Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 3

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Ce matériel de petite église était resté longtemps en réserve. Un beau jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que cérémonies religieuses, saluts, bénédictions, processions dans les vastes greniers où notre père avait installé l'atelier des ourdisseuses.

Ces ourdisseuses,--dévideuses de soie,--au nombre de cinq ou six, étaient de bonnes filles, dévotes pour la plupart, qui prenaient plaisir à nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et Marie, leur frère Léonce, brave enfant tué en 1870 à Pont-Noyelles, quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille l'histoire de la Sainte Vierge.

Ce jour-là, nous avions vêtu de l'aube blanche la cousine Emma, une jolie brunette de notre âge; nous l'avions couronnée de roses, assise dans une corbeille à bobines prêtée par les ourdisseuses, et nous la transportions processionnellement comme la Vierge dans une châsse, à travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre mémoire était remplie.

Nous nous étions partagé tous les autres ornements, portant qui la chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vêtu de la soutane, Alphonse faisait l'enfant de choeur, marchant en tête du cortége, une sonnette à la main.

Le malheur voulut qu'au même moment, notre père reçût un gros client de Lyon. Troublé par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous négligeâmes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'était pas la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colère, ce n'était pas petite affaire. Il apparut tout à coup sur le seuil de l'atelier dans lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illuminé. D'un revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler à trois pas de là, puis, au milieu du sauve-qui-peut général, il retourna la châsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge à la volée, il déchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la couronne. Le soir, il signifiait à notre mère, en l'absence de qui s'était passée cette scène tragi-comique, qu'il avait assez des cérémonies et des cantiques à domicile.

Les enfants retournèrent alors à la petite pièce qui contenait leurs jouets, et y passèrent le temps des récréations. On les admit ensuite dans une salle, à l'extrémité de l'appartement; là, sous la direction de Henri, s'élevait un théâtre sur lequel, avec quelques camarades, il répétait une comédie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches, on utilisa leurs services. Nous eûmes notre part dans la représentation de famille, donnée un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succès d'estime.

Vers le même temps, notre cher père nous apporta un jour, en revenant de la foire de Beaucaire, un _Robinson Crusoé_ en deux tomes illustrés, un _Robinson suisse_ et la collection du _Journal des enfants_, dix grands volumes remplis d'histoires signées Jules Janin, Frédéric Soulié, Louis Desnoyers, Ernest Fouinet, Édouard Ourliac, Eugénie Foa. C'est là que nous lûmes pour la première fois les _Aventures de Jean-Paul Chopart_, puis les _Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint Lavenette_, le _Théâtre du seigneur Croquignole_, les _Mystères du château de Pierrefitte_, _Léon et Léonie_, cent autres histoires écrites pour les lecteurs de notre âge, véritables petits chefs-d'oeuvre pour la plupart, qui ont laissé dans notre mémoire une trace ineffaçable et exercé sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, usés, dépareillés, nous tombe sous la main, de ses pages déchirées montent en foule les souvenirs du lointain passé.

VI

Au mois de septembre 1846, nos parents se déterminèrent à me faire commencer mes études latines. Jusqu'à ce moment, nous avions été confiés aux Frères de la Doctrine chrétienne, chez qui les familles les plus aisées de la société catholique ne dédaignaient pas d'envoyer leurs enfants,--pour l'exemple. Ils m'avaient appris à lire et à écrire, donné quelques notions d'histoire sainte et d'instruction religieuse. On leur laissa Alphonse pendant une année encore. Notre aîné achevait ses classes chez un vieux professeur nommé Verdilhan, entré jadis dans l'enseignement sous les auspices de «l'oncle l'abbé».

Pour moi, on se décida à m'envoyer comme externe au collége de l'Assomption, que dirigeait un vicaire général du diocèse, qui depuis a beaucoup fait parler de lui: l'abbé d'Alzon.

C'est là que je fis ma première communion, en 1848, le lendemain du jour où l'archevêque de Paris fut tué sur les barricades, et que je vécus deux années sous la direction de maîtres dont j'ai dû plus tard désavouer quelquefois les opinions exaltées, mais qui presque tous étaient des hommes éminents, affectueux, paternels, hautement habiles à former l'esprit et l'âme des enfants confiés à leurs soins.

Ce qui avait déterminé mon père à m'envoyer à l'Assomption, c'était le bon marché relatif de l'externat. Mais en 1848, sa fortune, qui depuis deux ans subissait de graves atteintes, fut tout à coup compromise. Les faillites successives de plusieurs de ses clients en emportèrent une partie. Puis ce fut la crise commerciale, l'arrêt des affaires, qui suivirent la révolution, et, pour couronner cette suite de catastrophes, la mort du grand-père Reynaud.

