Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 5

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Après le départ de la bonne Annette, renvoyée dans le Midi, comme je l'ai raconté, on l'avait remplacée par une laborieuse et solide Auvergnate. Mais si modique que fût la dépense qu'elle entraînait, il fallut y renoncer. Alors on prit une femme de ménage pour la grosse besogne; notre chère maman aventura ses blanches mains dans la cuisine et m'institua pourvoyeur.

Chaque matin, après une rapide conférence avec elle, je m'en allais aux provisions, un panier sous le bras, un peu humilié de mon rôle, cherchant à me donner l'air d'un petit riche qui aurait joué au domestique. Il paraît que j'achetais très-bien. Au moment de partir, j'allais au coffre-fort pour prendre de l'argent.

Oh! ce coffre-fort, je le revois toujours! Il pouvait contenir en ses larges flancs une fortune, et, par une âpre ironie du destin, il était toujours vide. La clef restait sur la serrure, on négligeait même d'en fermer la porte. Sur l'une des tablettes dont il était intérieurement revêtu, mon père déposait de temps en temps une pile d'écus. Je tirais de là, tout perplexe; une sueur froide baignait mon front au fur et à mesure que s'abaissait le fragile édifice.

Un jour, le dernier écu de la dernière pile ne fut pas remplacé. Il fallut recourir aux expédients, au mont-de-piété, où je portai successivement la vieille argenterie, les bijoux de ma mère, tout ce que nous avions arraché aux précédents naufrages. Dès ma première visite chez un commissionnaire au mont-de-piété, je l'avais intéressé à nos malheurs, en insistant fièrement, contre toute vérité, sur le caractère momentané de notre gêne. J'obtins ainsi d'être autorisé à entrer chez lui par une porte réservée, d'attendre dans une petite pièce, sans être mêlé à la foule des malheureux qui se pressaient à son guichet.

Ah! jours de noire misère, quel sillon vous avez creusé dans notre souvenir! de quelle maturité précoce vous avez revêtu notre esprit! Oui, à vivre avec l'adversité, nous sommes de bonne heure devenus des hommes. On le deviendrait à moins! Une âme d'enfant se trempe vite dans de si dures épreuves.

Mais l'expérience achetée à ce prix, par le sacrifice des illusions et des joies de la jeunesse, est si douloureuse que je ne souhaite à personne de l'acquérir si chèrement. Les soucis et les larmes de ce qu'on aime, la poursuite désespérée après l'argent, la détresse profonde et non avouée, la honte des sollicitations importunes, les courses matinales chez le curé de la paroisse, le premier et le seul à qui on ose tout dire, l'angoisse de l'attente succédant aux demandes, les réponses qui n'arrivent pas, l'incertitude du lendemain, l'horizon sans éclaircie... Lecteur, Dieu te garde de ces épreuves!

De cet acharnement de la mauvaise fortune, il fallut conclure qu'il n'y avait pas place pour moi dans le commerce paternel, qu'il était prudent de me laisser libre de gagner ma vie d'un autre côté. Je fus donc autorisé à chercher un emploi. J'en trouvai un d'abord au mont-de-piété de Lyon.

Il nous devait bien cela. J'y gagnais, comme surnuméraire, à raison de trois francs par jour, le pain que je mangeais chez mes parents. Assis entre deux préposés aux expertises, derrière un guichet, je remplissais sur leurs indications des reconnaissances. Que de regards navrés, que de figures allongées, que de pauvres mains amaigries, tendant honteusement un mince paquet de pauvres hardes, j'ai vus par l'ouverture carrée de la cloison qui nous séparait du public!

Le soir du jour où, pour la première fois, j'avais assisté à ce lamentable spectacle, je dis à notre mère:

--Il en est de plus malheureux que nous.

Au bout de quelques mois, je quittai le mont-de-piété, malade, quasi empoisonné par l'air empesté que j'avais respiré, entre ces murailles imprégnées de toutes les odeurs malsaines qui se dégageaient des nantissements. Une position plus lucrative s'était offerte, une place de commis chez Descours, entrepreneur de roulage. On me mit pour mes débuts au service des lettres de voiture. J'en ai noirci des centaines, de ces feuilles revêtues du timbre impérial, en tête desquelles on lisait, imprimée en taille-douce, la vieille formule: «À la garde de Dieu, et sous la conduite de (un tel), voiturier...»

