Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 7
Au bout d'un mois, le retour de Claudius Hébrard m'obligea à chercher un logement. Dans cette même rue de Tournon, se trouvait une maison meublée, vaste caserne d'étudiants, désignée sous le nom pompeux de «_Grand Hôtel du Sénat_». C'est là que je louai, au cinquième étage, une misérable petite chambre, en mansarde: quinze francs par mois; ce chiffre a son éloquence. Une couchette en fer, une mauvaise commode servant de table de toilette, un secrétaire, deux chaises, un poêle en faïence tout ébréché, un lambeau de tapis sur les carreaux rouges, voilà mon ameublement. Par mon unique croisée, je ne voyais que toits, cheminées, lucarnes, et, dressant sur mon étroit horizon leur banale architecture, les tours rondes de Saint-Sulpice.
Lorsque pour la première fois, par un triste soir d'octobre, je me trouvai seul dans ce logement de pauvre, en quittant le moelleux appartement de Claudius Hébrard, la transition fut si cruelle, si profond le sentiment de ma misère, que ma jeunesse prit peur, affaiblie par l'isolement, par la tension de mon esprit, par l'excès du travail. Le père sans position, la mère si loin, dans une maison qui n'était pas sa maison, mon frère malheureux dans son collége, autant de visions douloureuses, brusquement ramenées devant mes yeux par l'aspect sinistre de ces murs, sur lesquels le papier peint, destiné à en cacher la nudité, flottait en longues déchirures. Je fus épouvanté par l'étendue de ma tâche, par le poids de ma responsabilité, et silencieusement je pleurai.
L'impression fut passagère, et ce fut le souvenir de mon frère, du bon compagnon dont je connaissais le talent, en qui j'avais foi comme en moi-même, ce fut ce souvenir qui la dissipa.
À la même heure, il souffrait bien autrement que moi. En quittant Lyon, il était allé passer quelques jours dans notre famille, à Nîmes d'abord, où des coeurs fraternels l'avaient tendrement accueilli; puis aux environs du Vigan, tout au fond des Cévennes du Gard, chez des cousines jeunes et belles.
Notre poëte de seize ans, qui dès cette heure chantait la beauté, la nature et l'amour, vit arriver trop vite, au gré de ses désirs, le terme de ses courtes vacances. Il fallut partir pour Alais.
Quand il vint frapper à la porte du collége, il était si petit, si timide, si frêle, qu'on le prit d'abord pour un élève. Le principal fut même au moment de le renvoyer.
«--Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on que je fasse d'un enfant?
«Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.»
Cette lettre fit merveille. Le souvenir de «l'oncle l'abbé» protégeait mon frère; on le garda. C'est ainsi qu'il commença à gagner son pain, pain bien amer, souvent trempé de larmes d'humiliation et de colère.
En des pages devenues populaires, il a raconté ses cuisantes douleurs. Ouvrez le _Petit Chose_. Le Petit Chose, c'est lui; Sarlande, c'est Alais; et dans toute cette partie de son roman, où son imagination a incrusté des perles fines sur un fond de vérité, il n'a eu qu'à se rappeler la lointaine réalité pour parer son récit d'une émotion sincère et forte.
Ses élèves, fils de paysans pour la plupart, ou gentillâtres mal élevés, prirent en haine ce petit «pion», si distingué, si fin, si fier, beau comme un jeune dieu, dont le regard disait l'intelligence, comme tous ses gestes révélaient sous des vêtements étriqués son élégance native. Sa délicatesse choquait leur grossièreté; leur brutalité raillait sa faiblesse. Il eût volontiers partagé leurs jeux; il ne demandait qu'à les traiter en camarades; ils l'exaspéraient par leur malice.
Ah! les méchants enfants! Un jour, ne s'avisèrent-ils pas de traîner au travers de l'escalier une vieille malle tout hérissée de clous. Il n'y voyait pas et se laissa choir, au risque de se tuer. Une autre fois, en promenade, il dut se colleter avec l'un d'eux, robuste gaillard qui s'était révolté contre son autorité. Le pire est qu'après ces algarades, le principal lui donnait toujours tort; il tenait à conserver ses élèves, et un «pion», cela se remplace.
