Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 6
«Le style embaume les oeuvres», a-t-il écrit un jour. Aussi chacun de ses livres représente-t-il un travail quasi surhumain. Il est telle page facile, harmonieuse, où la phrase s'avance majestueuse, ainsi qu'un fleuve qui roulerait dans son lit des paillettes d'or, où ne reste aucune trace de l'effort qu'elle a coûté, et sur laquelle cet artiste admirablement doué, jamais satisfait, a sué, pâli, peiné jusqu'à demeurer brisé plusieurs jours par l'excès de cet effort.
Qu'on ne s'étonne donc pas s'il a conquis la fortune et la gloire. Elles représentent la récompense méritée par ce grand travailleur, qui a eu le courage, à ses débuts, de repousser les gains aisés à obtenir, de ne jamais sacrifier à l'improvisation, même quand, encore adolescent, il se débattait avec les difficultés matérielles de l'existence, et qui peut, à quarante ans, se flatter d'avoir fait du culte des lettres le but supérieur de sa vie.
XIII
Ainsi, l'amour inné des lettres déchirait notre sombre horizon; il y ouvrait une éclaircie lumineuse; il dorait le seuil de notre jeunesse et nous tenait lieu de toutes les joies dont nous étions privés. Ce n'était pas trop pour nous dédommager des angoisses que nous subissions dès que la famille nous reprenait.
De ce côté, les choses chaque jour allaient de mal en pis. Dans le courant de 1856, notre père dut abandonner les entreprises commencées. Après sept années d'un labeur sans trêve, elles n'avaient eu d'autre résultat que de créer un déficit qui nous écrasait. Étreints par les dettes, nous avions fait ressource de tout. Après avoir lutté désespérément contre la mauvaise fortune, Vincent Daudet était à bout. La gêne le paralysait. Il eut un moment l'espoir de trouver un bailleur de fonds qui l'eût aidé à continuer son commerce; mais ses recherches furent vaines: il y renonça.
Un matin, il vendit en bloc les marchandises qui restaient en magasin, apura ses comptes, demanda à ses créanciers et obtint d'eux des délais. Puis, il entra comme intéressé dans une maison de vins, où il eût abondamment gagné le pain des siens, s'il avait su se plier aux exigences de sa situation nouvelle. Mais une longue habitude de commander la lui rendit bientôt intolérable. La résignation ne tarda pas à lui faire défaut. Il partit alors pour Paris, où on lui faisait espérer une position plus conforme à ses goûts.
De ce moment jusqu'au jour où il fut permis à ses fils de lui assurer un repos cruellement et laborieusement gagné, à travers des infortunes imméritées, le pauvre père fut comme une hirondelle voltigeant éperdue dans les limites imposées à son essor, qui fatigue ses ailes et son regard à se heurter contre les murailles au delà desquelles elle sent le grand air, l'espace libre, et finit par tomber et mourir épuisée de son effort désespéré. Il essaya dix affaires, chercha des emplois dans le commerce, dans l'administration; il crut un moment tenir la fortune, avec une découverte industrielle qui depuis en a enrichi d'autres; puis ses espérances s'évanouirent, ses forces s'usèrent à porter le fardeau de sa détresse. Le découragement s'empara de lui; il dut se décharger sur nous du soin de rebâtir son foyer détruit. Il a goûté la joie de le voir réédifié. Ses dernières années ont été sereines, paisibles, embellies, malgré la longue maladie qui nous l'a ravi, par le bonheur de ses enfants, devenu son propre bonheur.
Lorsqu'il eut décidé d'abandonner son commerce, nous quittâmes la triste maison de la rue Pas-Étroit pour nous installer dans un modeste entre-sol de la rue de Castries, au centre d'un quartier aéré, riant, entre la place Bellecour et les allées Perrache. Nous étions en ce moment, Alphonse et moi, en pleine effervescence littéraire, tout heureux de commencer à donner libre carrière à nos aspirations.
