Chapter 12
Les voilà qui arrivent! Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn!
Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste, sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour:
Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn! Et Pierre vienn bugel-du!
_Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté, elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn pen-melen_ (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe, comme des écheveaux de soie couleur d'or.
Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et commencer tout de suite à bâtir.
Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où notre _Sèvre_ nous attendait dans le port.
Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des vases nos fleurs des bois de Toulven.
Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.
«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous, tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...»
LXIX
En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus les feux.--Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué le petit mât de hune.
Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale et se fendent la tête.
Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour Trémeulé en Toulven. Cette _Sèvre_ est un bon bateau, qui ne nous éloigne jamais bien longtemps.
À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.
On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.
Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous, les cheveux dans les yeux:
«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!»
Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une préoccupation grave pour l'avenir.
Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du tout sournoise.
Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux statues grecques de l'amour.
LXX
Toulven, 30 avril.
Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit Pierre _Bugel-du_.
Il y a _quatre_ chandelles allumées dans la chaumière, (_trois_, cela ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur).
Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour. Des choses très solennelles vont se passer.
Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.
Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne.--Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.
C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants. Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les sculptures représentent des _Sacré-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la paillasse et cherchent dessous: un second sac!
Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs promis.
Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider un troisième petit sac: encore mille francs d'or.
La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec nous.
C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de Toulven.
...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive juste à point.
Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.
J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons combiné dans nos soirées de bord, et où figure _ma chambre_. Je discute la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux, prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.
Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de clauses et de détails:
«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du _sable de rivière_, blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant, grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé avant le 1er mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950 francs.»
J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit; je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes gens me font faire.
Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.
Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à l'auberge.
Toulven, 1er mai 1881.
Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.
D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse, arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort.
Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands bois.
Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les honoraires du notaire.
Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.
LXXI
À bord de la _Sèvre_, mai 1881.
Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.
Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se façonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-être un peu plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui....
Brest, juin 1881.
À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel.
Notre _Sèvre_ avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton.
Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait, et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons bleus,--trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête intelligente, qui couraient leur _bordée_ de départ au moment de s'en aller en Chine.
Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un cocher ivre.
À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des chevaux de bois, une naine, une géante, _la famille Mouton_ qui se désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.
D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de les faire s'asseoir.
Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.
«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.
--Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction.
Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer pour les empêcher de tomber.
...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.
La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins, tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis de hannetons.
Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain:
Il est parti vent arrière, Il reviendra en louvoyant.
Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même, répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.
Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de juin!
Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les mots ne peuvent dire.
Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté simple et brutale, et les chants des matelots!
Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.
Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et de marins qui chantaient.
LXXII
5 juillet 1881.
_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Sèvre_ marche tout doucement dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente, exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.
Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme surgissant de la mer:
«_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.
Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît; toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui paraît lourd comme un globe de plomb.
Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie, la _Sèvre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.
Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se fatiguent à veiller.
C'est ma dernière traversée sur cette _Sèvre_, que je dois quitter aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été comme pour retarder mon départ.
Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.
LXXIII
Brest, 9 juillet 1881.
Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à bord; je débarque demain.
Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre _Sèvre_ revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.--Je connais par coeur toutes ces choses.
Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.
J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je deviendrai un autre _moi_ avec des sens différents, et où j'oublierai, hélas! Les choses aimées ailleurs.
Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous deux.
Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans sa nature habituelle.
Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé.
Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du soir.
Je dis une dernière fois:
«Yves, fais-moi une cigarette.»
Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la _Sèvre_. Là, nous connaissons par coeur tous les petits trous où l'eau s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les boucles où l'on trébuche.
Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces éternels chants de matelots.
Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.
À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du _carré_, qui me reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les embrasse, et me voilà parti.
Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux heures pour leur faire mes adieux.
Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et ombreuse, la plus exquise de Bretagne!
Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même, pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.
Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y tenir.
LXXIV
LETTRE D'YVES
À bord de la _Sèvre_, Lisbonne, 1er août 1881.
«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.
»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que, dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de perte dans toutes ces affaires-là.
»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche, il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à bord, à finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé soixante-cinq à ma femme.
»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il est un peu mauvais quand il fait _sa petite tête de goéland_, comme moi, vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.
»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent pleine.
»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller à terre et acheter du tabac.
»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon coeur.
»Votre frère tout dévoué qui vous aime,
» À vous pour la vie,
»Yves Kermadec.»
»P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.
»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.
»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai tout laissé de côté.
»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon coeur.
»Yves Kermadec.»
» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_, vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après.
»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien plaisir, car c'est un peu trop vite.
»Votre frère, »Yves.»
LXXV
C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà lointaines du pays breton.
Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas, les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.
La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le soleil, l'enchanteur éternel.
LXXVI
LETTRE D'YVES
Brest, le 10 septembre 1881.
«Mon bon frère,