Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 8

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--Je suis légitimiste, avait-il objecté fièrement aux offres bienveillantes de son nouveau protecteur.

Et celui-ci de répondre en riant:

--L'impératrice l'est plus que vous.

C'est tout ce que je dirai des relations d'Alphonse Daudet avec M. de Morny, ne voulant par déflorer la partie de ses Mémoires qu'il y consacrera. La certitude d'être protégés par lui alluma nos espérances et nous fit voir l'avenir sous un jour tout rose. Le séjour de mon frère à Privas se ressentit de cette confiance. Nous passâmes là de belles vacances; nous fîmes ensemble de longues excursions dans les montagnes. Puis il me quitta pour aller à Nîmes, d'où il se rendit en Provence, dans l'hospitalière maison de Fontvieille, d'où pourrait être datée la première des _Lettres de mon moulin_.

C'est pendant ce voyage qu'il connut Frédéric Mistral, Théodore Aubanel, Roumanille, tous les félibres, et se lia avec eux d'une amitié que le temps n'a pas ébranlée. En rentrant à Paris, il alla prendre sa place au cabinet du président du Corps législatif.

Dès ce moment, mes regards se tournèrent avec persévérance vers le Palais-Bourbon. Je périssais d'ennui à Privas; j'étais résolu à n'y pas prolonger mon séjour, et mon frère m'avait promis de m'aider à en abréger la durée. Justement, une occasion s'offrit bientôt à lui de tenir sa promesse; il s'en empara.

Le gouvernement impérial préparait alors les grandes réformes qui reçurent leur application au commencement de 1861: une liberté relative allait être rendue aux Chambres. M. de Morny, comme président du Corps législatif, s'occupait d'augmenter le personnel des secrétaires chargés de la rédaction des comptes rendus des débats. Il y avait deux emplois à donner. Pour l'un, il avait déjà fait choix de Ludovic Halévy, qui préludait, par de modestes essais, à sa brillante carrière d'auteur dramatique; mon frère me proposa pour l'autre et me fit accepter, au moment où, sans attendre qu'il m'appelât, je venais d'arriver à Paris, poussé par le pressentiment de ma bonne fortune.

--Le président veut te connaître, me dit-il un soir; il te recevra demain matin à sept heures.

Vous pensez si je fus exact. À sept heures, un fiacre me déposait devant le perron de la présidence. Convaincu qu'on n'approche les grands de ce monde qu'en habit noir et en cravate blanche, je m'étais vêtu comme au jour de ma première course à travers Paris. On était en novembre; il ne faisait pas encore très-clair; ma tenue ne produisit aucun effet dans les antichambres présidentielles; ou plutôt elle en produisit un déplorable, car ce ne fut qu'après que j'eus déclaré mon nom que les huissiers daignèrent se montrer polis. L'un d'eux me conduisit dans le «salon chinois» et me pria d'attendre.

Une merveille, ce salon, avec ses collections: ivoires et jades sculptés, bronzes ventrus, jonques et pagodes en miniature, chimères monstrueuses, dieux accroupis, paravents à ramages d'or. Le malheur est qu'on m'y oublia. À une heure, je n'avais pas été reçu. Mon estomac criait famine; j'allais de la croisée à la cheminée, de la cheminée à la croisée, dévoré d'impatience, moulu, le linge collé aux reins à force de m'être traîné sur tous les meubles.

Vint un moment où, n'en pouvant plus, je me mis devant une glace pour «réparer le désordre de ma toilette». J'étais en train de procéder à cette opération délicate avec la liberté d'un homme qui sait qu'on ne se souviendra plus de lui, quand soudain une porte s'ouvrit. Éperdu, je croisai mon habit sur mon gilet déboutonné; mais déjà je me retrouvais seul, après avoir vu passer un flot de soie, un profil de blonde et la fumée d'une cigarette. Je sus ensuite que c'était madame de Morny. Elle avertit son mari. Il entra brusquement, serré dans son veston de velours bleu, sa calotte noire sur le crâne nu.

--Qui êtes-vous? Que faites-vous là?

Je me nommai.

