Mon frère Yves

Chapter 11

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Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.

Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient au logis, l'une a épousé un _Islandais_, qui l'a emmenée à Tréguier; l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.

Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle s'était mise à la chérir, celle-là!--une fille naturelle, cependant,--mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.

Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri, parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!

Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlevé l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.

Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier jour.

Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage, frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est venue lui ouvrir.

«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère!

--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»

Tout de même son oeil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid, une glace que rien ne pouvait fondre.

Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.

Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis leur mariage, il se corrigeait beaucoup.

«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»

Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que répondre, ni que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne reviendrait plus.

LXV

Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour bref à faire mal au coeur.

Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court maintenant, qui court après la voiture,--et puis sa figure qui change, qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.

«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie à un _Islandais_ qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi; car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le conducteur par sa manche.

La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa figure est toute baignée de larmes.

Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, l'embrassant, embrassant petit Pierre:

«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à sanglots.

«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre par le coeur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi, j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous bénisse, ma chère fille!...»

Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.

«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de frotter vos museaux?»

Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin, regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la portière.

LXVI

1er janvier 1881.

Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de l'année 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Sèvre_ y était amarrée depuis une semaine.

En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts.

Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....

Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien.

De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des chantiers vides.

De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.

Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....

En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas du quart, en songeant à mille choses passées.

Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation présente. Depuis quinze jours, sur cette _Sèvre_, il me semblait voir lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....

Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement lamentable dans l'air.

«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons de belles!»

...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour.

À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque:

«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»

Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été trop dur, et mécontent de moi-même.

_Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest.

Quand vint le tour de ceux de la _Sèvre_, Yves parut avec les autres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.

«Yves, où vas-tu?»

Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de l'alcool.

«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels j'ai promis, et qui m'attendent.»

Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.

«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en empêcherez pas.»

Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, s'en allant pour rejoindre les autres.

«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!»

Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y conduire.

Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé, assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.

Et puis je rentrai chez moi....

Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais bien perdu.

Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son coeur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus.

Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.

...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je me promenais toujours sur ces éternelles planches.

L'arsenal était désert entre ses grands murs.--Personne sur le pont.--Des chants très lointains, arrivant des basses rues de Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de garde criant à intervalles réguliers les nombres du _loto_ avec toujours ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font rire:

«22, les deux fourriers à la promenade!

--33, les jambes du maître coq!»

Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle au pied.

Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer? Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, et me bravant par son silence, en détournant les yeux.

Et puis, s'il refusait de venir,--et il en était très capable en ce moment,--alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?...

Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.

Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les explications ne nous réussissaient jamais.--Je me dépêchais, j'écrivais en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.

Et puis je dis au sergent d'armes:

«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à _l'officier de quart_, ici, dans ma chambre.»

J'avais écrit:

«Cher frère,

«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit sur la _Sèvre_ soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en reparlerons plus.

»Pierre.»

Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui dis simplement:

«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant seul.

Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir.

Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes, car la nuit arrivait toujours,--il avait écrit:

«Oui, frère!»

et signé:

«Yves.»

LXVII

«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en bas, à terre, sur le quai!»

C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit, pour que la réconciliation fût complète.

Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.

«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!»

Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.

Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette _Sèvre_.

«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, _à la bourse_. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers), et allons-nous-en.

--Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous, dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le temps de sortir.»

Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous voilà partis courant presque.

Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris!

Obligés de rentrer à bord de cette _Sèvre_, où il fait froid et où il fait noir.

Au _carré_, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le pompier de ronde, et pas de feu.--C'est là que nous passons notre soirée de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.

Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves.

«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...»

Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se sentait ce soir très fort de lui-même:

«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.--Ainsi, comme ça, vous comprenez bien...»

LXVIII

Dimanche, 31 mars 1881.

Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de longues, longues soirées douces.

Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive d'un pas rythmé, la première procession du printemps.--La voilà dans le chemin vert,--elle va passer devant nous.

«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir.

Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.

La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de broderies vieilles.

Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son bâton.

Cela s'éloigne et le bruit aussi....

Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.

Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven. C'est très bizarre, cette queue de procession.

«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes blanches élargies par les tuyaux de mousseline.

C'est fini,--perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;--on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons les appellent _fleurs de lait_.

Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la vie.

Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, _couverte en ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_.

«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»

La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son hameau, dans sa paroisse,--marguillier après avoir été rouleur de mer; vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.

Cette _manière sûre_ qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.

À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à présent tout à fait en frère.

Sur cette _Sèvre_, un très petit bateau où nous vivions, entre officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de notre bande.--Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.

Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours, que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors, tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.

Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, aussi bon gabier que devant.

...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.

Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les premières du printemps.

Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits doigts, et la queue trop courte.

De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les _épines-noires_ étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps. Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres sa flèche grise.

Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule, avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien fort:

«Les voilà qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand et Pierre petit) en se donnant main tous deux.»

Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de Bretagne très vif, en dansant en mesure: