Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 4
Peu de temps après, nos parents, ayant constaté que nous n'apprenions rien qui vaille, se décidèrent à nous mettre au lycée. Nous fûmes présentés au proviseur, et après un court examen, mon frère fut admis en sixième, tandis que moi-même j'allai en cinquième.
IX
Peut-être trouves-tu, lecteur, que je m'attarde à ces souvenirs de notre enfance. Il faut cependant que tu te résignes à en parcourir encore avec moi le mélancolique domaine. C'est le seul moyen pour toi de connaître dans quelles circonstances sont écloses la vocation littéraire de mon frère et la mienne.
Ces circonstances nous étaient toutes défavorables. Nous n'entendions jamais faire allusion aux choses d'art ou de littérature; la politique, des récits du passé, les mille incidents de notre existence, les affaires, les projets auxquels elles donnaient lieu, les soucis qu'elles engendraient, formaient le sujet ordinaire de nos entretiens de famille. Ma mère gardait pour elle les impressions de ses lectures, comme si elle n'eût osé nous faire l'aveu du plaisir qu'elle leur devait, l'unique plaisir qu'au milieu de ses maux il lui fût donné de goûter.
Ce n'est donc pas le milieu où nous avons vécu enfants, qui a déterminé notre vocation; il ne pouvait même qu'en comprimer les manifestations précoces et accidentelles. Mais il est probable que l'influence de ce milieu a été combattue et dominée par l'influence d'une mystérieuse hérédité; il est probable que nous tenions de quelqu'un de nos grands parents, Reynaud ou Daudet, cette soif de sensations intellectuelles, ce besoin de les exprimer par la plume qui nous était commun; que mon frère avait reçu de là ce don d'observation qui caractérise son talent, la délicatesse, la sensibilité, cet art d'écrire, de donner à sa plume la puissance du pinceau.
Ce trésor fécond, dont il a eu la pleine possession le jour même où, pour la première fois, il a fait acte d'écrivain, quelqu'un de ceux de qui nous descendons l'a-t-il possédé de même dans le passé? S'est-il formé, au contraire, par les apports partiels et successifs de plusieurs d'entre eux? Je l'ignore; ce qui est indéniable, c'est que les qualités que nul ne songe à contester à Alphonse Daudet, il les a eues tout à coup, en une fois, comme si, par une chance heureuse, il les avait trouvées dans les dentelles de son berceau.
Développées plus tard par un labeur incessant, acharné, elles sont déjà dans les oeuvres de sa jeunesse, avec moins de grandeur sans doute que dans celles de sa virilité; mais elles y sont; elles existent même dans l'unique roman de lui qui n'ait jamais été publié,--il avait quinze ans quand il l'écrivit,--et sur lequel je reviendrai tout à l'heure.
La vie de collége ne nous ouvrit pas des perspectives plus souriantes que celles qui, jusqu'à ce jour, avaient borné notre horizon: «Ce qui me frappa d'abord à mon arrivée au collége, a écrit le Petit Chose, c'est que j'étais seul avec une blouse. À Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouse; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_, comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la fabrique; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone...»
Ce fut bien là notre première sensation, notre premier supplice, en entrant dans la vaste cour du lycée, tels que nous étions arrivés de notre Midi, vêtus comme étaient alors vêtus à Nîmes, ville un peu arriérée, les enfants de notre âge et de notre condition. Nous fûmes classés tout de suite parmi les pauvres diables dont les parents se saignent aux quatre veines pour payer les frais de leurs études. Les plus élégants de nos camarades dédaignèrent de frayer avec les nouveaux venus, affectèrent envers nous des airs hautains ou protecteurs. Un peu plus tard, on nous donna des costumes moins humiliants; mais l'effet avait été produit, et l'impression resta. Mon frère la combattit victorieusement, en gagnant pour ses débuts les premières places; et, dès ce moment, il fut un des plus brillants élèves du lycée.
Un singulier élève, par exemple! Au bout de quelques mois, l'école buissonnière était devenue pour lui une habitude. Nous avions dix classes par semaine; il était bien rare qu'il n'en manquât pas cinq ou six; et cela dura plusieurs années. Il en vint à ne paraître au lycée qu'aux jours de composition; ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours classé parmi les premiers, surtout au fur et à mesure qu'il avança vers les hautes études.
Son intelligence émerveillait ses professeurs. Dès la troisième, il traitait en vers les sujets de discours français. Un jour même, il fut mis hors concours avec éloges. Son professeur ayant demandé une apologie d'Homère, il lui remit, au bout de deux heures, une ode qui fut un événement. En voici la conclusion,--j'ai oublié le reste:
Et dans quatre mille ans, Au milieu des tombeaux et des peuples croulants, Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre, Tu pourras soulever lentement ta paupière, Regarder le chaos et dire avec orgueil: Au vieil Homère il faut un monde pour cercueil!
L'année suivante, il s'essayait dans un autre genre:
Rito, beau capitaine au service du doge, Était un gai luron, l'oeil bleu, le poil blondin, Qui lorgnait gentiment une belle en sa loge, Et qui portait toujours des gants en peau de daim. Mainte fois, il avait tiré l'épée, et même Il avait fait, dit-on, gras pendant le carême. Dieu sait si les maris le redoutaient. Rito Leur rendait fort souvent visite incognito.
Je crois bien que ce poëme, dont le début fut écrit, pendant la classe, en sténographie, pour le dérober au professeur, n'a jamais été achevé.
Je ne peux encore m'expliquer comment, étant donné l'existence désordonnée que mon frère menait alors, il a pu franchir avec tant d'éclat les étapes de ses études.
À de fréquents intervalles, un avis imprimé, signé du censeur, était déposé chez notre portier, à l'effet d'avertir M. Vincent Daudet que l'élève Alphonse Daudet, son fils, n'avait pas paru à la classe de tel jour. Grâce à mes précautions, ces avis m'étaient fidèlement remis. J'en atténuais les effets par des excuses bien senties, que je signais audacieusement du nom de notre père.
En ai-je rédigé, de ces excuses, en ce temps-là, afin d'éviter à mon frère des reproches mérités!
Ces reproches, j'essayais d'y suppléer par quelques timides conseils, auxquels il répondait en me promettant de ne plus recommencer.
Le malheur, c'est qu'il recommençait toujours. Il était pris dans l'engrenage d'une vie tout au dehors, quasi sans surveillance et sans entraves.
C'étaient des parties de canot sur la Saône, des fugues dans les vertes campagnes qui environnent Lyon, des haltes au cabaret, que sais-je encore? mille aventures propres à révéler son extraordinaire précocité. Inconsciemment, il récoltait là les ineffaçables impressions à l'aide desquelles il devait écrire plus tard des récits d'un vécu si pénétrant.
Il nous revenait moulu, pâle, les traits tirés, ivre de fatigue, de grand air, les yeux pleins de visions d'eaux tourbillonnantes dans le brouillard du matin. Comme il rentrait toujours en retard, je veillais anxieusement du côté de la porte, guettant son retour pour la lui ouvrir sans bruit, pour l'aider à fournir une explication à nos parents. Dès qu'il apparaissait, je l'avertissais à demi-voix de l'effet produit sur eux par son absence; il savait ainsi s'ils en étaient irrités ou si elle avait passé inaperçue, et nous improvisions à la hâte, selon la gravité des cas, un prétexte acceptable.
Un jour, il arriva fiévreux, chancelant, le regard troublé; on lui avait fait boire de l'absinthe. Terrifié, je l'adossai au mur de l'antichambre; les yeux dans les yeux, je lui dis:
--Prends garde, papa est là!