--Ah! mon pauvre garçon, je vous ai oublié... Eh bien, votre frère m'a parlé de vous; vous voulez être secrétaire-rédacteur; il paraît que les questions politiques vous sont familières. Vous êtes nommé; allez voir M. Valette, le secrétaire général; il vous présentera à M. Denis de Lagarde, votre chef de service...

L'audience ne dura pas trois minutes. Mais je ne regrettai pas ma longue attente; elle m'avait porté bonheur. Je n'eus qu'à descendre à l'entre-sol pour rencontrer mon frère et lui annoncer la réussite de ses efforts. Il vivait là, côte à côte avec Ernest l'Épine, qui dirigeait alors le cabinet de M. de Morny et préparait dans ces graves occupations, agréablement entrecoupées de passe-temps artistiques, les futurs succès du très-spirituel Quatrelles. Il caressait à cette heure, avec Alphonse Daudet, les projets de collaboration qui se sont successivement réalisés avec la _Dernière Idole_, l'_OEillet blanc_, le _Frère aîné_.

Quelques fruits qu'elle ait donnés, cette collaboration n'a pu cependant convaincre Alphonse Daudet de l'efficacité du travail à deux, quand il s'agit d'oeuvres littéraires. Il est resté persuadé qu'en dépit de la conscience de deux écrivains attelés au même livre ou au même drame, quand vient l'heure d'en recueillir le bénéfice moral, il y a un dupé, et, depuis ce temps, il a renoncé à toute tentative de ce genre. Il a recouru, il est vrai, aux bons offices de ses confrères, quand il a voulu tirer une pièce de _Fromont jeune et Risler aîné_ d'abord, du _Nabab_ ensuite; mais il ne s'agissait là que d'un classement de scènes déjà faites, quelque chose comme un «dégrossissement», une mise au point, où la part du collaborateur était trop réduite pour qu'il pût s'élever un doute sur la véritable paternité du succès.

De mon entrée au Corps législatif, date ma véritable existence de Parisien, d'homme de lettres et de journaliste. Les sessions étaient brèves; elles duraient trois ou quatre mois, et me laissaient des loisirs entièrement consacrés à des travaux de plume.

Je me propose de raconter un jour ce que j'ai retenu de ce voyage de vingt années à travers le monde de la politique et de la presse. Je n'y veux faire allusion ici que pour rappeler un épisode de ma vie, auquel mon frère demeura étranger, et dont je ne parlerais pas, si plus tard on ne l'y avait associé, à propos de son roman: _le Nabab_.

En 1863, j'étais au Corps législatif depuis deux ans. Correspondant de deux grands journaux de province, j'appartenais aussi à la rédaction de la _France_, dirigée alors par le vicomte de la Guéronnière, et où je venais d'inaugurer les «Échos parlementaires». Déjà mon nom avait acquis quelque notoriété; un bon vent enflait mes voiles; le foyer paternel était reconstruit; le mien s'élevait; c'est un des plus heureux moments de ma vie.

Au cours des élections générales qui eurent lieu cette année-là, je me trouvais à Nîmes, en vacances. Un de mes amis me conduisit chez «le Nabab», c'est-à-dire chez François Bravay. Il arrivait d'Égypte et se présentait aux électeurs de l'une des circonscriptions du Gard. Pour assurer le succès de sa candidature, il avait promis aux populations de ces contrées un canal d'irrigation qui devait fertiliser leur sol, stérilisé par le manque d'eau.

Cette promesse fut jugée plus tard par le Corps législatif comme une manoeuvre électorale, dont le souvenir pesa toujours sur François Bravay, même lorsque, après deux invalidations successives, élu pour la troisième fois, il força les portes du Palais-Bourbon. Elle était pourtant sincère. Il l'avait rendue effective en versant un million, en belles espèces sonnantes, pour pourvoir aux dépenses des premiers travaux. Il connaissait mes relations avec les journaux de Paris; il me demanda de soutenir sa candidature.

Puis, quand il eut été élu, porté à la Chambre par l'enthousiasme des populations qu'excitaient sa réputation de millionnaire et sa générosité, servies par une parole chaude, fruste comme sa personne, mais bien faite pour être comprise par des «ruraux», il me proposa de devenir son secrétaire politique. J'acceptai et n'eus pas à m'en repentir.

Je n'ai pas connu de plus honnête coeur. C'est un de mes regrets de n'avoir pas possédé l'influence nécessaire pour lui imposer mes conseils et lui faire comprendre combien valaient peu quelques-uns de ceux qui l'entouraient. Ses fréquents voyages en Égypte, l'emballement de son existence toujours tiraillée entre les solliciteurs et les besoins d'argent créés par leurs exigences, faisaient le plus souvent de ma fonction près de lui une véritable sinécure. Mais, tant qu'il est resté député, il ne me l'a jamais rappelé; il s'est toujours souvenu de l'ardeur avec laquelle j'avais embrassé ses intérêts.

Parmi mes amis, il est un de ceux à qui je me suis le plus passionnément dévoué, et je n'ai jamais cessé de croire qu'il était digne d'inspirer cette sympathie. Son malheur a été, parti de très-bas, de s'être enrichi trop vite par des procédés familiers à tous ceux qui sont allés chercher fortune en Orient, d'être revenu en France sans rien savoir de Paris ni du milieu nouveau dans lequel il allait vivre, et où, pour cette cause, il devait se ruiner aussi vite qu'il s'était enrichi là-bas.

Le portrait que mon frère a tracé de lui, dans un livre inoubliable, ne me laisse rien autre à dire, si ce n'est qu'en parlant de l'exquise bonté de cette âme toute naïve, en dépit des apparences contraires, l'auteur du _Nabab_ n'a rien exagéré. Pour ceux qui ont connu et aimé François Bravay, le roman dont il est le héros est l'oeuvre la mieux faite pour rendre hommage à sa mémoire et la venger de calomnies ineptes. Il suffit pour s'en convaincre de lire la dernière phrase: «Ses lèvres remuèrent, et ses yeux dilatés, tournés vers de Géry, retrouvèrent, avant la mort, une expression douloureuse, implorante et révoltée, comme pour le prendre à témoin d'une des plus grandes, des plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises.»

Comment donc se peut-il qu'une malveillance calculée ait tenté de faire accroire que tant de pages éloquentes constituaient une insulte à cette mémoire, et qu'un moment les proches de François Bravay aient partagé cet injuste sentiment? Je ne suis pas encore parvenu à le comprendre.

Mais ce qui est plus grave, c'est qu'ils aient voulu prouver que mon frère avait commis un acte de noire ingratitude. À l'époque où il eut à se défendre sur ce point, il me pria de ne pas intervenir. Cette polémique toute personnelle, étrangère au mérite intrinsèque de son oeuvre, blessait trop ses délicatesses littéraires pour qu'il voulût la compliquer de mon intervention.

Mais, aujourd'hui, j'ai recouvré la liberté de dire qu'Alphonse Daudet n'était engagé avec François Bravay par aucun souvenir qui entravât son droit de romancier. C'est à peine s'il l'avait vu à deux ou trois reprises, et encore que cette vision rapide lui eût suffi pour juger l'homme et son milieu, complétée par ce qu'il en savait déjà ou ce qu'il en apprit ensuite, elle ne pouvait être assimilée à un de ces services qui condamnent au silence celui qui l'a reçu. Mon frère pouvait donc écrire le _Nabab_, quand moi-même, si j'avais eu le talent pour le faire tel, je l'aurais fait et signé sans croire manquer à un devoir.

XVIII

Pendant l'année 1861, la santé de mon frère, ébranlée par les violentes secousses de la vie de Paris, fut assez sérieusement atteinte. Le docteur Marchal de Calvi, grand ami des lettres et des écrivains, lui donnait des soins. Il l'entourait de sollicitude et d'attentions, comme fait un jardinier pour une fleur rare. À l'approche de l'hiver, il lui déclara tout net qu'il fallait partir, aller chercher la vie au pays du soleil, que c'était l'unique moyen de ne pas compromettre irréparablement l'avenir. L'arrêt était formel. Mon frère obéit et partit pour l'Algérie, où il passa plusieurs mois.