Elle révéla l'existence du gouffre dans lequel ses fils avaient englouti sa fortune. Nos parents comptaient sur cette succession pour faire face à des difficultés devenues chaque jour plus inextricables. Ils n'en retirèrent rien.

Ce fut le signal de longues et profondes divisions de famille. Une tristesse noire planait sur notre maison. Notre chère maman ne cessait de verser des larmes. Sous l'empire de ses soucis, mon père était devenu susceptible, irritable; il voulait intenter un procès à ses beaux-frères et s'emportait contre quiconque tentait de les défendre ou de prêcher la conciliation.

Le plus clair de tout cela, c'est qu'il fallut se réduire, vivre d'économie. On me retira de l'Assomption, et j'allai à mon tour chez le père Verdilhan. Depuis plusieurs mois déjà, Alphonse était entré à l'institution Canivet, établissement modeste, où il pénétrait peu à peu dans les arcanes de la grammaire latine.

C'est une justice à rendre à notre excellent père, qu'en dépit de ses malheurs, il ne songea jamais à réaliser des économies à nos dépens, ni à interrompre nos études sous le prétexte qu'il n'en payait que difficilement les frais. Un de nos parents, homme très-pratique, grassement enrichi, dont il était le débiteur, mêlait force conseils à ses incessantes réclamations. Il déclarait très-haut que cette ferme volonté de nous donner, à défaut de la fortune, une solide instruction, était le fait d'un ridicule orgueil. Il était d'avis qu'on devait nous doter d'un bon état. Si on l'avait écouté, je serais probablement serrurier aujourd'hui, et Alphonse manierait la varlope et la scie.

Mais Vincent Daudet ne l'entendait pas ainsi. Il persista à croire en l'étoile de ses fils. C'est une de nos joies de n'avoir pas trahi cette confiance. Il chercha donc d'un autre côté le moyen de réaliser des économies. Nous quittâmes le bel appartement de la maison de Vallongue pour aller habiter la fabrique, cette fabrique du chemin d'Avignon dont le toujours vivant souvenir a dicté à Alphonse Daudet le premier chapitre du _Petit Chose_.

Il y avait là de vastes pièces, de l'air, de l'espace; nous y étions confortablement installés. Nous nous y retrouvions, chaque soir, avec mon frère, au retour de l'école; nous y passions les jeudis et les dimanches à courir dans les cours, sur lesquelles s'ouvraient les vastes ateliers déserts, à nous faire des retraites mystérieuses dans la machine à vapeur, réduite à l'immobilité, à nous rouler sur l'herbe du jardin, sous les figuiers, derrière les grands lilas. Cousins et cousines venaient y partager nos jeux; nos rires bruyants formaient un étrange contraste avec les angoisses de nos parents, causées par ce calme maladif de la vaste usine où l'arrêt subit de la vie hâtait la ruine définitive de la famille.

Il y eut cependant quelques éclaircies dans ces tristesses. Ce fut d'abord le mariage de notre plus jeune tante, qui, après la mort du grand-père Reynaud, était venue vivre avec nous; puis la naissance de notre soeur, qui fit luire sur toute la maisonnée un chaud rayon de soleil, et enfin l'arrivée d'un des oncles de Lyon qui s'installa sous notre toit.

Je ne sais par suite de quel arrangement il devait avoir la direction de la fabrication et de la chambre des couleurs, le jour où les affaires reprendraient leur essor. Ce que je sais bien, c'est qu'en attendant ce réveil, qui ne vint jamais, il s'exerçait furieusement à ses futures fonctions.

Il avait apporté avec lui un grand nombre de volumes, illustrés pour la plupart. Il consacrait tout son temps à en colorier les illustrations. C'était une manie; il coloriait tout ce qui lui tombait sous la main; il coloria même une grammaire espagnole.

Ce brave homme adorait mon frère, se prêtait à toutes ses fantaisies; il poussait la faiblesse jusqu'à se faire le complice de ses fredaines, en l'aidant à les cacher, et même en m'en accusant. Un beau matin, las de colorier, il disparut, et nous ne le revîmes plus. Je crois bien qu'il a posé à son insu pour l'un des personnages du _Nabab_. Il y a dans ce roman un certain caissier de la «Caisse territoriale» qui lui ressemble terriblement.