Dans notre nouvel appartement, débarrassé du voisinage du magasin, des ballots de tissus, des piles de foulards, de tout ce qui nous eût rappelé les causes de notre ruine, il nous sembla que nous recouvrions quelque indépendance. D'un vigoureux effort, mon frère terminait ses études; moi, j'avais entrepris de compléter les miennes, en y consacrant tous les loisirs que me laissait mon bureau.
Nous avons alors joliment bûché tous les deux, heureux à ce point de notre travail volontaire, qu'en dépit du lamentable dénoûment de notre séjour à Lyon, ce temps nous paraît moins triste quand nous le revoyons à travers les souvenirs de la rue de Castries.
C'est là cependant que nous apprîmes la mort de notre aîné Henri.
J'ai dit plus haut qu'il voulait entrer dans les ordres et avait commencé ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix. Il y était resté peu de temps. En touchant au sous-diaconat, au moment de prononcer des voeux définitifs, son âme maladive, troublée par les excès d'une dévotion sans mesure, avait conçu des scrupules, des doutes sur la sincérité de sa vocation. Il nous était revenu, au grand dépit de mon père, qui ne comprenait rien à ses hésitations.
Pendant quelques mois, il avait vécu près de nous, cherchant à donner des leçons de piano, tenant accidentellement les orgues dans une des paroisses de Lyon. Puis, las de cette vie sans but, il était parti pour Nîmes, où l'abbé d'Alzon lui offrait une place parmi le personnel enseignant du collége de l'Assomption. J'ai conservé la plupart des lettres que notre pauvre Henri nous écrivait à cette époque. Elles sont pleines de tendres conseils pour Alphonse et pour moi. Elles révèlent une grande inexpérience de la vie, une manière de l'envisager à travers un mysticisme un peu étroit, qui cadrait mal avec les inexorables exigences qu'elle allait nous imposer dans un avenir prochain, mais aussi une âme d'une infinie bonté, toute pénétrée d'idéal.
J'ai toujours pensé que si mon frère aîné avait vécu, son esprit, en se virilisant, aurait secoué les préjugés et les doutes qui l'affaiblissaient, qu'il aurait laissé là ses velléités sacerdotales, et que son réel talent de musicien et de pianiste, en se développant, l'aurait aidé à trouver sa vraie voie, celle de l'art.
Un jour, une lettre de l'Assomption nous annonça brusquement qu'il était atteint d'une fièvre cérébrale. Ma mère partit sur-le-champ; mais elle arriva trop tard pour trouver son fils vivant. Elle eut pour unique et suprême consolation d'embrasser cette tête de jeune lévite, transfigurée par la mort, reposant toute blanche sur l'oreiller, dans un flot de cheveux noirs. Elle avait déjà tant souffert que cette catastrophe ne trouva pas place dans son coeur pour une plaie nouvelle. Celles qui depuis longtemps y saignaient se creusèrent un peu plus, et ce fut tout. _Mater dolorosa!_
La nouvelle de ce malheur fut apportée par une dépêche que mon père et Alphonse reçurent un soir, à la tombée de la nuit, et dont j'eus connaissance quelques instants après en revenant de mon bureau. Nous pleurâmes ensemble jusqu'à une heure avancée. Puis notre mère revint, et la vie nous reprit un peu plus tristes, un peu plus meurtris.
Notre unique distraction consistait alors à aller, durant les beaux jours, entendre la musique au square de Bellecour. Nous y trouvions Mayery, Beurtheret, Ludovic Penin. Nous nous promenions ensemble, déjà graves et attentifs, causant le plus souvent de littérature et d'art, pénétrés d'un sentiment de fierté, avec un précoce reflet d'hommes de lettres, qui n'était pas sans nous donner quelque orgueil. Depuis _Léo et Chrétienne Fleury_, Alphonse était considéré dans ce milieu. Quand il nous quittait pour rejoindre des camarades de son âge, on parlait de ses vers, de son talent; on attachait à son avenir de brillantes espérances; et nos parents sentaient leurs peines un moment allégées quand je leur répétais ce que nos amis disaient de leur jeune fils.