Il m'a bien souvent raconté les péripéties de ce voyage, qui a laissé dans son esprit et dans ses oeuvres une empreinte profonde; son séjour à Alger, ses excursions dans les provinces, ses visites chez les chefs arabes, ses longues courses à travers les montagnes, à cheval sur une mule, et portant, attaché aux épaules par une courroie, un bidon rempli d'une certaine huile de foie de morue, qu'il était obligé de prendre à fortes doses.

Du traitement qui lui était ordonné, il n'observa guère que cette prescription. Quant à celle qui le condamnait au repos, il l'observa en se surmenant, en se dépensant, en courant de droite et de gauche, cherchant des sensations, heureux de ses découvertes, observant, écrivant chaque soir ses impressions du jour sur les petits cahiers qu'il collectionne depuis vingt ans et où se trouve en germe toute son oeuvre passée et future.

«Sur ces cahiers, dit-il dans la préface de _Fromont jeune et Risler aîné_, les remarques, les pensées n'ont parfois qu'une ligne serrée, de quoi se rappeler un geste, une intonation, développés, agrandis plus tard pour l'harmonie de l'oeuvre importante. À Paris, en voyage, à la campagne, ces carnets se sont noircis sans y penser, sans penser même au travail futur qui s'amassait là; des noms propres s'y rencontrent quelquefois, que je n'ai pu changer, trouvant aux noms une physionomie, l'empreinte ressemblante des gens qui les portent.»

Quand, au printemps, mon frère revint d'Algérie, sa santé, quoique nécessitant encore des ménagements, ne nous inspirait plus d'inquiétudes; les carnets s'étaient enrichis d'une multitude d'indications précieuses. Une jolie étude sur Milianah, qui a trouvé place dans les _Lettres de mon moulin_; un conte, _Kadour et Katel_, dans _Robert Helmont_; _Un décoré du 15 août_, le petit Arabe Namoun, du _Sacrifice_, et enfin l'immortel _Tartarin de Tarascon_, voilà ce qu'Alphonse Daudet rapporta d'Algérie; riche butin, comme on voit, sans compter des visions de soleil, de paysages et de ciels bleus, dont son cerveau a gardé la féconde lumière.

En son absence, l'Odéon avait joué de lui la _Dernière Idole_, ce drame en un acte écrit en collaboration avec Ernest L'Épine. Quand mon frère était parti pour Alger, les répétitions de sa pièce allaient commencer; son collaborateur devait les diriger; mais il tomba malade au même moment, et j'eus la mission de les suivre. Tisserant, qui jouait le principal rôle, s'était chargé de la mise en scène, Mademoiselle Rousseil faisait ses débuts dans le personnage de la belle madame Ambroy, et, quoiqu'il ne s'agît que d'un acte, le théâtre comptait sur un succès.

Nos espérances communes ne furent pas trompées. Ceux qui assistaient à la première peuvent s'en souvenir. Si j'invoque leur témoignage, c'est pour prouver que je n'exagère en rien. Les vieux auteurs levaient la tête en disant: «Ce n'est pas du théâtre!» mais ils applaudissaient tout de même. Je vois encore Paul de Saint-Victor assis dans sa loge et battant des mains.

La salle était des plus brillantes. On savait que M. de Morny s'intéressait aux auteurs. Il était là, un peu surpris des chaleureuses approbations du public, sans bien comprendre ces scènes toutes d'émotions faites cependant pour arracher des larmes aux plus sceptiques; mais sa femme, enthousiasmée, y brisa son éventail. Dès le lendemain, j'expédiais à mon frère la nouvelle de son succès. Elle lui parvint au fond de je ne sais quelle contrée lointaine. Il m'a dit depuis qu'au milieu des péripéties de son splendide voyage, elle le laissa tout à fait insensible, tant Paris lui semblait en ce moment petit, éloigné et oublié.

L'année suivante, Marchal de Calvi exigea encore qu'il partît à l'approche des froids. Cette fois, il alla en Corse. Là, d'autres émotions l'attendaient. On en retrouve la trace dans ses contes;--lisez _Marie Anto_, le _Phare des Sanguinaires_, l'_Agonie de la Sémillante_,--et enfin le _Nabab_, où les souvenirs d'Ajaccio ont manifestement inspiré les combinaisons financières du coquin Paganetti et les scènes électorales racontées par Paul de Géry.