VII

Un autre de nos souvenirs de cette époque, c'est celui des clubs. Notre père s'était toujours occupé de politique, en théorie bien entendu, sans l'ombre d'une ambition personnelle, encore qu'il eût pu, tout comme d'autres, obtenir un mandat de député. De tout temps, pendant les repas, quand le chapitre affaires était épuisé, la politique formait le sujet ordinaire de ses entretiens avec notre mère, ou, pour parler plus exactement, de ses monologues. Il la jugeait au point de vue de sa passion royaliste et n'admettait guère qu'on lui tînt tête.

Au petit cercle Cornand, où il allait tous les jours, il trouvait de braves gens pénétrés des mêmes idées que lui, un vieux magistrat surtout, qui exerçait sur son esprit une grande influence, parleur éloquent, expliquant les événements avec assez d'ingéniosité et s'exerçant à les prévoir.

C'est lui qui, profitant du passage à Nîmes d'un des fils du roi, alla déposer à son hôtel une carte sur laquelle il avait écrit ces vers:

Prince, ne croyez pas que le Français oublie Les bienfaits dont il fut redevable à ses rois; Ils sont, quoiqu'exilés, présents à la patrie Plus que l'usurpateur qui lui dicte des lois!

Et l'excellent homme était fier de ce qu'il considérait comme un acte de courageuse audace. Notez qu'il était magistrat inamovible. De tels traits peignent une race.

Notre père nous revenait du cercle tout plein de ce qu'il y avait entendu. Il nous le répétait, en y mêlant ses réflexions personnelles. Toute sa politique d'ailleurs se résumait en ceci: la révolution de 1830 avait été un crime; la France serait malheureuse tant que les Bourbons n'auraient pas reconquis leur trône. Il fallait donc souhaiter et hâter la restauration du roi légitime.

À l'exposé de cette politique, il ajoutait ordinairement quelques dures vérités pour «ces révolutionnaires», à qui il se plaisait à attribuer sa ruine. Du plus loin qu'il nous souvienne, nous avons entendu parler de Genoude, de Lourdoueix, de Madier-Montjau, celui qui «avait demandé pardon à Dieu et aux hommes» de sa conduite en 1830, de Guizot, de Thiers, d'Odilon Barrot, et Dieu sait avec quelle amertume pour certains d'entre eux. C'est dans ces idées que nous avons été élevés.

Quand la révolution de 1848 eut créé à notre père des loisirs forcés, la politique l'absorba; elle était devenue l'unique préoccupation de tous les Français. Échauffourées locales, revues de la garde nationale, patrouilles nocturnes, anxiétés causées par les émeutes de Paris, incertitudes du lendemain, on ne parlait pas d'autre chose autour de nous.

Notre père fréquentait les chefs du parti royaliste. À l'approche des élections, ils lui demandèrent d'ouvrir ses ateliers à des réunions dans lesquelles leurs candidats viendraient se faire entendre. Il se prêta à leur désir. Pendant plusieurs soirs, en jouant dans le jardin, nous eûmes le spectacle de ces bruyantes assemblées dont nous ne nous expliquions ni la cause ni le but, et qui se résumaient pour nous en discussions tumultueuses, en interruptions passionnées, en vitres brisées surtout.

Après les élections, il fallut faire remettre aux fenêtres une centaine de carreaux. Il est vrai que la liste royaliste avait passé. Tout retomba ensuite dans le silence, et notre vie reprit sa physionomie accoutumée. Ce fut pour peu de temps.

À quelques semaines de là, la fabrique fut vendue à une communauté de carmélites, qui s'y établit et y réside encore aujourd'hui.

«Ce fut un coup terrible, a écrit mon frère... Dieu, que je pleurai! Je n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez, oh! non!... J'allais m'asseoir dans tous les coins, et regardant tous les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes:--Adieu, mes chers amis;--et aux bassins:--C'est fini, nous ne nous verrons plus.»

La part faite à l'imagination du romancier évoquant, devenu homme, les souvenirs de ses jeunes années, ce qui est sincère dans ceux-ci, c'est l'expression de tristesse qui s'y trouve. Nous eûmes un amer chagrin en quittant les lieux où s'était écoulé, heureux et paisible, le meilleur de notre enfance. Nous allâmes habiter un petit appartement rue Séguier, tandis que notre père partait pour Lyon, où il voulait tenter la fortune.

