Chapter 13
»Je vous fais savoir le désarmement de notre _Sèvre_; nous l'avons remise hier à la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop mécontent.
»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à Recouvrance, du côté de Pontaniou.
»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les coliques, pour avoir mangé trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.
«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille.
»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop heureux.
»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous promets que moi aussi.
»Votre frère,
»Yves Kermadec.»
LXXVII
Toulven, octobre 1881.
...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent nos retours ou nos départs de marins.
Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la Gaule.
Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit Pierre, son fils.
C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.
Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé ont déjà semé la terre de feuilles mortes.
C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la rassurer beaucoup.
Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.
LXXVIII
Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.
C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste. Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise ouverte.
Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et dans les bois comme au printemps.
...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.» C'était fini!
Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la tête baissée, les yeux sombres:
«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le retenait encore de la briser,--ce qu'il eût pu faire sans peine. Et puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même la lui ouvrir.
Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, répétant:
«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.
Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse:
«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!»
C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur. Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne comprenant pas.
«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas voir!»
Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle d'un chenet de fer....
Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;--elle s'était reculée et lui criait:
«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!»
Pauvre Yves,--voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes, sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.
Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:
«Va-t'en!... mais va-t'en!»
Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla....
LXXIX
«Tiens! C'est vous, Kermadec?
--Oui, monsieur Kerjean.
--Et, en bordée, je parie?
--Oui, Monsieur Kerjean.»
En effet, cela se voyait à sa tenue.
«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez père de famille.»
Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:
«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi, de partir à votre bord.»
Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite comment on les mène. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le sien.
Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité d'alliance.
Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa fuite de chez lui.
La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu, qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré, dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses pas pour «aller retrouver ses amis».
Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses _amis_ l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre, frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que c'était fini, qu'il était perdu....
Retourner près d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte!
D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non! assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.
Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....
Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.
Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable bien repoussant.
Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'oeil instinctif pour s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire moqueur, d'odieuses injures de matelot.
Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.
Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus reparaître!
Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.
Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi et ce n'est pas ma faute.»
Et il avait raison peut-être: _ce n'était pas sa faute_. À cet instant, il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi d'hérédité de toute une famille, de toute une race.
LXXX
À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un cabaret du quai, monta à bord de la _Belle-Rose_.
Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, taillé pour la course et les hasards de mer.
Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage, cette espèce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons d'Yves.
Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se parler.
Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement. Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa décision.
On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre, affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il essayait de jouir de son indépendance.
Le lendemain matin, à la marée, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.
À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant ses yeux, son coeur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils causaient de la façon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement de la _Belle-Rose_.
Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans bruit jusqu'à sa porte.
Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra timidement.
Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi. Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa femme rentrerait.
LXXXI
Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir.
Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les aspects de malheur.
Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, se tenant prête à tout.
Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère. Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins il ne fût pas marin.
Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et _un autre Yves_, plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre:
«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il qu'ils soient tous ici?»
Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était entourée de morts.
Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.
Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis auprès du berceau et regardant son fils endormi.
Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.
Dès qu'elle fut entrée, pâle, son coeur battant à grandes secousses qui lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.
«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur.
«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.»
Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap. Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot, quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort.
Elle osa demander:
«L'autre jour, tu es rentré à bord?
--Non!»
Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.
«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré?
--Non!»
Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui, devant elle, peut-être pour la dernière fois.
À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres:
«Que comptes-tu faire, alors?»
Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:
«Déserter!»
Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de matelot soigneusement pliés dans un mouchoir.
Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là, anéantie.
Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté:
«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état! Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que je vivrai.»
Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces, lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle restait contre ce mur, sans un mouvement.
Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond, très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui venaient de couler sur ses joues.
Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la minute suprême, c'était fini.
Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa haute taille et se leva pour partir.
LXXXII
...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel.
Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui oscille légèrement;--il passe, dans sa hune.
Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car, partout, tout est pareil.