Mon frère n'échappait à ces infortunes quotidiennes que pour tomber dans un humble milieu de province, malsain, envieux, perverti, grotesquement sceptique, joueurs de billard, culotteurs de pipes, piliers d'estaminet, bohème inintelligente et sotte, où à tout instant quelque piége était tendu à sa naïveté.
À quelles résolutions désespérées n'eût-il pas été conduit, si ce supplice avait duré! La nouvelle de mon départ de Lyon en atténua la cruauté. Mon frère comprit qu'il n'avait plus longtemps à souffrir. Il tourna ses regards vers Paris. C'est de là qu'il attendait la délivrance et le salut.
Un jour, en réponse à une lettre plus navrée que les autres, je lui écrivis: «Viens!» Et, tout meurtri, l'oiselet prit son vol pour venir chercher un refuge près de moi.
XVI
[Arrivé à ce point de mon récit, je dois me rappeler que ce que j'ai voulu dire de la vie de mon frère, c'est ce qui nous est commun. Pour ce qui lui est personnel, je suis tenu d'être bref, afin de ne point devancer le récit qu'il en doit faire lui-même, soit dans ses mémoires, soit dans l'histoire de ses livres. Je n'en dirai donc plus que ce que je considère comme le couronnement nécessaire de ce que j'avais entrepris de faire revivre, ce qui doit montrer, après l'enfant timide dont mon fraternel crayon a tracé la physionomie fine et fière, l'écrivain en pleine possession de sa virilité.]
À deux reprises, Alphonse Daudet a raconté son arrivée à Paris: une première fois dans le _Petit Chose_; une seconde fois dans le _Nouveau Temps_, journal de Saint-Pétersbourg, qui a fait connaître ses oeuvres à la Russie, et auquel il a donné, entre autres travaux, quelques-uns des épisodes de sa vie d'écrivain, écrits sous la forme autobiographique. Sauf en un petit nombre de détails, les deux récits ne diffèrent guère l'un de l'autre. Celui qui ressuscite en des pages émues la réalité tout entière, n'est pas moins attachant que celui qui n'a fait que s'en inspirer, en lui empruntant divers traits propres à figurer dans un roman.
Dans les deux, c'est la même scène: un enfant de dix-sept ans, malheureux et délicat, arrivant à Paris, estomac vide et bourse plate, curieux, avide d'inconnu, affamé de sensations nouvelles, tout plein de pressentiments d'avenir, mais rendu timide par l'excès de sa misère, au point de se défier de lui-même, de n'oser croire en son étoile, trop jeune encore, trop pauvre d'expérience pour mesurer la richesse du trésor intellectuel qu'il porte en soi.
Comme cadre à ce tableau, les premiers froids d'un rude hiver,--c'était le 1er novembre 1857,--deux nuits sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe, l'atmosphère empestée de ce wagon, tout imprégnée d'odeurs d'eau-de-vie et de tabac; puis l'entrée dans Paris au petit jour, la réconfortante étreinte fraternelle, la course dans les rues de la ville qui s'éveille, les cahots du fiacre sur le pavé, et succédant aux impressions si profondes de cette arrivée, le saisissement causé par l'aspect de la petite chambre où désormais on vivra à deux de privations, de travail et d'espérance.
Je ne tenterai pas de refaire ce récit, encore que le souvenir de ces choses soit à jamais gravé dans ma mémoire. Je n'en veux retenir qu'un trait, le lamentable état dans lequel m'arriva mon frère.
Je le vois encore, exténué de fatigue et de besoin, mourant de froid, enveloppé dans un vieux pardessus usé, défraîchi, démodé, et pour donner à son équipement une physionomie tout à fait originale, chaussé, sur ses bas de coton bleu, de socques en caoutchouc,--ces caoutchoucs qui ont conquis quelque notoriété dans le monde depuis qu'ils ont inspiré l'un des chapitres du _Petit Chose_.