Rue Séguier, nous eûmes vite fait de reconstituer notre existence de la fabrique. Là encore, nous avions un jardin, un vrai jardin avec des arbres, des fleurs, une serre abandonnée. Alphonse y retrouva sa cabane, ses grottes, son île de Robinson; une petite amie, fille du propriétaire, lui tint lieu de Vendredi. D'ailleurs, il commençait à ne plus prendre le même plaisir à ces jeux. Il leur préférait les bruyantes récréations de l'école Canivet, les gamineries avec les camarades, les niches faites aux voisins.

Parmi ceux-ci, se trouvait un vieux bonhomme qui vivait seul en sauvage dans une maison de mine mystérieuse, toujours close. Mon frère et l'un de ses compagnons trouvèrent drôle d'aller à la nuit, au retour de l'école, tirer la sonnette du solitaire pour disparaître ensuite, de telle sorte qu'en venant ouvrir, il ne trouvait personne.

Ce manége dura huit jours. Le neuvième, notre homme exaspéré se mit aux aguets; quand, le soir, les petits se présentèrent comme d'habitude pour tirer la sonnette, il ouvrit la porte, leur apparut terrible, et bondit sur eux, le sang au visage, aveuglé par la fureur. Ils prirent la fuite à toutes jambes, se jetèrent dans l'allée de notre maison, que la nuit remplissait d'ombre; grimpant vivement l'escalier, ils vinrent se réfugier chez nous, affolés par la peur.

L'homme les avait suivis dans l'allée obscure; mais il en ignorait les êtres; il s'engagea à droite, au lieu de s'engager à gauche, et dégringola, avec des cris de détresse, sur les marches qui conduisaient dans les caves. On accourut, on le releva à demi écloppé, on le reconduisit chez lui.

L'affaire n'eut pas de suites; mais on peut croire que dès ce jour la sonnette fut laissée en repos. J'avais été le témoin des angoisses et des terreurs de mon frère; je devins ainsi le confident de ses fredaines d'écolier, que je l'aidais à dissimuler à nos parents.

Cet épisode est le dernier de cette période de notre enfance. Au printemps de 1849, nous partîmes pour Lyon, où notre père avait trouvé une position lucrative.

Ma mère ne put se séparer de sa famille et de son cher Nîmes sans un profond déchirement. Sa douleur jeta sur tout le voyage un voile de mélancolie, à travers lequel j'en revois encore les diverses circonstances, si propres à impressionner des enfants de notre âge: le trajet en diligence jusqu'à Valence, la monotone montée du Rhône en bateau à vapeur, l'arrivée à Lyon, notre course en fiacre sur les quais aux maisons hautes et noires, notre installation à un quatrième étage de la rue Lafont... Je peux, comme le Petit Chose, m'écrier aussi: «Ô choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée!»

VIII

Lorsque aujourd'hui, séparé du temps que je raconte par près de trente années laborieusement remplies, embrassant du regard de ma mémoire cette longue période, je me demande quelle a été l'époque la plus triste de ma vie, tout mon passé déclare que ce fut celle de notre séjour à Lyon. C'est bien la même impression que je retrouve dans ce passage d'une étude de mon frère: «Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il brouillasse; et dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de l'humidité de l'air.»

À côté de ces causes purement physiques de la tristesse qui s'éveille en moi au souvenir de Lyon, il en est d'autres, toutes morales, tout intimes, et qu'il me serait malaisé de taire ici.

J'allais vers mon adolescence. Mon esprit, mûri de bonne heure par le spectacle des malheurs de mes parents, s'était, pour me servir du seul mot qui rende exactement ma pensée, précocement virilisé et en même temps mélancolisé. Les perplexités de mon père, les larmes de ma mère, en tombant sur mon coeur, le disposaient mal aux récréations de mon âge.

Elles développèrent en moi une sensibilité maladive, dont je tenais le germe de ma mère. Je pleurais à propos de tout, pour le plus petit reproche, pour une question à laquelle j'étais embarrassé de répondre.

Personne n'y comprenait rien; je n'y comprenais rien moi-même, et j'eusse été bien entrepris pour expliquer le motif de mes larmes. Lorsque, dans le _Petit Chose_, mon frère a tracé le touchant portrait de Jacques, il s'est souvenu de ce trait de ma nature. C'est par là surtout que le pauvre Jacques me ressemble, bien plus que par les diverses aventures, de pure imagination pour la plupart, à travers lesquelles mon frère l'a fait se mouvoir, en s'attachant, avec l'éloquence d'un coeur reconnaissant, à dépeindre la sollicitude d'un aîné pour son plus jeune. Je dirai cependant, pour n'y plus revenir, qu'entre toutes ces aventures, il en est une rigoureusement vraie: «la scène de la cruche».

