Chapter 10
Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non, elle n'en avait pas le courage, et puis à quoi bon? Encore un jour qu'il faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur, à regarder tomber la pluie et à attendre!... Attendre, attendre avec une anxiété qui croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment où le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la _débauchée_. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.
Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa carrure; son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait découvert, marchant vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque heureuse. Il arrivait;--et quand il était là et qu'il les avait embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il ne ressortait plus.
Mais, s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse l'étreindre.... Et, quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh! alors commençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces soirées mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, l'oreille tendue à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.
Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des rues, écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller sa joue pâlie aux vitres des cabarets....
LV
Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-là, sa mère aussi s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de fatigue et de veille.
Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses épaules?
Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des jours de bonheur.
«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'était plus moi_!»
Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. À quoi bon espérer?
Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai fils.
Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin, et il n'avait pas de coeur....
LVI
Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur, mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....
L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout: elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument, sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure de mourir.
LVII
Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était vilain et que c'était noir.
Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.
Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.
De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu'à Toulven.
Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout seul.
Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.
LVIII
«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»
Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.--Alors le ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi, d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et c'était la fin de l'épreuve.
Une fois, elle osa lui demander très doucement:
«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»
Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de côté, tout confus:
«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»
Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui, voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
«Oh! _la boisson! La boisson!_...» dit-il lentement, ses yeux se détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes frères!... à présent, c'est mon tour!»
Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?
Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes des bouges.
...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait tristement qu'il fallait essayer de repartir.
Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude et saine qui fait les matelots forts.
La _terre_ avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et, dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices et sa force.
Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues. D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une débauche d'ouvrier.
LIX
...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.
Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant:
«Mon bon frère,
»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire. Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car j'avais peur de cette chose.
»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en restant à bord il m'arrivera quelque malheur.
»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait.
»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais tout.
»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les yeux.
»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins qu'il vous donne.
»Bien à vous,
»Yves Kermadec.»
LX
Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.
C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.
On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,--sensation nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.
Au numéro 154,--au-dessus de l'enseigne: _À la Pensée du beau canonnier_.--Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et trouvai la chambre des Kermadec.
On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre, bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le berçant d'une main, très lentement.
Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire souffrir...»
Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée, et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer aucune trace.
Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être, à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.
Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de moi, vite il parla d'embarquement, de départ.
Une permutation sur la _liste_ me mettait à Brest le premier à partir; on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure à l'autre, à une de ces destinations-là.
La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service au port et préparatifs de campagne;--et puis des allées et venues, des démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder sous ma main, prêt à partir avec moi.
Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite. Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et résignée, attendant ma décision.
LXI
En rade de Brest, 23 décembre 1880.
Une nuit de décembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un grand silence à bord.
Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au milieu des lames ou des houles de l'hiver.
Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Sèvre_ qui ne quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an. Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui céder sa place.
Va pour cette _Sèvre_, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la _mer brumeuse_ protégée par le _clocher à jour_.
Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil; pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus loin des mauvais amis et des tavernes de la côte.
LXII
En mer, 25 décembre, Noël.
C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un _quart de minuit à quatre heures_ très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.
Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long rempart.--Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite: toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires, la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et qui préside....
Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage? Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.
C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au large s'étant faite trop grosse pour nous.
...Et voilà comment, à son retour dans la _mer brumeuse_, la première visite d'Yves fut pour son clocher.
LXIII
Cherbourg, 27 décembre 1880.
À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vénus_, qui l'ont traîné toute la nuit dans les bouges,--pour fêter leur retour des Antilles.
Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dévoués, ceux-là, connus de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.
Mauvais début à bord de cette _Sèvre_, où je l'avais pris sous ma garde, comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu, malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il lui manquait quelque chose dans le coeur....
...Tout le jour, Yves ressemble à un mort.
Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est fait un trou dans la tête.
Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne sourirait pas) et demande à manger.
Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:
«Va-t-en à l'office du _carré_, lui chercher de la soupe.»
Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se prendre.
«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!
--Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.
«Trop salée!... trop salée!...»
Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.
J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant gâté étaient bien drôles....
...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement, et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la manoeuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.
Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....
Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui ne venait pas.
L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les idées, les êtres et les choses,--dans le même crépuscule gris. Les grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.
Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: «Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui l'éloignait de moi.
Non, cette _Sèvre_ décidément ne nous réussissait pas....
LXIV
Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa grand-mère;--tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des mélancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux.
Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.
...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme, toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce, et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.