu!
Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne: l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des senteurs de feuilles mortes et d'hiver....
Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes roses, les dernières scabieuses.
Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de rangées d'yeux.
Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.
Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli, avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.
Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.
Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en était leur nouveau logis.
À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous deux pour la première fois.
C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur; alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit peur:
«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière toi comme c'est vilain, ton ombre!»
En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.
Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie, pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.
À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant des cantiques.
«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le télégraphe.»
Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait ce renseignement.
Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière, il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries, elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.
Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.
Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient déjà installées.
On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié. Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit Pierre était _a very beautiful baby_.
Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de moi....
XCVI
LETTRE D'YVES
«Melbourne, septembre 1882.
»Cher frère,
»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour dans ce pays-là.
»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé par Toulven.
»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.
»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce service-là.
»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux.
»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont arrière pour passer devant.
»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté, quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église: vous savez quelle place je veux dire.
»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé.
»Pour les _têtes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan, vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de _perruches de France_. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison.
»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais, tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup. Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi.
»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier. Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie. Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à courir, et je vous demande bien pardon.
«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur.
»Votre frère,
»Yves Kermadec.
»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime.
»Yves.»
XCVII
Décembre 1882.
...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transformé, ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.
Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.
Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait _arrimeur_ de navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille sa grande force et son instinct du _débrouillage_. Il fallut lui promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par Bordeaux avec Yves pour venir le voir.
Il était heureux, celui-là!