Heureusement, le tailleur de Lyon était là. Grâce à lui, Alphonse Daudet fut bientôt métamorphosé, ainsi qu'il convient à un jeune poëte qui ne croit pas que des haillons et des bottes éculées soient nécessaires pour marcher à la conquête de la renommée.
À cette époque déjà, il était beau, d'une beauté tout à fait invraisemblable: «Une tête merveilleusement charmante, écrivait quelques années plus tard Théodore de Banville dans ses _Camées parisiens_; la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcis droits et soyeux; l'oeil, enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine.»
Maintenant, qu'on se figure cet enfant de dix-sept ans, libre dans Paris, livré à lui-même, en butte à tous les périls qui dans une grande ville se dressent devant les jeunes, périls aggravés pour celui dont je parle par l'ignorance des moeurs qui se révélaient à lui, où tout devenait sujet de surprise, d'inquiétude et d'embarras!
Je partais tous les matins pour mon journal; nous ne nous retrouvions guère que le soir, et bien que vers ce temps quelques-uns de nos nouveaux amis, au courant des détails de notre existence commune, m'eussent surnommé «la mère», ma sollicitude était impuissante à le protéger autant que je l'aurais voulu.
Des premières semaines de son séjour à Paris, il a parlé dans les pages déjà publiées de ses Mémoires, avec une pénétrante mélancolie: «À part mon frère, je ne connaissais personne. Myope et maladroit, d'une timidité farouche, j'allais, aussitôt sorti de ma chambre, autour de l'Odéon, sous les galeries, heureux à la fois et effrayé d'y coudoyer des hommes de lettres.»
Cette solitude douloureuse ne dura pas. Il eut bientôt des camarades dans le quartier latin. Quelques-uns devinrent plus tard ses amis: M. Gambetta, qui faisait alors son droit et habitait le même hôtel que nous; Amédée Rolland, Jean du Boys, Bataille, Louis Bouilhet, Castagnary, Pierre Véron, Emmanuel des Essarts; d'autres encore, et parmi eux Thérion, le philosophe Thérion, qu'on rencontrait à toute heure avec un bouquin sous le bras, lisant tout, sachant tout, discutant de tout, gesticulant à propos de tout, savant rare, esprit troublé, âme fière, type inoubliable qui devait devenir plus tard l'Élysée Méraut des _Rois en exil_.
C'est avec plusieurs de ceux-là que mon frère fut jeté dans la bohème artistique et littéraire de ce temps, troisième génération de cette race si brillante après 1830, avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, les deux Johannot; déjà précipitée de ce piédestal vers 1850, quand Henry Murger en racontait la décadence, et définitivement déchue, ayant perdu toute poésie et tout attrait, à l'époque où nous arrivâmes à Paris.
Elle a eu depuis deux historiens. M. Jules Vallès y a puisé le sujet de ce livre saisissant: _les Réfractaires_. Mon frère y a connu les «ratés» décrits dans _Jack_. Personne n'a dit et ne dira comme lui ce qu'il y avait d'impuissance, de jalousie, d'étroitesse de vues, d'inconsciente perversité parmi ces pauvres diables que la paresse a vaincus sans combat. Qu'il ait passé au milieu d'eux sans rien perdre de son talent, sans y laisser la fleur de sa jeunesse, la fraîcheur de son esprit, la droiture de son coeur, cela tient du prodige, je l'ai déjà dit, surtout si l'on songe qu'il avait vingt ans.
Il a partagé souvent leur détresse, jamais leurs instincts désordonnés; toujours assez maître de lui pour étudier les causes de leur destinée, pour se défendre d'y succomber, visitant la caverne profonde sans cesser de tenir le fil conducteur qui devait le ramener vers la lumière, et, contrairement à ce qu'on pouvait craindre, rapportant de ce voyage des forces nouvelles ou, jusque-là, non révélées.