À propos de Lyon et de Bellecour, il m'est impossible de ne pas dire un mot du maréchal de Castellane, une des plus vives impressions de notre jeunesse. C'est «à l'heure de la musique» qu'il se montrait aux Lyonnais. On citait mille traits de sa vie présente et passée, qui déchaînaient autour de lui une curiosité poussée jusqu'à la fureur. Il était une des attractions de la promenade. Nous entendions tout à coup le tambour battre aux champs; le poste de Bellecour se mettait sous les armes, tandis que le maréchal descendait de cheval au coin de la rue Bourbon, toujours en grand uniforme, portant en bataille le chapeau à plumes blanches. Après avoir salué le poste, il se mêlait aux promeneurs, un lorgnon incrusté dans l'oeil. Il avait des côtés singulièrement excentriques. Mais quel admirable soldat, et quelle belle vie de militaire que la sienne!
Mon frère quitta le lycée au mois d'août de cette année, n'ayant plus qu'à se présenter aux examens du baccalauréat. Malheureusement, de ce côté allait surgir une difficulté trop prévue, et l'impossibilité de la résoudre devait déterminer nos parents à prendre, en ce qui touchait mon pauvre Alphonse, une grave résolution.
Les frais d'examen représentaient à cette époque une somme relativement importante. Mon père aurait eu beau se saigner, il ne serait pas parvenu à se la procurer, encore moins à la distraire de son budget si rigoureusement limité aux plus pressantes nécessités de notre vie à tous. Il est vrai que son fils était encore assez jeune pour pouvoir attendre et retarder d'une année son examen. Mais jusque-là qu'allait-il faire?
Dans ces circonstances, arriva du Midi une singulière proposition. Un de nos parents conseillait à notre père de solliciter l'admission d'Alphonse au collége d'Alais, comme maître d'étude. Il s'était assuré que les portes de ce collége s'ouvriraient toutes grandes devant le petit-neveu de l'abbé Reynaud, et que sa jeunesse ne serait pas un obstacle. L'enfant,--car c'était un enfant;--pourrait préparer là ses examens, vivre une année sans rien coûter à sa famille, et même réaliser quelques économies, quelle que fût la modicité de ses appointements.
En d'autres temps, mon père et ma mère auraient écarté résolument cette proposition, bouleversés à la pensée de se séparer de leur plus jeune fils, de le livrer aux duretés d'une profession humble et quasi méprisée. Mais, au point où nous en étions, notre avenir les préoccupait moins que les exigences immédiates de notre vie au jour le jour.
Après tout, c'était une entrée comme une autre dans l'enseignement! À ce collége d'Alais étaient attachés les plus doux souvenirs de la jeunesse de ma mère. Elle le revoyait toujours, tel qu'elle l'avait vu jadis, quand l'intelligente et paternelle direction de «l'oncle l'abbé» le rendait florissant, en faisait un séjour aimable.
Ces considérations, jointes à la nécessité, décidèrent du sort de mon frère. Son départ fut résolu. Il accepta courageusement sa destinée nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchanté d'abord de son premier voyage dans un inconnu dont il était bien loin de soupçonner les aventures.
Pour moi, cette résolution me consterna, encore que j'en comprisse la sagesse. L'idée de me séparer de mon frère déchirait mon coeur. Je le voyais si jeune, si pauvre d'expérience, si mal armé pour les épreuves qu'il allait subir!
Seize ans, une âme tendre, une imagination délicate, la faiblesse de son âge, une insigne maladresse devant les difficultés matérielles, une myopie désespérante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hélas! mon impuissance égalait ma peine; il fallut bien se résigner.
«On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. Le lendemain de ce jour mémorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au bateau... Tout à coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.
«--Sois sérieux! lui cria son père.
«--Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.
«Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.»
Oui, Jacques pleurait; mais ce n'étaient plus les larmes maladives de son enfance; c'étaient les larmes fécondes de sa précoce maturité, arrachées à ses yeux par le grand chagrin de cette séparation, le plus grand chagrin dont il eût encore souffert. À travers ses pleurs, il voyait l'avenir; et plus était douloureuse l'heure présente, plus il se rattachait à cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mêmes de la défaite, des projets en vue de la revanche, auxquels était étroitement associé le compagnon que le rapide flot du Rhône emportait au loin.
«Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir... Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,--homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,--tout cela grisait le Petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.»
XIV
Le départ de mon frère nous fit un peu plus tristes. Quelques mois s'écoulèrent sans nous apporter autre chose que les aggravations successives de notre infortune, les incessants témoignages de la rigueur avec laquelle nous frappait l'adversité. Les nuages qui depuis si longtemps s'amoncelaient sur notre horizon s'assombrissaient de jour en jour; une catastrophe devenait imminente. Je la sentais approcher, et je m'y préparais.
Après tout, dans la situation déplorable où nous nous trouvions, ne valait-il pas mieux que le sort épuisât sur nous ses fureurs en un dernier orage? Quand il nous aurait définitivement abattus, quand il aurait dispersé les débris de notre foyer, il irait sans doute frapper ailleurs, en nous laissant libres de rebâtir ce qu'il aurait détruit.
Et puis, un désastre suprême nous arracherait aux incertitudes cruelles dans lesquelles nous nous débattions. Il faudrait alors prendre un parti; je pourrais aller à Paris, ce Paris inconnu, où tant d'autres avant nous étaient arrivés obscurs, malheureux, déshérités, et avaient vu la fin de leur misère. Résolu à les imiter, j'entretenais fréquemment ma mère de mon dessein. Mais elle doutait de moi, ayant perdu jusqu'à la force de concevoir une espérance. Qu'irais-je faire à Paris? Si encore j'avais un emploi assuré!
--J'entrerai dans les télégraphes, lui dis-je un jour, en me rappelant que nous comptions dans cette administration un vieil ami de notre famille.
Sur ces mots, elle envisagea plus tranquillement mon projet. Elle en entretint mon père pendant l'un des rares séjours qu'il faisait alors à Lyon.
--Il n'y a qu'à le laisser libre de suivre ses inspirations, répondit-il.
Dès ce moment, je ne songeai plus qu'à ce voyage et surtout aux moyens de l'effectuer, car c'était justement le côté le plus lamentable de notre état, de ne pouvoir exécuter un projet, quelque avantageux qu'il pût être, s'il exigeait une avance d'argent, même modique. Heureusement,--c'est bien à dessein que j'emploie ce mot,--la catastrophe éclata et me permit de réaliser l'idée que je caressais avec persévérance.
Depuis un an que nous habitions la rue de Castries, le propriétaire ne connaissait pas encore, comme on dit vulgairement, la couleur de notre argent. Il avait commencé par montrer beaucoup de patience. Ce qu'il savait de nous l'avait intéressé à notre sort, et lorsque, à plusieurs reprises, les quittances présentées par le portier lui étaient revenues impayées, il s'était contenté d'adresser à mon père une réclamation courtoise.
Mais cette patience ne pouvait durer toujours. Maintenant, nous lui devions trois termes, et l'échéance du quatrième approchait. Par son ordre, son régisseur vint les réclamer. Il entoura cette réclamation des formes les plus polies; mais, sous le gant, on sentait la main, sous la parole de l'homme du monde, l'exigence du créancier. Il avait été heureux de nous accorder des délais, parce que nous étions d'honnêtes gens, surtout parce qu'il croyait que notre gêne était accidentelle. Mais il ne pouvait attendre plus longtemps le payement de la dette contractée dans le passé, ni davantage nous laisser dans l'appartement si notre impuissance à en acquitter le loyer se prolongeait.
Cette mise en demeure nous trouva sans ressource. Lorsque, en l'absence de mon père, je recherchai avec ma mère comment nous pourrions y faire face, nous fûmes d'accord pour reconnaître que cela ne se pouvait que par la vente de notre mobilier. Le mobilier vendu, les dettes les plus pressantes payées, ma mère partirait avec sa fille pour le Midi, où l'une de ses soeurs lui offrirait asile. Moi, j'irais tenter la fortune à Paris et hâter notre réunion.
J'avais dans mon étoile, dans celle de mon frère, une foi si vive, j'exprimais mes espérances avec tant de conviction, que la chère femme ne put s'empêcher de les partager et y trouva quelque allégement à l'amertume de ces heures si cruelles. À peine conçu et approuvé par mon père, à qui une longue lettre en avait donné connaissance, ce projet héroïque fut mis à exécution. J'avertis Descours de mon prochain départ. Je lui annonçai gravement que j'allais faire de la littérature à Paris.
--J'avais toujours pensé que vous finiriez par là, me répondit cet excellent homme; bonne chance!
J'allai ensuite trouver le régisseur de notre maison. Je lui fis part de nos résolutions, en le priant de nous épargner des poursuites judiciaires et de laisser à la vente de notre mobilier un caractère amiable. Il entra dans mes vues. Nous fîmes ensemble l'inventaire des objets qui garnissaient notre appartement. Il me permit d'en enlever un certain nombre, dont la dispersion eût déchiré le coeur de la pauvre maman, déjà en route pour le Midi. Je passai trois jours à les emballer afin de les lui expédier, exécutant cette besogne, la joie au coeur, un refrain sur les lèvres, convaincu que ce mauvais moment nous rapprochait de jours plus heureux.
La vente eut lieu. Elle dura toute une journée, dispersant en quelques heures les meubles au milieu desquels nous avions grandi, témoins insensibles de notre triste vie, à la plupart desquels était attaché un pieux souvenir.
Ainsi fut consommée la dispersion des ruines de notre foyer. Cette fois, c'en était bien fait de la maison familiale; il n'y avait plus qu'à la reconstruire ailleurs. Le soir de ce jour, les comptes furent réglés, et quand eurent été mises de côté la part des créanciers, celle de ma mère, il me resta quelques écus qui, ceux-là, ne devaient rien à personne et qui me permirent d'arriver à Paris, huit jours après, avec cinquante francs dans ma poche.
Durant la dernière semaine de mon séjour à Lyon, je vécus chez Paul Beurtheret, qui m'avait offert fraternellement la moitié de sa chambre.
Cette semaine fut consacrée aux préparatifs de mon départ. On m'avait dit souvent que, pour réussir à Paris, il était nécessaire de se montrer bien vêtu, de ne trahir sur soi aucune trace de misère. «Faites-vous envier, me répétait Beurtheret; ne vous faites jamais plaindre.» Obsédé par ce conseil, j'avais commandé toute une garde-robe à mon tailleur, car, malgré ma pénurie d'argent, j'avais un tailleur, non pas un pauvre diable de portier, taillant du neuf dans du vieux, mais un tailleur élégant, hors de prix, réputé dans la fashion lyonnaise, qui m'avait ouvert un crédit sur ma bonne mine, en me promettant de nous le continuer à mon frère et à moi aussi longtemps que nous en aurions besoin.
La spéculation avait ses périls, car si nous étions morts en route, je ne sais trop par qui et comment ce brave homme eût été payé. Il n'a eu cependant qu'à se louer d'avoir cru en nous. Quand nous fûmes en état d'acquitter ses factures, il ne fut pas question, on le devine, d'opérer le moindre rabais. Grâce à sa confiance, nous avions pu, à peine arrivés à Paris, n'ayant encore ni sou ni maille, nous présenter dans des salons où commença la réputation d'Alphonse Daudet, où moi-même je contractai de précieuses amitiés.
On ne saurait payer trop cher de si réels services. Mais n'est-ce pas un trait de moeurs bien moderne que celui de ce fournisseur audacieux, jouant à pile ou face un gros sac sur l'avenir de deux petits inconnus, encore mineurs l'un et l'autre, n'ayant aucun patrimoine à attendre et aussi obscurs que nous l'étions alors?
Et maintenant, c'en est fait de ce douloureux séjour de Lyon. Nous n'en parlerons plus, si vous le voulez bien. Tristesses, humiliations, déceptions, larmes, sont restées là-bas, ensevelies dans le brouillard du Rhône, entre les hautes maisons qui font les rues étroites, profondes comme des puits. Désormais notre ciel va s'éclairer d'une ardente lueur d'espérance, les voies vont s'élargir devant nous, et nos longs efforts porter leurs premiers fruits.
XV
Après un fatigant voyage en troisième classe, j'arrivai à Paris, le 1er septembre 1857, à cinq heures du matin. Descendu dans un horrible petit hôtel du quartier de la Bourse, j'arpentais le boulevard dès huit heures, en frac, en cravate blanche et en escarpins vernis, fringant comme un nouveau marié le jour de ses noces. Je déjeunai chez Tortoni. L'étude de l'addition me ramena à des idées plus modestes; j'observai aussi que personne ne portait d'habit à cette heure matinale, et, dès le lendemain, je profitai du double enseignement de ma première journée dans Paris.
Je devais une visite à Claudius Hébrard. Il habitait rue de Tournon un élégant appartement de garçon. Justement, il partait le même soir pour Lyon, où il comptait rester tout un mois. Après m'avoir promené dans Paris, il m'offrit de m'installer dans sa demeure jusqu'à son retour. Grâce à lui, je vécus pendant la durée de son absence confortablement établi, comme un jeune fils de famille.
J'avais apporté deux lettres de recommandation: l'une de Paul Beurtheret pour son compatriote Armand Barthet, l'auteur du _Moineau de Lesbie_; l'autre de Léopold de Gaillard pour Armand de Pontmartin, dont j'avais déjà présenté les livres aux lecteurs de la _Gazette de Lyon_.
Barthet me reçut comme un vieil ami, m'engagea à le voir souvent et m'autorisa à profiter de ses entrées à l'Odéon, où il n'allait jamais. Je dois cet aveu à M. de la Rounat, alors comme aujourd'hui directeur de ce théâtre: durant tout un hiver, j'ai assisté aux représentations, en jetant fièrement au contrôle le nom d'un auteur dont la grande Rachel avait déjà joué l'oeuvre au Théâtre-Français. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que mon extrême jeunesse ne surprit pas MM. les contrôleurs, et que lorsque, deux ans plus tard, j'obtins mes entrées pour moi-même, ils ne s'étonnèrent pas de me voir devenir Ernest Daudet, après avoir été si longtemps Armand Barthet.
Le comte de Pontmartin, ayant lu la lettre de Léopold de Gaillard, passa son bras sous le mien et me conduisit rue Bergère, au journal _le Spectateur_, feuille orléaniste qui avait remplacé l'_Assemblée nationale_ précédemment supprimée. Présenté au brillant Mallac, directeur du _Spectateur_, je crus rêver quand il m'apprit qu'à la demande de Pontmartin, il m'engageait parmi ses rédacteurs, avec des appointements fixes de deux cents francs par mois. Deux cents francs! c'était mon pain assuré, c'était la certitude de pouvoir venir en aide à notre mère; c'était aussi la possibilité d'appeler Alphonse à Paris!
Et tout cela, dès le second jour de mon arrivée! N'avais-je pas raison de croire en notre étoile? Je pris possession de mon emploi quelques semaines plus tard. On me mit aux faits divers. Ma tâche était assez douce; elle me laissait des loisirs que je consacrais entièrement à l'étude. J'avais tant à apprendre!