Nous étions si malheureux, nos entreprises réussissaient si mal, qu'on ne songeait guère à nous procurer des plaisirs. Les seuls qui nous fussent permis, parce qu'ils étaient à la portée de notre bourse quasi vide, consistaient en quelques excursions dans les environs de Lyon, aux Charpennes, à la Tête-d'Or, dans les bois de la Pape.

Ces bois, que je n'ai pas revus et qu'une ligne ferrée a détruits, me dit-on, étageaient sur les rives du Rhône leurs vertes splendeurs et nous révélaient, à nous petits Méridionaux grandis sous un soleil brûlant, dans des campagnes jamais arrosées, calcinées par ses feux, les beautés des prés, des eaux et des bois. Nous faisions à deux, Alphonse et moi, ces lointaines promenades; nous y puisions, dans des sensations de nature, cet amour des champs que nous avons également gardé.

Le dimanche, j'accompagnais mon frère aîné à Notre-Dame de Fourvières. Il m'avait communiqué quelque chose de sa ferveur religieuse; il m'entraînait à toutes sortes de pieux exercices chez les Jésuites, chez les Capucins; il me poussait vers le cloître. Nous ne nous entretenions guère que de la vie des bienheureux, de leurs mortifications, de leurs vertus, en gravissant les chemins escarpés de la colline sainte.

Nous nous arrêtions aux étalages des marchands d'objets de piété, où, sur des lits d'ouate, les crucifix d'ivoire, les médailles d'or et d'argent, les chapelets étaient entassés à côté des scapulaires, des livres d'heures, de mille brochures étranges, fruit d'un illuminisme maladif.

Au long des devantures, des couronnes d'immortelles et de jais, des cierges en faisceau se balançaient au vent, heurtant les murailles tapissées d'estampes grossièrement enluminées. Ces estampes représentaient des scènes du Nouveau Testament, des portraits de saints, des allégories mystiques; la collection de tous les champignons connus, vénéneux ou non; un tableau de tous les accidents possibles, brûlures, piqûres, empoisonnements, complété par le moyen d'y porter remède; le «Miroir de l'âme occupée par le péché», ce qui s'exprimait par un coeur au centre duquel un diable se tenait assis sur un trône, sceptre en main, avec des porcs à ses pieds.

Arrivés à la chapelle, aux nefs de laquelle étaient suspendus des milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout pénétrés d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'où l'on découvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la place Bellecour et son square dominé par le monumental Louis XIV de Coustou; la Saône déroulant ses sinuosités entre les quais superbes, dominés d'un côté par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux façades sombres, percées de mille fenêtres, encadrant les armatures des métiers à tisser et béantes comme des crevasses ouvertes sur des abîmes de misère; le Rhône, avec son flot jaunâtre, qui semblait entraîner dans sa rapide course, jusqu'à la Mulatière, où il reçoit la Saône dans son lit, tout un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevêtrées et vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'obélisque de la passerelle du Collége, les arches noirâtres et massives du pont de la Guillotière; au delà du fleuve, de vastes plaines tour à tour nues et boisées, habitées et désertes, coupées çà et là par la masse des forts armés de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chaîne de petites collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphiné, dont les crêtes neigeuses, noyées dans les vapeurs dorées du soleil couchant, rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.

Quelques mois après notre arrivée à Lyon, sur le conseil de mon frère aîné, qui allait commencer ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix, on nous fit entrer à la manécanterie de Saint-Pierre. À la condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre là nos classes de grec et de latin. Mon pauvre père n'avait pas trouvé de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos études sans bourse délier. Ce fut du temps perdu. Les cérémonies religieuses prenaient toutes nos heures; les études étaient reléguées au second plan.

Nous eûmes là toutes sortes d'aventures désastreuses; c'est l'époque de ma vie où j'ai le plus pleuré. J'étais d'une maladresse!... Je ne pus jamais apprendre à servir la messe du grand côté; un jour que je la servais tout seul, je m'empêtrai tellement dans le cérémonial, que je sonnai le _Sanctus_ à l'Évangile, déroutant tous les fidèles.

Alphonse eut aussi ses malheurs: «Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale!»

Le pis est que, dans le désarroi de cette étrange existence, mon frère devenait un petit bonhomme terriblement indiscipliné. Ne s'avisa-t-il pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il n'y eut pas d'accident...