Après deux hivers passés ainsi loin de Paris, mon frère n'avait plus qu'à reprendre son train de vie; l'air tiède du Midi ne lui était plus indispensable. La prudence seule lui suggéra l'idée de s'éloigner de nouveau à la fin de 1863; mais il s'arrêta en Provence. Le séjour qu'il y fit fut laborieux. Il suffit de parcourir ses livres pour s'en convaincre.

C'est surtout à partir de cette époque que le Midi et les Méridionaux sont entrés dans son oeuvre. C'est à cette époque qu'il les a étudiés dans les paysages, dans la vie sociale, dans les moeurs, complétant l'observation quotidienne par le souvenir du passé, adaptant un trait saisi sur le vif à quelque personnage entrevu là ou ailleurs, se faisant l'historien des passions et des habitudes d'une race, comme d'autres se font les historiens des événements d'un pays.

Avec son procédé de ne rien décrire que ce qu'il a vu, de ne rien raconter que ce qui est arrivé, de tout emprunter à la réalité, affabulations, descriptions, personnages, toute découverte nouvelle faite par lui à travers les aventures des hommes, tout événement intérieur qui se passe sous ses yeux, sont autant de filons qui tôt ou tard enrichiront son domaine intellectuel. Je crois bien que c'est surtout à l'époque de son séjour en Provence qu'il a mesuré la puissance féconde de ce procédé, et qu'il s'est définitivement tracé la règle qu'il a depuis observée avec rigueur.

Quelles richesses littéraires ne lui doit-il pas, à cette discipline sévère de son esprit! Elle a donné à ses livres l'actualité, la modernité, c'est-à-dire l'une des conditions du succès dans une société emportée par la soif de jouir, brûlée par la fièvre, qui n'a plus le temps de se recueillir, de revenir sur les jours qu'elle a déjà vécus, et tourmentée cependant du désir de se voir revivre en des récits qui traduiront ses passions, ses vertus et ses vices, qui lui apprendront à se connaître, sans lui imposer l'obligation de s'étudier elle-même et sur elle-même.

Il est vrai que, pour mettre ce système en pratique avec fruit, il fallait une organisation spéciale, une flamme personnelle, un don de nature que les plus laborieux efforts ne sauraient donner à qui ne l'a pas trouvé dans son berceau. Émile Zola, appréciant le talent d'Alphonse Daudet, écrivait naguère: «La nature bienveillante l'a mis à ce point exquis où la poésie finit et où la réalité commence.» Voilà nettement définie la cause principale de la fortune littéraire de mon frère.

Mais pour comprendre les enjambées qu'il a faites depuis vers la renommée, il faut tenir compte de ce travail incessant de son esprit dont j'ai parlé, de son ambition constamment tournée vers le mieux. Malgré ses dons naturels, il aurait pu rester en chemin s'il ne les avait sans cesse excités, développés, affinés avec une volonté tenace, jamais lassée, toujours prête à s'affirmer pour rendre plus parfaite l'oeuvre de ses mains.

Les événements de la fin de l'Empire, les angoisses du siége de Paris, les tragédies de la Commune, tous ces épisodes émouvants qui semblent faire partie de notre histoire personnelle, tant ils ont pesé sur la destinée de chacun de nous, devaient inspirer et ont inspiré plus d'un écrivain. Les romanciers et les poëtes se sont servis de ces péripéties, les ont rappelées dans leurs vers ou encadrées dans les intrigues de leurs récits. D'où vient que nulle part elles ne sont plus vivantes que dans les pages que leur a consacrées Alphonse Daudet? C'est que justement il les a racontées en réaliste et en poëte. Sa flamme a doré la réalité, l'a parée non-seulement de toutes les grâces d'un style original et pénétrant, mais encore d'un accent de tendresse infinie qui provoque les larmes. Aussi le trait le plus ordinaire, serti par ce maître ouvrier, devient un joyau rare.