Il parvint à se dominer et fit bonne contenance devant nos parents. Il allégua, pour justifier sa rentrée tardive, qu'il avait été retenu au lycée par la visite d'un inspecteur général de l'Université.
--Mais tu dois mourir de faim, mon pauvre enfant, lui dit ma mère.
Mon père, attendri, observa qu'on faisait trop travailler ces jeunes gens. Pendant ce temps, vite nous dressions un couvert sur un coin de table, et, quoique écoeuré, malade, n'en pouvant plus, le pauvre garçon dut feindre un appétit vorace, manger et boire tout ce qu'on lui servit, tandis que nos parents, assis à son côté, le regardaient d'un air de pitié, épiaient ses mouvements avec sollicitude.
Jeté, ayant treize ans à peine, dans une telle vie, avec des enfants de son âge dont l'influence et l'exemple l'entraînaient, comment n'y a-t-il pas laissé ses belles qualités intellectuelles et morales, la vivacité de son intelligence, la fraîcheur de son âme, la délicatesse de son esprit, sa droiture native, la fleur de son honnêteté? Presque tous les autres s'y seraient perdus. Pour lui, l'épreuve que, d'ailleurs, je ne conseillerais à aucun père de tenter pour son fils, a donné des résultats contraires à ceux qu'il était logique de redouter.
Le même phénomène s'est encore reproduit, quelques années plus tard, lorsqu'à dix-sept ans, libre et sans frein sur le pavé de Paris, il est descendu dans tous les antres de la bohème, parmi les paresseux et les impuissants, vagabonds de l'art, dont tout l'effort consiste à grossir leur nombre pour trouver chez autrui la justification de leur propre honte; bons, tout au plus, à calomnier le talent consciencieux et fécond, à se venger sur lui, en plates injures, des humiliations que leur vaut un incurable besoin de se vautrer dans une abjecte oisiveté.
Par deux fois, cette expérience, pour mon frère, a donné les mêmes fruits. De ce qu'il y avait de bon en lui, il n'est rien resté aux ronces des dangereuses routes qu'il parcourait. Il n'est même pas téméraire d'affirmer que, dans une large mesure, son talent a profité de ses découvertes et de ses sensations. Elles en ont hâté l'éclosion; loin de l'émousser, elles l'ont affiné, sensibilisé, jusqu'à lui donner la nervosité d'une corde de violon.
C'est en se reportant à ces années de misères désespérées, d'escapades périlleuses, de distractions maladives, revues, ainsi que dans un miroir, à travers le temps disparu, qu'il placera plus tard comme épigraphe, en tête de l'un de ses livres, cette phrase de madame de Sévigné: «C'est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les lieux; j'en suis frappée au delà de la raison.» Il exprimera ainsi la douloureuse impressionnabilité à laquelle il a dû de conserver, robustement imprimés en lui, les moindres épisodes de son passé d'enfant, les plus tristes, plus vivants encore que les autres.
De ce qu'il a victorieusement affronté tant d'expériences redoutables, on aurait tort de conclure que les incidents de sa vie à la diable me laissaient sans appréhension. À côté de l'angoisse de l'attente, qui s'emparait de moi quand il ne revenait pas à l'heure de la sortie du lycée, il y avait la crainte des accidents. Il était si téméraire, si dédaigneux du danger; puis sa myopie aggravait les risques.
Plus d'une fois, il lui arriva de jeter son canot sous les roues d'un bateau à vapeur, et comme au retour j'étais le confident de ses émotions, au moindre retard je le voyais toujours précipité dans cette Saône maudite, dont le lit, à travers Lyon, a tout le mouvement d'une rue populeuse.
C'était aussi la peur des voitures, des coups reçus dans quelque querelle... Ah! les tristes heures! En l'apercevant, j'oubliais tout; pourvu que nos parents ignorassent la vérité, je ne songeais qu'au bonheur de le retrouver sain et sauf. Je n'avais même pas le courage de le gronder. Si péniblement monotone était notre existence, que je comprenais qu'il cherchât au dehors des distractions.
Il est vrai qu'elles tournaient quelquefois en véritables gamineries. Il y avait parmi nos camarades un garçon bien élevé, d'un caractère un peu faible, qui se laissait entraîner comme lui dans les équipées que je viens de raconter. C'était le fils d'un honorable avoué de Lyon. Il nous était sympathique à tous, et depuis il a fait bravement son chemin dans le monde, sans que le souvenir des misères dont, enfant, il avait été victime, ait laissé aucune amertume dans son coeur; mais à cette époque, une taille qui n'en finissait pas, un long nez, de gros yeux ronds, un défaut de prononciation, et en même temps sa naïveté, en faisaient un objet d'impitoyable raillerie pour ceux dont il était devenu le compagnon.
Participant à toutes leurs fredaines, il était rare qu'il n'en portât pas seul la responsabilité. Après une escapade trop bruyante pour que les parents n'en eussent pas un écho, fallait-il trouver un coupable, c'est lui qu'on accusait, ou, pour mieux dire, qui s'accusait inconsciemment, sans le vouloir. Quand les circonstances innocentaient tous les autres, elles tournaient contre lui; quand tous s'échappaient, lui seul se faisait prendre.
Puis, ce fut bien pis. Ses camarades organisèrent une véritable conspiration contre son père, et trouvèrent plaisant de l'y associer. Décidément, cet âge est sans pitié. Un matin, l'honorable avoué vit arriver dans sa cuisine, située sur le même palier que son étude, une longue procession de petits marmitons, apportant chacun un vol-au-vent. Les uns venaient du voisinage, les autres des quartiers excentriques. Ils se heurtaient dans l'escalier, se bousculaient, s'injuriaient, surpris de s'y trouver si nombreux. La cuisinière avait accepté le premier vol-au-vent, bien qu'elle ne l'eût pas commandé, puis deux, puis trois; mais devant ce débordement de vestes blanches, elle alla quérir son maître. On voit la scène.
À cette époque, nous avions quitté l'appartement de la rue Lafont, à cause de l'excessive cherté du loyer. Nous habitions au deuxième étage d'une vieille maison de la rue Pas-Étroit, une rue mal pavée, débouchant sur les quais du Rhône, au long de laquelle le lycée élevait ses murailles noirâtres, en nous enlevant la lumière.
L'escalier était obscur et humide. Toutes les fois que le fleuve débordait, il arrivait dans notre rue, envahissait nos marches à une hauteur de plus d'un mètre; pendant trois jours, nous ne pouvions plus sortir de chez nous qu'en bateau. La façade de la maison gardait, dans sa partie basse, la trace de ces inondations fréquentes;--nous en eûmes deux en trois ans. La porte d'entrée était couverte de moisissures; l'allée avait des tons verdâtres; les plâtres s'effritaient partout.
C'était bien une maison faite pour de pauvres gens, malheureux comme nous l'étions alors. L'appartement était décent, spacieux et commode, mais le propriétaire le louait à bas pris, à cause de la physionomie lamentable de l'immeuble.
C'est là que nous logions quand éclata le coup d'État. Nous étions trop jeunes pour prévoir toutes les conséquences de l'événement. Nous ne le jugeâmes qu'au point vue des distractions qu'il nous apportait. La foule s'attroupait autour des affiches blanches contenant les proclamations et les décrets du prince président. En général, elle se montrait sobre de réflexions. L'heure n'était pas bonne pour les critiques. Le maréchal de Castellane, qui commandait à Lyon, avait mis la ville en état de siége. De nombreuses arrestations avaient été opérées. Les troupes campaient dans les rues, devant de grands feux, le long des quais du Rhône. À la tête des ponts, les canons étaient dressés en batterie. On attendait de ce côté une armée de «voraces», arrivant de Suisse; on s'apprêtait à les combattre.
La saison était déjà rigoureuse; les soldats grelottaient, la nuit venue, autour de leur bivouac; et comme, après tout, la population voyait en eux des défenseurs contre les dangers qu'on nous annonçait, elle les traitait en amis, s'ingéniait pour ajouter quelque douceur à leur ordinaire. Chez nous, on prépara tout exprès, pour le détachement de chasseurs de Vincennes qui campait devant la passerelle du collége, un gigot aux haricots que nous allâmes fièrement lui porter, Alphonse et moi, avec quelques bouteilles de vin, et qui fut reçu avec une joyeuse reconnaissance.
Le coup d'État fut pour notre père une rude déconvenue. Jusqu'à ce moment, il caressait l'espérance du prochain retour du roi.
Peu de temps avant, appelé à Paris par ses affaires, il avait été présenté aux chefs du parti royaliste. L'un d'eux, investi des pouvoirs de «Monseigneur», avait gravement recueilli sur ses tablettes le nom de Vincent Daudet, celui de ses fils, lui promettant, en récompense de sa longue fidélité, une position pour lui et pour eux, quand aurait sonné l'heure des légitimes revendications.
Un peu plus tard, un souvenir nous était arrivé de Frohsdorf; sur une feuille de papier blanc, un cachet à la cire rouge, formé de trois fleurs de lis, avec ces mots en exergue: «_Fides, spes_», et au-dessous, cette simple mention: «Donné à M. Daudet. HENRI.» Il fallut renoncer au brillant avenir que permettaient d'attendre tant de promesses.
Un matin, dans le courrier, nous trouvâmes une protestation autographiée du comte de Chambord, qui commençait ainsi: «Français, on vous trompe!» Je la lus, d'une voix frémissante, à mon père encore au lit. Ma mère versa quelques larmes, larmes stériles! Nous avions franchi le seuil de l'Empire.
X
À cet appartement de la rue Pas-Étroit est associé le souvenir de quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Après la déception que je viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon père, puis le départ d'Annette, une brave fille à notre service depuis plusieurs années, et qui nous adorait. Elle était dans le secret de nos détresses et travaillait avec un héroïque courage pour nous les rendre moins amères, en économisant nos ressources. Elle nous avait suivis à Lyon pour ne pas se séparer de nous, et quoique le climat fût meurtrier pour sa santé, elle nous demeurait fidèle. Pendant sa maladie, mon père la prit en grippe. Il fallut la faire partir. Après sa guérison, il déplora son injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de son pays et ne revint pas.
Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de l'école, tourmenté de je ne sais quel désir d'indépendance et d'émancipation, poussé par une forte volonté vers un travail lucratif, j'avais demandé à quitter le lycée pour apprendre le commerce, et obtenu de mes parents qu'ils exauçassent ma demande. Mon père, ayant besoin d'un aide, me garda près de lui; je fis mon apprentissage sous sa direction.
Continuant la fabrication des foulards, il avait établi son magasin de vente dans la pièce la plus vaste de notre appartement. Je la vois encore, cette pièce sombre où j'ai vécu si tristement pendant de longs mois.
À droite et à gauche, de larges planches sur des tréteaux; comme bureau, une tablette en chêne scellée sous la croisée; accrochées au plafond, de gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre chaises, des étagères en bois blanc, où s'empilaient les pièces de foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bardé de grosses têtes de clous, reste des splendeurs passées; à cela se réduisait cette installation un peu primitive.
Que d'heures j'ai passées là à plier la marchandise, à écrire des lettres, à dresser des factures, à faire des emballages! Nous peinions, mon père et moi, comme deux manoeuvres. À moins de descendre les colis sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions à faire au commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni l'autre à nous plaindre cependant; nous étions payés quand apparaissait un client.
Les clients n'auraient pas manqué, car les produits de la maison avaient la réputation d'être beaux, «soignés et pas cher». Ce qui manquait, c'était l'argent, la mise de fonds, la possibilité de pourvoir aux avances que nécessitait notre industrie. À tout instant, il fallait restreindre la fabrication quand il eût été nécessaire de l'étendre. D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la vente s'arrêtait tout à coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et l'on restait sans rien recevoir, après avoir épuisé en avances toutes les ressources.
Que de soucis cuisants dans cette marche cahotée entre la faillite et le protêts! Et les jours d'échéance, comment en raconter les angoisses? Ils arrivaient toujours trop tôt. Le petit carnet sur lequel étaient inscrits les billets à payer nous les rappelait sans cesse. On les voyait approcher, le coeur serré, comptant pour y faire face sur un acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dépourvu. Alors on jetait en hâte dans une caisse cent ou deux cents pièces de foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait à exploiter la gêne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on leur vendait à vil prix de quoi faire face à l'échéance du jour. On ne s'enrichit guère à pareil métier.
Lorsque tant de ruineuses opérations eurent creusé le gouffre où nous allions sombrer, vinrent les protêts, les protêts et leurs humiliantes suites. Un matin,--je m'en souviens comme si c'était d'hier,--vers sept heures, entrèrent dans le magasin trois hommes à mine obséquieuse. C'étaient un huissier et ses aides. À la suite d'un jugement prononcé par le tribunal de commerce, pour une traite impayée, ils venaient opérer une saisie.
Ma mère, souffrante ce jour-là, dormait encore; mon père se rasait devant la croisée du magasin; j'écrivais une lettre, et mon frère mettait la dernière main à ses devoirs avant de partir pour le lycée. On devine, sans qu'il soit nécessaire de le décrire, l'effet produit par l'apparition des recors dans notre intérieur, si paisible en sa monotonie.
Ce jour-là, pour la première fois, j'eus une initiative virile. Tandis que mon pauvre père, tout pâle, la moitié de la face couverte de savon, parlementait, son rasoir à la main, pour défendre son foyer menacé, je partis comme un trait pour aller chercher du secours.
Parmi les négociants de Lyon avec qui nous entretenions des relations, il en était un qui nous avait connus dans des temps plus fortunés. Nos malheurs ne nous avaient pas aliéné sa sympathie. Son nom s'était présenté tout à coup à ma pensée. J'arrivai chez lui, affolé.
--Monsieur, lui dis-je, venez chez nous tout de suite.
J'étais si bouleversé, si pâle, qu'il ne m'interrogea pas. Il prit son chapeau et me suivit. En route, je lui racontai ce qui nous arrivait, je lui dis ce que nous attendions de lui; il était l'ami de notre créancier; son intervention pouvait nous sauver.
En arrivant à la maison, il renvoya les huissiers, qui avaient, au grand désespoir de ma mère, commencé le récolement de notre mobilier, puis s'entretint avec mon père. Au bout d'une heure, nous recevions l'assurance que les poursuites ne seraient pas continuées, notre créancier consentant à nous accorder du temps pour nous libérer.
L'honnête homme à qui j'avais fait appel nous rendit ce service avec une simplicité discrète qui en accrut le prix. Il nous garda le secret, même vis-à-vis des siens. Bien des années après, en janvier 1871, traversant Genève, au lendemain de l'armistice, au moment où l'armée de l'Est venait de se jeter en Suisse, je rencontrai dans les rues de cette ville un pauvre petit lignard, hâve, déguenillé, traînant avec peine ses pieds meurtris. Il me reconnut et m'appela en se nommant. C'était le fils de notre sauveur. Je l'emmenai à mon hôtel; je lui donnai les soins que nécessitait son état, et le cher garçon ne se douta guère qu'au bonheur de secourir un soldat français se joignait pour moi la satisfaction de payer une dette sacrée.
Si, du moins, nos infortunes se fussent bornées à ces émouvantes épreuves! Mais elles allaient se compliquer, se prolonger encore, et le chapitre en est vraiment inépuisable.