Dès l'hiver qui suivit notre installation à Paris, nous comptions déjà des relations dans d'autres milieux. Claudius Hébrard nous avait menés chez l'un des conservateurs de la bibliothèque de l'Arsenal, Eugène Loudun, écrivain du parti catholique, qui réunissait chez lui, une fois par semaine, quelques amis. Tous les arts et toutes les opinions étaient représentés dans ce salon, empli dès neuf heures du soir par la fumée des cigares qui montait le long des rayons chargés de livres, et où le temps se passait en bruyants entretiens, entièrement consacrés aux choses de l'esprit.
Il affectait même des airs de cénacle, ce modeste salon d'où les femmes étaient absentes, ceux qui le fréquentaient se flattant d'être unis par une solidarité fondée sur des sympathies mutuelles, sur un désir commun de monter haut.
Là, nous rencontrions Amédée Pommier, poëte de grande race, déjà vieillard, débris des batailles littéraires de 1830; Vital Dubray, un statuaire de talent, qui expie sous la République les faveurs dont l'Empire l'avait accablé; Jules Duvaux, peintre militaire; Augustin Largent, âme tendre, un peu naïve, devenu depuis Oratorien; les deux Sirouy, dont l'un a peint, voici quelques années, les fresques du palais de la Légion d'honneur; Develay, «auteur dramatique», qui se faisait gloire de n'avoir jamais trouvé un directeur assez hardi pour jouer ses oeuvres, bien qu'il eût déposé dans les théâtres de Paris plus de trente drames en vers, dont il nous débitait des fragments avec une fougueuse emphase; Henri de Bornier, timide et obscur, portant déjà dans son cerveau la _Fille de Roland_, son oeuvre maîtresse; j'en oublie. Entre ces hommes, tous plus âgés que nous, nous étions des enfants; mon frère surtout, que son visage imberbe faisait paraître plus jeune encore qu'il n'était. Il préparait alors son premier volume: _les Amoureuses_.
C'est à l'Arsenal que nous pûmes juger de l'effet qu'allait produire ce début de poëte et d'écrivain. C'est là aussi que nous connûmes notre voisin, le libraire Jules Tardieu, poëte lui-même, qui voulut être l'éditeur du volume; là encore nous entrevîmes un soir Édouard Thierry, qui présenta un peu plus tard l'oeuvre de mon frère aux lecteurs du _Moniteur officiel_.
Le salon d'Eugène Loudun nous en ouvrit d'autres. Chez madame Ancelot, chez madame Mélanie Waldor, chez madame Olympe Chodsko, chez madame Perrière-Pilté, qui s'exerçait au rôle de grande mondaine protectrice des lettres, mon frère disait les _Prunes_, les _Cerises_, _Trois Jours de vendange_, des prologues de comédie, vidant généreusement son écrin, sans cesse enrichi, devant les belles dames qui raffolaient de sa bonne grâce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Méridional et de sa séduisante beauté. La publication des _Amoureuses_ ne démentit pas cette impression. Ce joli livre, lancé par Jules Tardieu, sous une fine couverture blanche, imprimée en rouge, acquit sur-le-champ à Alphonse Daudet l'estime des lettrés et des délicats. Il fut rangé, du soir au matin, parmi ces débutants desquels on dit: «C'est quelqu'un.» Édouard Thierry, dans son feuilleton littéraire, lui consacra tout un long passage élogieux et éloquent. «Alfred de Musset, en mourant, disait-il, a laissé deux plumes au service de qui pourra les prendre: la plume de la prose et la plume des vers. Octave Feuillet avait hérité de l'une, Alphonse Daudet vient d'hériter de l'autre.»
L'excellent Édouard Thierry ne se doutait guère qu'il aurait à compléter plus tard cette flatteuse appréciation dont je reproduis l'esprit, sinon le texte, et qu'Alphonse Daudet deviendrait un des premiers prosateurs de son temps.
Cependant, cette brillante entrée dans les lettres ne nous apportait pas la fortune. Elle éclairait l'avenir d'un rayon d'espérance, sans alléger les soucis du présent. Nous faisions belle figure dans le monde; chez Augustine Brohan, où mon frère avait été invité un soir, on l'avait pris, la maîtresse de la maison elle-même, pour un prince valaque. Mais nous vivions toujours comme des étudiants besoigneux, n'ayant guère, pour nous suffire, que ce que je gagnais au journal.