La tâche était dure; elle me retenait souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Mais, du moins, la rémunération était proportionnée à l'ouvrage, le milieu plus humain, plus sain, moins triste que celui du mont-de-piété. M. Descours, un excellent homme, me témoignait des égards; mes collègues me traitaient comme un être supérieur à ma condition, accidentellement jeté parmi eux, destiné à les quitter un jour pour monter plus haut.

XI

Mon frère avait alors quinze ans;--moi, j'en avais dix-huit;--il finissait ses humanités. Tous les loisirs que lui laissait sa vie d'écolier, à la fois agitée et laborieuse, tous ceux que me laissait mon bureau, étaient absorbés par nos rêves littéraires.

Nous ne nous étions encore dit ni l'un ni l'autre que nous donnerions notre vie aux lettres. Mais il est remarquable que plus les circonstances s'acharnaient à nous éloigner de la carrière que nous avons ensuite embrassée, plus une vocation mystérieuse s'éveillait en nous et nous y préparait.

Cela datait déjà de notre arrivée rue Pas-Étroit. Là, sur le même palier que nous, habitait avec ses parents un jeune garçon de notre âge. Nous le connûmes au lycée avant de savoir qu'il était notre voisin. Quand nous nous fûmes liés, il nous avoua qu'il était poëte. Il avait composé déjà quelques centaines de vers. Il les collectionnait précieusement, copiés en belle anglaise sur un album à tranches dorées, à couverture de maroquin noir. Nourri de la lecture des _Orientales_ et des _Odes et Ballades_, ses oeuvres ne consistaient guère qu'en imitations plus ou moins réussies de Victor Hugo. Notre admiration ne fut pas refroidie pour si peu. Ses vers, nous les savions par coeur; nous les récitions avec lui:

En avant! en avant! Déjà la blonde aurore A, de ses doigts rosés, entr'ouvert l'Orient! En avant! en avant! Le ciel qui se colore, De ses premiers rayons déjà jaunit et dore Le faîte ardoisé du couvent.

Mon frère avait déjà fait des vers. Encouragé par l'exemple du voisin, il continua à en faire. On peut en lire encore, qui datent de cette époque, dans les _Amoureuses_, où, trois ans après, il les a jugés dignes de figurer. J'y vins aussi. Sous l'empire de mes aspirations mystiques, qui laissèrent longtemps en moi une trace profonde, j'ébauchai un poëme sur la religion. L'unique strophe que j'en aie écrite figure tout au long dans le _Petit Chose_; elle y est si aimablement raillée que j'ai acquis le droit d'en parler sans rire.

Puis, après avoir dévoré les poëmes d'Ossian et les tragédies de Ducis, d'après Shakespeare, je voulus aussi écrire une tragédie. J'en composai le plan. Cela commençait dans une forêt de Cornouailles, le soir d'un combat. Mon frère me donna le premier vers:

Du sang! Partout du sang! Chaque arbre, chaque feuille...

Je ne pus jamais trouver le second. La tragédie en resta là; je laissai les vers, et j'allai à la prose. Alphonse y alla de même, mais sans abandonner les rimes. C'est alors qu'il composa la _Vierge à la Crèche_:

Dans ses langes blancs, fraîchement cousus, La Vierge berçait son enfant Jésus; Lui gazouillait comme un nid de mésanges; Elle le berçait et chantait tout bas Ce que nous chantons à ces petits anges! Mais l'enfant Jésus ne s'endormait pas! Estonné, ravi de ce qu'il entend, Il rit dans sa crèche, et s'en va chantant; Comme un saint lévite et comme un choriste, Il bat la mesure avec ses deux bras, Et la Sainte Vierge est triste, bien triste, De voir son Jésus qui ne s'endort pas.

De la même époque datent aussi les _Petits Enfants_:

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés! Petites bouches, petits nez, Petites lèvres demi-closes, Membres tremblants, Si frais, si blancs, Si roses!

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés! Pour le bonheur que vous donnez À vous voir dormir dans vos langes, Espoir des nids, Soyez bénis, Chers anges!

Pour tout ce que vous gazouillez, Soyez bénis, baisés, choyés. Gais rossignols, blanches fauvettes, Que d'amoureux Et que d'heureux Vous faites!

C'est ainsi que mon frère préludait à tant de pages écrites depuis dans le tumulte des ardentes luttes engagées pour l'existence et pour la gloire, en plein Paris, en pleine modernité.

Il trouvait ces choses au retour d'une course en canot, au sortir de classe, ou encore, après quelque soirée fiévreuse, dans une chambre secrètement louée en commun avec ses camarades, afin d'essayer à Lyon l'apprentissage du quartier latin.

Pour la renommée de leur auteur, elles ont survécu au temps qui les vit naître. Mais où sont ceux qui furent avec moi les premiers à les entendre? Où sont-ils, ces compagnons des jeunes années, ces témoins de l'éclosion d'une âme de poëte, du déchaînement de nos passions naissantes, surexcitées par le travail précoce et maladif de nos imaginations d'adolescents, emportées vers le plus séduisant idéal? Nous en avons retrouvé quelques-uns. Mais les autres, sont-ils morts? Sont-ils vivants? Et s'ils vivent, ont-ils gardé mémoire de notre fantaisiste préparation à l'accomplissement des graves devoirs de la vie?

Antérieurement à cette envolée vers la littérature, le goût des livres que nous avions tout enfants, comme l'avait eu notre mère, s'était développé en nous avec une rare puissance.

À la fabrique, au premier éveil de son intelligence, mon frère ne fermait guère son _Robinson Crusoé_ que pour ressusciter dans ses jeux l'aventureuse épopée de son héros. Le souvenir d'un _Robinson suisse_, lu et relu bien souvent, inspirait aussi nos imaginations. La pièce de gazon devenait alors une île déserte, les pêches et les figues de l'espalier se transformaient en goyaves et en bananes, notre chien Lotan devenait un lion affamé et féroce. Toutes nos lectures furent de même mises en action, et notre esprit s'accoutuma ainsi à tout absorber, à tout retenir. En commençant à écrire, nous ne renonçâmes pas à lire, bien au contraire. Seulement, du _Collége incendié_, des _Petits Béarnais_, du _Journal des Enfants_, nous passâmes à _Han d'Islande_, aux _Mystères de Paris_, aux _Burgraves_.

Il y avait alors, sur le quai de Retz, dans les bâtiments du lycée, au fond d'une boutique étroite, un bouquiniste nommé Daspet. Nous nous arrêtions chez lui de longues heures, debout devant les rayons tout chargés de volumes usés et poussiéreux. Il y en avait de tous les temps, des anciens et des modernes, des bons et des mauvais, les vieux classiques, les auteurs libertins du dix-huitième siècle, des romans, des livres de médecine, de science; nous feuilletions tout, debout, à la hâte, tournant rapidement le feuillet, cherchant des yeux le passage intéressant.

Puis nous fîmes quelques achats, des échanges, tout un trafic de librairie, qui nous procurait tour à tour Buffon, l'Arioste, Shakespeare, Boccace, Piron, l'abbé de Chaulieu, le vicomte d'Arlincourt, Lamartine, Chateaubriand, Pigault-Lebrun, les ouvrages les plus divers, dévorés plutôt que lus au gré de nos curiosités d'adolescents avides de pénétrer les secrets que ne nous avaient pas livrés nos études. Plus tard, quand mon frère m'eut quitté, comme je le raconterai bientôt, je continuai à lire, à acheter des livres, à l'aide d'économies laborieusement amassées, les oeuvres des auteurs modernes, en livraisons illustrées par Bertall, Riou, Janet-Lange, Philippoteaux, Gustave Doré qui débutait à vingt ans, et cent autres. Je connus ainsi Balzac, George Sand, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Léon Gozlan, Méry, Charles de Bernard, Alphonse Karr, Henry Murger. Puis ce fut le _Journal pour tous_. Il me révéla les romans anglais, Dickens et Thackeray, que mon frère ne devait connaître à Paris que plus tard; avec Champfleury, il m'initia aux procédés du réalisme, précurseur peu modeste du naturalisme et non moins bruyant que lui.

Enfin, avec la _Revue des Deux Mondes_ et la _Revue de Paris_, communiquées par le cabinet de lecture, je connus Octave Feuillet, Amédée Achard, Louis Ulbach, et le maître, Gustave Flaubert, en même temps que Sainte-Beuve, Gustave Planche, Armand de Pontmartin, Fiorentino, Jules Janin, fixaient, au milieu d'indécisions et de tâtonnements, mes idées littéraires.

Pour compléter cette préparation inconsciente à notre entrée dans les lettres, les biographies d'Eugène de Mirecourt, dont le succès fut si vif en province, m'introduisaient dans le monde des écrivains, et, malgré ce qu'elles contenaient d'inexact ou de calomnieux, meublaient ma mémoire de mille traits propres à me familiariser avec la personnalité de ceux dont nous admirions les oeuvres.

Que n'avons-nous pas lu en ces années lointaines! Le soir, quand tout reposait autour de nous, une lampe éclairait nos longues veilles, posée près du lit que nous partagions fraternellement. On nous croyait endormis; de sa chambre, notre mère nous interpellait à plusieurs reprises, afin de s'assurer que notre lumière était éteinte. Nous nous gardions de répondre; nous retenions notre haleine, nous tournions sans bruit les feuillets, et grâce à nos précautions, nous nous enfoncions librement, au lieu de dormir, dans les affabulations qui provoquaient peu à peu la fécondité de notre esprit.

Les relations politiques de notre père nous avaient ouvert les bureaux de la _Gazette de Lyon_. Ce journal, consacré à la défense de la légitimité, était dirigé par Théodore Mayery, un journaliste sans grande culture intellectuelle, mais d'un ardent et âpre tempérament. Il écrivait en un style cahoté, rugueux, tourmenté, chargé de scories, fruste comme son esprit, des articles à l'emporte-pièce, remplis d'aperçus neufs, d'une rare originalité.

Il avait sous ses ordres Paul Beurtheret, un aimable et bruyant Franc-Comtois, aussi lettré que lui-même l'était peu, cachant sous une gouaillerie de bon aloi une nature délicate, un coeur droit, une fière indépendance, une énergique sincérité de conviction.

Appelé à la direction de la _France centrale_ de Blois, Paul Beurtheret vint plus tard à Paris, attiré par Villemessant, qui l'employa comme secrétaire de la rédaction du _Figaro_. Mais ses goûts de libre vie s'accommodèrent mal des nécessités du journalisme parisien, des exigences d'un métier assujettissant. Il avait la nostalgie de la province. Il partit et alla à Tours fonder l'_Union libérale_, un des plus brillants organes de l'opposition à la fin de l'Empire. Il fut tué dans cette ville pendant la guerre, le jour de l'entrée des Allemands, la tête emportée par un éclat d'obus. C'était pour nous un ami fidèle. Il avait deviné le talent naissant de mon frère et en ressentait quelque orgueil.

Autour de la _Gazette de Lyon_ se pressaient les notabilités du parti royaliste: Léopold de Gaillard, que l'Assemblée nationale fit conseiller d'État; Charles de Saint-Priest, l'ami et l'agent du comte de Chambord; Pierre de Valous, conservateur de la bibliothèque du palais Saint-Pierre; les deux Penin, le père et le fils, tous deux ciseleurs et graveurs sur cuivre; le statuaire Fabisch.

Là nous rencontrions aussi Claudius Hébrard, un Lyonnais transplanté à Paris, où il était devenu le poëte attitré des réunions catholiques d'ouvriers. Barde unique de son espèce, envers qui le parti s'est montré ingrat, il allait dans les assemblées religieuses réciter des vers qu'il improvisait avec trop de facilité, et qui n'ont pas survécu aux circonstances qui les inspirèrent.

Quoique habitant Paris, Claudius Hébrard dirigeait un recueil mensuel qui paraissait à Lyon sous le titre de _Journal des Bons Exemples_. C'est ce qui l'attirait souvent dans sa ville natale. Il était alors dans tout l'éclat de son éphémère notoriété. Par suite de notre ignorance des degrés et des classements littéraires, il réalisait à nos yeux le type de l'écrivain arrivé.

Nous lui savions gré de sa bonne grâce naturelle, qui le faisait nous traiter en camarades, nous jeunets, timides et obscurs. Il nous apportait une odeur de Paris que nous respirions avec délices.

XII

Introduits dans ce milieu, nous y trouvâmes un accueil sympathique, des encouragements, comme si nous allions devenir un des espoirs du parti. Chez Descours, j'avais écrit quelques articles de critique littéraire à la dérobée, par fragments, entre deux lettres de voiture. La _Gazette_ les reçut et les imprima. Je fus dès lors tout à fait de la maison. Sur le conseil de Claudius Hébrard, je composai de même un roman dont j'ai tout oublié, jusqu'au sujet. Je l'envoyai au _Journal des Bons Exemples_, qui ne le publia pas et négligea de me le rendre. En dépit de ces essais, ma famille ne croyait guère à ma vocation. Durant les rares loisirs que me laissait mon bureau, j'entendais mon père et ma mère me dire à tout instant: «Fais des chiffres.» Oh! les chiffres!

Plus heureux, mon frère, sous prétexte d'études, pouvait se livrer librement à ses penchants. Il en profita pour écrire à son tour un roman. Son oeuvre était intitulée: _Léo et Chrétienne Fleury_. C'était l'histoire d'un jeune soldat jeté par un impérieux dévouement à sa famille dans une aventure considérée par ses chefs comme un criminel manquement à la discipline. Il périssait fusillé, presque sous les yeux de sa mère et de sa soeur, arrivées trop tard pour le sauver.

Le récit débutait par une douzaine de lettres échangées entre le frère et la soeur. Tout ce qu'Alphonse Daudet avait de grâce, d'esprit, de fraîcheur de coeur, d'originalité de style, se retrouvait dans cette correspondance. Le récit qui formait la seconde partie était tout imprégné d'émotion, tout embaumé d'un suave parfum de jeunesse et d'attendrissement.

Mon frère lut ce roman, un soir, devant la famille assemblée. Nous pleurâmes tous en l'écoutant. Enthousiasmé, j'allai porter le manuscrit à Mayery. Il tomba des nues. Quoi! un lycéen de quinze ans avait écrit ces pages exquises! C'était à n'y pas croire. Il dut se rendre à l'évidence cependant et promit de publier le roman dans la _Gazette de Lyon_, aussitôt que l'auteur aurait fait un léger changement qu'il jugeait nécessaire à l'intérêt du récit.

À dater de ce moment, qu'advint-il du chef-d'oeuvre? Je l'ai oublié. Sans doute, Mayery le garda dans ses cartons, et comme nous fûmes empêchés de le lui réclamer par des incidents qui allaient hâter le cours de notre destinée, comme la _Gazette_ fut ensuite supprimée, il est probable qu'il l'égara.

Quoique vingt-cinq ans se soient écoulés depuis, l'impression laissée dans ma mémoire par _Léo et Chrétienne Fleury_ est restée assez vivante pour me donner le droit de dire que ce roman, s'il avait été publié, ne déparerait pas la collection des oeuvres de mon frère. Le fait mérite d'être signalé. Il confirme tout ce qu'on sait du talent d'Alphonse Daudet, aux qualités duquel, lorsqu'on en étudie les origines et les premières manifestations, il convient d'ajouter une rare précocité. On peut voir dans ses livres d'autres études, vers ou prose, qui datent du même temps. À ne considérer que l'époque où elles furent écrites, elles sont d'un enfant; mais à les juger intrinsèquement, elles sont d'un habile ouvrier qui a acquis, sans effort, la science de son métier, et la possède, en quelque sorte, comme un don naturel.

Ce privilége, mon frère s'en est montré digne par l'ardeur de son incessant effort vers le mieux, par une défiance de lui-même qui le pousse à creuser, à ciseler ses inspirations avec une patiente ténacité, par un respect de son lecteur et de son talent qui le rend assez maître de lui pour qu'une page ne sorte de ses mains que lorsqu'il y a épuisé sa force de perfectionnement. Aussi n'a-t-il rien à regretter de ce qu'il a écrit. L'édition définitive de son oeuvre, dont la publication vient d'être commencée sous une forme rarement employée par les écrivains encore vivants, contiendra tout ce qu'il a publié, tout sans exception. Lorsqu'il l'a préparée, il n'a rien eu à élaguer. Tout a été jugé bon pour y figurer. En ce temps de productions hâtives, improvisées sous l'empire de la nécessité, combien en est-il parmi nous dont les travaux pourraient subir cette épreuve?

Combien en est-il, je parle des plus renommés entre ceux dont la vogue a couronné le talent et consacré les succès, qui n'aient dans leur passé des livres trop vite conçus, trop vite achevés, qu'ils voudraient effacer de la liste de leurs ouvrages?

Combien en est-il qui ne s'attachent à ne compter leur oeuvre qu'à partir d'une date relativement récente, antérieurement à laquelle ils avaient écrit des volumes qu'ils n'osent plus avouer et qu'ils ne consentiraient pas à réimprimer aujourd'hui? Le nombre est rare de ceux qui, servis par une heureuse fortune ou prévoyants dès le début de leur carrière, ont su conjurer ces périls. Alphonse Daudet est du nombre.

Et ce n'est point là le seul exemple de l'heureuse chance qui protégea son berceau littéraire. Il n'a pas eu de «premier livre», c'est-à-dire le livre à l'aide duquel, en rappelant son succès, la critique écrase ceux que publie ultérieurement le même écrivain.

Comme romanciers, les Goncourt, si grands déjà par leur oeuvre historique, sont restés les auteurs de _Germinie Lacerteux_. Tant d'autres beaux romans sortis de leur plume audacieuse et novatrice n'ont pas égalé le souvenir de celui-là, rappelé sans cesse dans la qualification attachée à leur nom.

Émile Zola pourra bien faire des chefs-d'oeuvre; on lui objectera toujours l'_Assommoir_, le livre qui a fait sa réputation, caractérisé sa manière, épuisé ses procédés, et après lequel il ne pourra plus étonner personne.

Gustave Flaubert est mort, littérairement écrasé sous le fardeau du légitime succès de _Madame Bovary_. Ce fut même la grande douleur de la fin de sa vie. Il en était arrivé à s'irriter quand on lui parlait de son retentissant début. Après la publication de la _Tentation de saint Antoine_, Ernest Renan lui ayant adressé au sujet de ce livre une longue et éloquente lettre, en l'autorisant à la communiquer à un journal, il négligea de la livrer à la publicité, uniquement parce qu'elle se terminait par le voeu de le voir revenir au genre et au procédé auxquels il devait la gloire. Comme Renan s'étonnait de sa susceptibilité: «Mon cher, lui répondit-il, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. On me l'a déjà trop faite, celle-là Toujours _Madame Bovary_!»

«Celle-là», comme disait le pauvre Flaubert, «on ne l'a jamais faite, on ne la fera jamais» à Alphonse Daudet. Toutes les pages qu'il a écrites se partagent également la faveur du grand public. Ceux, qui, tout en rendant hommage à son talent, contestaient sa puissance, sa fécondité, lorsqu'il n'avait encore publié que les _Lettres de mon moulin_ ou les _Contes du lundi_, mettent maintenant sur le même rang, quelles que soient leurs préférences, le _Petit Chose_, _Tartarin de Tarascon_, _Fromont jeune et Risler aîné_, _Jack_, le _Nabab_, les _Rois en exil_, _Numa Roumestan_. Ils ne songent pas à déprécier l'un par l'autre ces livres si divers d'inspiration, mais dont la succession révèle chez l'auteur un effort nouveau, un progrès constant.

Cette conscience littéraire, si forte, si sévère pour elle-même, s'est éveillée chez mon frère en même temps que le talent. Elle explique ses procédés, son acharnement à perfectionner l'expression de sa pensée, ses luttes de toutes les heures avec les mots qu'il triture, qu'il pétrit, qu'il assouplit au gré de sa fantaisie.