Mon frère Yves

Chapter 15

Chapter 153,798 wordsPublic domain

Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte des souliers à hautes semelles de papier. La _chola_ chante une _zamacuéca_ du Chili, en pinçant sur sa _diguhela_ une sorte d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot. Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible, qui sont vraiment fort touchantes.

À l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient, lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se promènent en se parlant à voix basse.

Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de pirate....

La _chola_ rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué, qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui représente une chasse au renard.

Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda le capitaine avec son plus joyeux rire.

Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir.

«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.

La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.

Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.

En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats, moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive, comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière, tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin; très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de bras et des ronds de jambes.

Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se retrouveraient jamais plus.

On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre, râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques rouges.

Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec une lanière en cuir d'hippopotame.

«_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_» (ce n'est rien, ils sont ivres!)

Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que Goulven pleurait.

Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère:

«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà, c'est le mal du pays qui le tue.»

...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa _chola_ dîner à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large, s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus.

LXXXVIII

«Vous êtes venue toucher votre _délègue_ aussi, Madame Quémeneur?

--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?

--Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur?

--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_.

--Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la _Vénus_.»

C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.

Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la _Caisse des gens de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle triste, sous le brouillard gris.

C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées, et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la grande ville.

Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur _délègue_ (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.

Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu s'établir là tout exprès. C'est: _À la mère de famille_, chez Madame Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la délègue_. Madame Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des coques bleues.

Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande, montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur feuillage.

À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va s'ouvrir.

Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde, tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste, ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne pas.

«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce joli petit garçon.»

C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très souriante:

«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?

--Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...»

Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait l'âme bonne et qui la fit asseoir.

Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.

«Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!»

Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il s'agit.

Ces dames causent:

«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame Quémeneur?

--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.

--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre, Victoire-Yvonne!»

Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident.

Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort, et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.

«À la vôtre, Victoire-Yvonne!

--À la vôtre, Françoise!»

Allons, le litre y passera.

Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord, pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas s'égayer un peu?

«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que, voyez-vous, j'ai un _vétéran_ que je loge en garni, qui est quartier-maître dans le port.»

C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur.

«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...»

Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.

Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci, rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues.

«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée?

--Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de Bannalec, ça n'a pas d'usage.

--À la tienne, Victoire-Yvonne!»

Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.

Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, à la tienne, Françoise, c'est jour de paye!

...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville.

En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de l'_Astrée_. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins....

C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que coûte, et dès demain si c'était possible.

Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser _pour le monde_, à tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins.

Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux, coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus:

À Monsieur Kermadec, Yves, chef d'hune à bord du _Primauguet_ dans les mers du sud, aux soins du consul de France à Panama, pour envoyer à la suite du navire.

Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son fils.

LXXXIX

Mai 1882...

Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir. Dans tout cet immense mouvant où habitait le _Primauguet_, on voyait courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était humide, et donnait froid.

En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dépêchait, avant la nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient des débris de voiles.

Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.

C'était Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de mourir d'un mal pris jadis à Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs fois on l'avait cru guéri; mais le poison incurable restait dans son sang, reparaissait toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers jours, il était couvert de plaies hideuses, et ses amis ne l'approchaient plus.

C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par peur de son mal. Lui avait accepté à cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui avait promis.

Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait son cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait boire. D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais.

Il avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un village de France.

Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire, poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le conduire à la poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.

Ils avaient échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Barrada en sortant disait avec son accent bordelais:

«Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le bêtes: on en fait d'autres, mais ceux qui sont crevés...»

Et il finit par cette espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond comme un rugissement.

Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase impie; seulement il ne savait pas mieux dire.

Ils avaient même le coeur très serré tous les deux, ils regrettaient Barazère. À présent, ce mal qui leur avait fait peur était enfermé, oublié; dans leur souvenir, celui qui était mort se dégageait de cette impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le revoyaient comme au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant à lui.

XC

Il y a rien d'faraud Comme un matelot Qu'a lavé sa peau Dans cinq ou six eaux...

Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise était restée fraîche et vive. Le _Primauguet_ filait très vite et se secouait dans sa course, avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en chantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils plongeaient de la tête et des épaules dans les bailles, couvraient leur poitrine d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux, naïvement, pour se mieux frotter le dos.

Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta. D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi et ils s'approchèrent tous.

Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde, une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....

Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des mains firent des signes de croix,--et puis, à mon commandement, la planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les eaux.

Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazère était tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le Grand-Océan.

Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était près de moi, la phrase de la veille:

«Les hommes, c'est comme les bêtes: on en fait d'autres, mais....

--Oh! répondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.» (_Lui_--c'est-à-dire Barrada,--l'entendit et tourna la tête vers nous. Il pleurait à chaudes larmes.)

Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage: c'est qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la surface de la mer.

Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dans les profondeurs d'en dessous.

Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente, alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble, s'efface. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent, montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres.

Mais, en bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les bêtes invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.

Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine. Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort; jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mêlera plus à cette vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans yeux....

XCI

Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres, partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous dispersés.

C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs fantaisies.

Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que j'essayais de leur démontrer ce soir-là que _les hommes ce n'était pas comme les bêtes_, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris, captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre l'incompréhensible.

Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal, au contraire.

XCII

Ces mers où se tenait le _Primauguet_ étaient presque toujours du même bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne finit pas.

Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs mornes.

Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans l'autre, quand le _Primauguet_ réveillé se remettait à courir, alors on sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours.

Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces régions d'alizés; alors le _Primauguet_ se lançait contre les lames régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau.

Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup.

Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à pompon, ou bien habillés d'un _tricot de combat_ (qui est une petite pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né), ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes, dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des frottes, des grattes, pour le blanchir encore.

On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure; alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et exécutaient vite cette manoeuvre commandée, pressés de revenir en bas s'amuser dans l'eau.

À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un peu prenants, comme ceux des singes.

Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet, dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu, l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.