Nous n'avions quitté notre mansarde de l'_Hôtel du Sénat_ que pour remonter dans une autre et, grâce à la confiance d'un tapissier, nous mettre «dans nos meubles» sous les combles d'une vaste maison de la rue Bonaparte adossée contre Saint-Germain des Prés, de telle sorte qu'il nous était permis de nous faire illusion et de croire que nous habitions dans le clocher. Nous pouvions redouter d'être réduits longtemps encore à vivre de privations, et nous étions si jeunes, qu'en vérité, la perspective n'avait rien de trop décourageant.
Mais un brusque changement allait s'opérer dans notre existence, et je dois dire maintenant dans quelles conditions nouvelles il devait me trouver.
XVII
Le 14 janvier 1858, j'étais depuis plus de deux mois, on s'en souvient, attaché à la rédaction du _Spectateur_, quand eut lieu l'attentat de l'Opéra contre l'empereur. Le soir de ce jour, notre directeur politique, Mallac, envoya à l'imprimerie, pour le numéro du lendemain, un article appréciant ce grave événement et dans lequel il développait la thèse que voici: Ce n'est que sous les gouvernements despotiques qu'on pouvait voir des crimes tels que celui qui venait d'être commis par Orsini. Le despotisme appelle et provoque la révolution. Protégés par leur droit héréditaire et l'amour de leurs sujets, les souverains légitimes, placés à la tête d'un pouvoir rigoureusement constitutionnel, n'ont pas à craindre les assassins.
Le double inconvénient de cette thèse éclate à tous les yeux. Elle est contraire à la vérité historique, et dans la circonstance, elle exposait le journal au moins à un avertissement, sinon à une suppression immédiate.
Les collaborateurs de Mallac lui en firent l'observation; mais il ne voulut rien entendre. Le gérant, représentant la propriété, ne fut pas plus heureux. Après avoir soutenu contre lui une discussion d'une extrême violence, Mallac passa une partie de la nuit à l'imprimerie, afin d'être assuré que son article serait publié.
Le lendemain, en arrivant au journal à l'heure ordinaire, j'y trouvai la rédaction au grand complet, les membres du comité, les actionnaires, tout ce monde, la mine consternée. Un décret impérial, portant approbation d'un rapport du ministre de l'intérieur Billault, prononçait la suppression du _Spectateur_, en même temps que celle de la _Revue de Paris_, que dirigeaient alors Laurent Pichat, Louis Ulbach et Maxime Du Camp.
C'était un rude coup pour la politique fusionniste que représentait le _Spectateur_; mais c'était un désastre véritable pour mon frère et moi. Justement, j'avais obtenu qu'on essayerait de lui pour la chronique, et je ne sais même plus si son premier article n'était pas déjà fait.
Heureusement, le désastre fut bientôt en partie conjuré: l'_Union_ héritait des abonnés et des rédacteurs du journal supprimé. Je fus ainsi versé dans la feuille légitimiste, avec des appointements, il est vrai, notablement diminués.--«Nous sommes pauvres», m'avait-on dit,--mais suffisants encore pour nous donner du pain.
Je restai là quelques mois; puis on me demanda d'aller à Blois remplacer provisoirement le rédacteur en chef de la _France centrale_. Quand je revins, ma place était prise; on ne me la rendit pas. J'en éprouvai une vive indignation. J'avais vingt-deux ans, beaucoup d'ambition, l'énergique volonté de contribuer à reconstruire le foyer détruit, et ce n'est pas en mourant de faim au service d'un parti qui ne savait même pas retenir les jeunes, ou en écrivant les Mémoires d'un vieux gentilhomme de la chambre de Charles X, dont j'étais devenu le secrétaire, que je pouvais réaliser mes desseins. L'Empire était en pleine prospérité; il ne m'inspirait aucune répugnance. N'ayant pas connu les horreurs du coup d'État, je ne pouvais partager les rancunes des vaincus. Toute une génération, qui depuis a cruellement expié son erreur et son inexpérience, a pensé vers ce temps ce que je pensais moi-même.
C'est ainsi que j'allai frapper à la porte du vicomte de la Guéronnière, qui dirigeait alors le service de la presse au ministère de l'intérieur. Cet aimable homme, qui aurait laissé dans l'histoire de son pays une trace profonde, si son caractère eût été à l'égal de son talent, me reçut à merveille. Je lui contai mon cas, et quelques jours après, il m'envoyait à Privas pour y prendre la rédaction en chef de l'_Écho de l'Ardèche_, en me promettant de me rappeler bientôt.
Privas après Paris, une humble feuille de province après un des grands organes de la presse française, quelle chute! Et puis, quitter mon frère, quelle tristesse! Il fallut se résigner cependant. Je partis, soutenu par l'espoir de revenir, consolé aussi parce que cet éloignement de Paris me rapprochait de ma mère, toujours à Nîmes, et d'un autre être cher à mon coeur, qui allait, à peu de temps de là, porter mon nom.
C'est à Privas que j'appris les débuts d'Alphonse Daudet au _Figaro_. J'avais connu Villemessant pendant mon court séjour à Blois, où il venait souvent. Invité à passer deux jours dans sa belle propriété de Chambon, je lui avais parlé de mon frère, qu'il connut bientôt et dont il prisa vite les qualités. Ce fut une grande joie. Le _Figaro_, c'était pour un écrivain comme une consécration, un brevet de talent, la porte des éditeurs ouverte.
Mon frère a commencé là sa réputation, d'abord avec des chroniques en vers, des études en prose, des scènes dialoguées: _le Roman du Chaperon Rouge_, _les Rossignols de cimetière_, _l'Amour Trompette_; puis avec ces récits continués, là et ailleurs, pendant plusieurs années, empreints d'un charme si doux dans leur brièveté, qui lui ont créé, avant même qu'il songeât à écrire des oeuvres de longue haleine, un rang à part dans la littérature contemporaine.
Ces fins morceaux, dignes de figurer dans un recueil classique, on peut les relire aujourd'hui dans les _Lettres de mon moulin_, dans les _Contes du lundi_, dans _Robert Helmont_, dans les _Femmes d'artistes_, dans les _Lettres à un absent_. Tenant à la fois de la fantaisie et de l'histoire, ils portent au plus haut degré la marque révélatrice de l'état de son esprit à l'heure où il les écrivit.
Tantôt il y laisse son imagination folâtrer à travers champs, butiner au gré de son caprice, sous le soleil, dans l'air tiède du Midi, tout embaumé de l'odeur des pins pignons, qu'il écoute chanter sur les sauvages rochers de Provence; tantôt il ressuscite les souvenirs de ses voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard mystérieux et sûr de son esprit habile à les interroger et à les observer; tantôt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse éclater son âme déchirée par une angoisse patriotique ou gonflée d'une sainte indignation. Rires et pleurs, la gamme est complète sur cet harmonieux clavier; toutes les notes y sont.
Là aussi, sont en germe quelques-unes des oeuvres qu'il écrira plus tard: _l'Arlésienne_, _le Nabab_, _Jack_; on les y trouve en mille traits épars, sous leur forme première et résumée, telles qu'il les avait vues d'abord, avant que le travail de son esprit en eût tracé les lignes et classé les développements.
Le succès de ces études, qui n'ont guère d'analogue dans les lettres françaises, fut très-vif. Les échos m'en arrivèrent dans mon lointain exil, où mon frère me les confirma ensuite, en venant passer quelques semaines auprès de moi, et où, comme pour me prouver que la vie allait commencer à nous sourire, il m'apporta une grande nouvelle. Ayant eu l'occasion de rencontrer le comte de Morny, ce personnage, le plus puissant entre les puissants du jour, séduit par son talent, lui avait promis un emploi dans les bureaux de la présidence du Corps législatif, un de ces emplois que les grands seigneurs créaient jadis pour les gens de lettres pauvres, et qui permettaient à ceux-ci de travailler librement, dégagés des préoccupations de l'existence matérielle. Mon frère devait en prendre possession dès sa rentrée à Paris.