Mon frère Yves

Chapter 14

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Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les font étrangement resplendir.

...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.

...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et son fils!...

Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.

...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui sont en bas: «Des récifs par bâbord!»

...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le _Primauguet_, de la marine de guerre.

Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.

À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le passage avec mes bras étendus,--comme jadis à Toulven. Seulement, cette fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais d'engager une lutte suprême avec lui.

Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs à ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:

«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais, n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...»

C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti prendre:--une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux, tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous rejoindrez en Amérique.»

Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!

Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin, aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec retour à la paye de simple matelot.

Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude métier d'autrefois.

Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre, nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues d'église au milieu du silence de la mer.

C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous; pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel.

Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde, infinie; on pouvait continuer la route.

«Tu as gagné _la double_, frère», dis-je à Yves.

Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord, cette _double_ est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat sans l'aide des pièges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement que les autres à l'inspection du dimanche.

Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir triste:

«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront toujours...»

En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier serment solennel de sa vie.

Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de misaine; qu'il descende bien vite!»

C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi.

Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la monotonie du temps.

En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les planches, et, au printemps, rien ne verdit.

Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures. Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer.

Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient, et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais hune n'avait été tenue comme la sienne.

Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:

«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?»

On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même bientôt oubliée.--Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui réussissait au delà de son espoir....

LXXXIII

L'après-midi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se dépêche, qui se dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches, toujours drôle, avec son grand air de forban, quand il est occupé à coudre.

Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vêtements, ils ont beaucoup servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec cette réduction de paye; et, pour ne pas entamer son _décompte_, il n'a pas voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres, à chaque coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien passer. Ces galons neufs leur donnent même un certain lustre de jeunesse. D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme on est très peu vêtu à bord, en ne les mettant que rarement, ils pourront certainement finir la campagne. Quant à de l'argent, Yves n'en a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent aux marins,--car il _délègue_ à sa femme, à Brest, _sa solde et ses chevrons_, tout ce qu'il gagne.

La nuit venue, son ouvrage est achevé; il le plie avec soin, et balaye ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre. Puis il s'informe très exactement du mois et de la date, allume une bougie et se met à écrire.

«En mer, à bord du _Primauguet_, 23 avril 1882.

»Chère épouse, «je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui, dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois prochain, quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays.... Je suis sûr, que tu ne sais pas trop où il se trouve).

»C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu peux être tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus solides_ à présent.

»Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes pas encore près de nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant déjà très hâte d'aller faire un tour à Toulven, pour te donner la main à installer notre maison; et encore, ce n'est pas tout à fait pour cela, tu penses, mais c'est surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-être même que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'à trente.

»Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à bord, surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'était ce que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et puis tout à fait économique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-être que je serai proposé pour _second_ avant de débarquer, vu que je suis très bien avec tous les officiers.

»J'ai aussi à t'apprendre que les poissons volants...»

Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette histoire de poissons.

Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et d'écrire. Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqué et plus raffiné que celui d'autrefois.

LXXXIV

La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout doucement, dans la Mer De Corail, par une petite brise tiède, avançant avec précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le silence, de peur d'entendre bruire les récifs.

De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe à veiller au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes.

Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur; la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des petits reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides, des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers de petits miroirs.

Les demi-heures s'en vont l'une après l'autre, tranquilles, la brise égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de quart, en vêtements de toile, dorment à plat pont, par rangées, couchés sur le même côté tous, emboîtés les uns dans les autres, comme des séries de momies blanches.

À chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une après l'autre, sur une sorte de rythme lent: «Ouvre l'oeil au bossoir.... Tribord!» dit l'une. «Ouvre l'oeil au bossoir.... Bâbord!» répond l'autre. On est surpris par ce bruit, qui paraît une clameur effrayante dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche tombent, et on n'entend plus rien.

Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit; maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur allongée qui traîne.

Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt.

Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait plus ce qu'on voit: à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenant des choses lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels!

On sent comme un voile de ténèbres s'appesantir sur les sens; la notion du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cités apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions suspendues. C'est la conception des épouvantes gigantesques, des anéantissements chaotiques, des fins de monde....

Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré toute volonté; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très vite.

Mirage!... À présent, c'est fini, et la lune est couchée. Il n'y avait rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonçant l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrière, on ne les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on retrouve la nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.

Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici que le cercle immense, le miroir illimité des eaux....

Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence pour la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est le _journal du bord_, l'instant très précis auquel elle s'est couchée.

Puis il revient pour me dire:

«Capitaine, il est l'heure de _réveiller au quart_.»

Déjà! Déjà finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relève qui va bientôt paraître.

Je commande:

«Chefs et chargeurs à réveiller au quart!»

Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient à plat pont comme des momies blanches se lèvent en éveillent quelques autres; ils partent toute une bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,--en cascade comme on fait pour _frère Jacques_,--une sorte d'air très ancien, qui est joyeux et moqueur.

Ils chantent:

«As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, debout!...»

Ils vont et viennent, courbés sous les hamacs suspendus, et, en passant, secouent les dormeurs à grands coups d'épaule.

Après, je commande, inexorable:

«En haut, les tribordais, à l'appel!»

Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leur poste, pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se coucher à leur place.

Yves est monté, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de réveiller. Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne et commande pour la première fois sur le pont du _Primauguet_.

Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de lui rendre: «Maître de quart!»

C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.

LXXXV

«Hale le bout à bord, Goulven!»

C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du _Primauguet_, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne portait aucun pavillon.

Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du vent.--Le _Primauguet_, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.

On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'_arraisonner_, comme on dit dans notre métier.

«Hale à bord, Goulven! hale!»

Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui, du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer. Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique peut-être,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de lui-même qui m'impressionnait.

Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer, ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous _arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air.

J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances m'importaient peu.

«C'est vous, Goulven Kermadec?»

Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur.

Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings, raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte désespérée.

Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon uniforme,--et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il était comme Yves, s'exaspérant devant la force.

Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son _petit frère_ était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je connaissais déjà chez Yves.

L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune terre civilisée,--mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure d'algues.

En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en Californie, où était son port.

Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une _chola_ du Pérou,--à demi nue comme les hommes,--qui était la femme du capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la mer.

Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans, c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête. Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là un siège contre tout l'équipage.

D'ailleurs, des papiers en règle. On n'avait pas hissé de pavillon parce qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier, dont on me fit voir les lambeaux en s'excusant; il était bien aux couleurs d'Amérique, rayé blanc et rouge, avec le _yak_ étoilé. Rien à dire; c'était, en somme, correct.

...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mère.

«Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?»

Il souffrait encore, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais bien.

«C'est trop tard à présent. Il y aurait ma punition à faire à l'état, et je suis marié en Californie, j'ai deux enfants à Sacramento.

--Voulez-vous venir avec moi voir Yves?

--Venir avec vous?» répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme très étonné de ce que je lui proposais. «Venir avec vous?... mais vous savez bien... que je suis déserteur, moi?»

À ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement comme lui, qu'il me fit mal.

Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa liberté; je respectais ses terreurs de la terre française,--car c'est une terre française que le pont d'un navire de guerre;--à bord du _Primauguet_, on était en droit de le reprendre, c'était la loi.

«Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?

--Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!

--Allons, c'est bien, je vous l'amènerai. Quand il viendra, je vous demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me comprenez.... Goulven?»

Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.

LXXXVI

J'avais accepté de dîner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière des hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, surtout, c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord.

Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, à trouver le baleinier disparu, envolé pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes ses franges noires dans ses haubans, se détachant sur le grand miroir circulaire des eaux, qui étaient ce jour-là immobiles, et lourdes, et polies, comme des coulées d'argent.

C'était sérieux, cette invitation, et on m'attendait. Par précaution, le commandant avait voulu que les canotiers qui me mèneraient fussent armés et restassent là, tout le temps avec moi. Justement cela tombait à merveille pour Yves, et je le pris comme patron.

LXXXVII

Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee; la _chola_, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle et combien sa taille est parfaite.

Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris, et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or vert.

Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes, de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas, irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de coups-de-poing, de lanières et de fouets.

On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de l'île Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ péruvien et des liqueurs anglaises.