Voulez-vous un exemple de l'effet qu'il produit par les moyens les plus simples? Ouvrez les _Contes du lundi_ et relisez la _Dernière Classe_. Nous sommes dans un pauvre village d'Alsace, le jour où, subissant la conquête, cette province française va devenir allemande. Pour la dernière fois, l'instituteur fait sa classe en français; il y a appelé les parents de ses élèves afin de leur adresser ses adieux, les prenant à témoin, à cette heure de deuil, de son ardent amour pour la patrie vaincue, et afin de déposer dans leur âme, avant de se séparer d'eux, la graine de patriotisme dont ils légueront la fleur à leurs enfants. Un petit élève, venu à l'école ce jour-là comme tous les jours, raconte cette scène. Et c'est tout, presque un fait divers que le journal de la ville voisine a peut-être inséré dans la chronique locale.

Voyez maintenant ce qu'est devenu ce fait divers sous la plume d'Alphonse Daudet. Sans y rien ajouter que l'émotion de son âme et la magie du style, sans prononcer un mot retentissant, un de ces mots un peu gros qui, dans les apostrophes du vaincu au vainqueur, sont comme la menace éternelle des représailles à venir, et qu'il eût été bien excusable d'employer en cette circonstance; sans dépasser le ton d'une froide narration, il a écrit huit pages qui sont la protestation la plus éloquente qu'on ait jamais élevée contre la loi barbare qui traite un peuple comme un bétail.

Si l'on veut chercher à travers son oeuvre d'autres preuves de ce don si personnel de faire revivre la réalité dans ses récits sans lui rien faire perdre de sa puissance, en lui donnant au contraire, par l'art d'arranger les mots, tout le relief de la vie, on les trouvera par centaines.

Je prends la mort du duc de Morny. Mon frère était là; il a suivi, heure par heure, ce drame intime, que la grande place tenue par le mourant allait transformer en un drame historique. Il a vu la maladie entrer dans le palais et la mort accrocher aux murailles les tentures noires. Il a saisi sur le vif l'effarement des politiques et des faiseurs, aux yeux de qui l'événement prenait les proportions d'une catastrophe. Il a entendu les commentaires des valets, partagés entre l'orgueil d'avoir servi un maître si puissant, le regret de le perdre et la hâte de se faire un sort ailleurs. Il a aidé à détruire les papiers intimes, la volumineuse correspondance, témoignage de la platitude humaine, que le mort n'a pas voulu laisser après soi. Il est entré dans la chambre au moment où l'embaumeur venait d'en sortir. Chacun de ces traits, recueillis au passage, est allé grossir le dossier des notes du romancier.

Maintenant, reprenez les pages du _Nabab_, dans lesquelles il a reconstitué ce saisissant tableau, dont _Robert Helmont_ contient une première ébauche. N'eussiez-vous ouvert le livre que comme une oeuvre de pure imagination, fussiez-vous ignorant de l'histoire contemporaine au point de ne pouvoir discerner ce qu'il contient de vérité, vous ne sauriez lire ce chapitre où perce, entre le blanc des lignes, l'ironie provoquée dans l'esprit du conteur par ces spectacles de la vanité et de l'impuissance des hommes, sans deviner que la mort qu'il raconte était le symptôme précurseur d'une grande chute, que ce n'était pas seulement un duc impérial qui disparaissait, mais tout un immense édifice qui commençait à s'écrouler. L'exactitude de cette reproduction des choses vues, où ne se rencontre pas une seule allusion politique, la vie que leur a donnée le peintre, l'art avec lequel il fait passer dans son récit les angoisses dont il a surpris la trace sur les visages bouleversés, ont suffi pour révéler tout ce qu'il ne dit pas. L'effet reste saisissant, produit par des moyens si simples. Dans les oeuvres d'art, c'est la vraie marque du talent, j'entends le talent qui assure leur durée.

XIX

La mort du duc de Morny décida mon frère à réaliser un projet auquel il songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa liberté. Il était trop véritablement homme de lettres pour persister, les premières difficultés vaincues, à vivre autrement que de sa plume. Il quitta le Corps législatif dès qu'il lui fut démontré que l'indépendance de ses idées pouvait y être compromise.