Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 10

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D'autre part, plusieurs personnages que je pourrais désigner s'agitaient, un peu inquiets, convaincus qu'Alphonse Daudet avait entrepris de les livrer tout vivants à la curiosité contemporaine. Ils se trompaient les uns et les autres; la suite du roman a dû le leur prouver. L'auteur leur a pris à tous quelque chose, comme c'était son droit. Il n'en est pas un qui ait posé entier devant lui. Il suffit de connaître le personnel politique de nos jours pour discerner ce qui appartient à l'un de ce qui appartient à l'autre.

J'en reviens à _Jack_. Mon frère m'avait longuement entretenu de ce roman avant de l'écrire. Appelé à la direction des journaux officiels, je le lui demandai pour le _Bulletin français_ que nous venions de fonder, moi, représentant le ministre de l'intérieur, avec Émile de Girardin et Wittersheim, en remplacement du _Petit Journal officiel_, disparu avec l'Empire. Il était déjà chargé de la revue dramatique dans le grand _Officiel_. Je la lui avais confiée, prévoyant avec raison que son talent justifierait trop bien le choix que je faisais pour qu'on pût m'accuser de népotisme. Le désir de donner un fructueux éclat au journal naissant, placé sous ma direction, devait justifier de même la publication dans ce journal d'un roman signé Alphonse Daudet.

Mais quand il me l'apporta, je fus un peu effrayé de la mise en scène, dès le début, d'un établissement de Jésuites. Le caractère officiel de nos deux journaux m'avait déjà créé certains embarras et devait m'en créer d'autres, tous nés de la difficulté de laisser aux écrivains leur liberté sans engager la responsabilité du gouvernement. Il est des députés qui épluchaient toute la partie non officielle, les articles d'art, les articles de littérature, jusqu'aux faits divers, d'où j'avais dû bannir tout récit de crime, de suicide ou d'attentat, et qui portaient plainte au ministre pour toute ligne qui leur déplaisait. Les journaux de ce temps sont pleins de critiques et d'attaques ayant pour origine «les libertés» de la rédaction des feuilles gouvernementales.

Je me souviens notamment d'une circonstance qui, dans notre modeste milieu de rédacteurs unis par une étroite solidarité, prit les proportions d'un événement. Dans un article consacré à un livre de médecine, mon savant collaborateur Bouchut, faisant allusion à je ne sais quelles maladies nerveuses, avait timidement insinué qu'il serait aisé d'expliquer physiologiquement les extases de sainte Thérèse. Dans cette assertion si simple et si vraie, l'honorable M. Keller vit la négation des miracles. Il me le dit pendant une séance à Versailles, et, après avoir vainement tenté de m'arracher la promesse d'une rectification, il alla signaler l'article à M. Buffet, président du conseil et ministre de l'intérieur depuis quelques heures seulement.

Quoique M. Buffet soit certes incapable d'exiger d'un honnête homme un acte attentatoire à la dignité professionnelle, dans le premier moment, il insista pour obtenir que je désavouasse mon collaborateur. On devine ma réponse. Insistance d'une part, résistance de l'autre: l'incident dura deux jours; je n'y coupai court qu'en déclarant qu'on pouvait bien me révoquer, mais que je ne désavouerais pas mon collaborateur. Bienveillance ou faiblesse, M. Buffet répugnait aux mesures extrêmes, et l'affaire se dénoua par une lettre que m'écrivit le docteur Bouchut, dans laquelle il prouva, avec beaucoup d'esprit, que nous étions l'un et l'autre au-dessus de notre mésaventure.

Je n'ai raconté ce trait de nos moeurs politiques que pour expliquer les causes qui me firent hésiter à publier _Jack_. Mon frère, au courant de mes ennuis, renonça à discuter mes objections. Il porta son roman dans cette hospitalière maison du _Moniteur_, toute pleine de grands souvenirs et de traditions littéraires. Paul Dalloz s'empressa de l'accepter.

En librairie, ce livre ne rencontra pas la vogue du précédent; cela ne peut s'expliquer que par la nécessité où se trouva Dentu de l'éditer en deux volumes et d'en élever le prix, car jamais les qualités de l'écrivain et du poëte ne s'étaient affirmées avec plus d'éclat; jamais il n'avait au même degré exprimé son amour pour les petits et les humbles, ni révélé ce don d'émouvoir les autres au contact de sa propre émotion, de manier l'ironie, de décrire le décor où il fait vivre ses héros.

Qu'il mette à nu la cervelle d'oiseau d'Ida de Barancy; qu'il nous montre d'Argenton, le plus important des ratés, si fièrement campé dans sa nullité et sa sottise; qu'il nous mène à la suite du pauvre Jack, fuyant le gymnase Moronval, s'égarant dans les champs enveloppés d'ombre, dominé par la terreur du noir, du silence et de l'inconnu; qu'il nous raconte le martyre du petit roi nègre; qu'il nous décrive les tranquilles paysages des bords de la Seine; qu'il nous conduise à Indret pour nous faire rire avec Bélisaire et pleurer avec Jack; qu'il nous ouvre le calme intérieur des Rivais; qu'il nous fasse assister aux dernières heures de la victime de d'Argenton, partout son talent s'est manifesté avec une rare puissance, et quoiqu'on ait prétendu, en lui en faisant tour à tour un tort et un mérite, qu'il manquait d'imagination, il a donné, par l'arrangement et l'accumulation logique d'événements peut-être arrivés, toute l'illusion de l'invention complète et personnelle.

Puis, dans la féerie des descriptions, les types se pressent, nombreux, multiples, originaux, avec de la chair sur les os, des muscles sous la peau, du sang dans les veines, toutes les forces de la vie.

Dégagé comme _Fromont jeune et Risler aîné_ de la préoccupation d'actualité, visible dans le _Nabab_, les _Rois en exil_ et _Numa Roumestan_, _Jack_, à le considérer isolément, reste cependant comme une étude de moeurs révélatrice et rigoureusement exacte, traversée par un vif sentiment de modernité. Vue dans l'ensemble, l'oeuvre m'apparaît comme un livre de transition, après lequel Alphonse Daudet allait créer un moule nouveau pour le roman moderne, en y introduisant, avec des personnages vivants, notre histoire sociale et politique, inaugurer ce que j'appellerai sa seconde manière, caractérisée par la préoccupation d'actualité dont je viens de parler.

Cette préoccupation procède elle-même d'un constant souci de vérité. Elle devait naturellement compléter la faculté maîtresse de ce talent, qui de la plume fait un pinceau, donne au style le relief de la peinture, de l'arrangement des mots fait jaillir la couleur et amène devant les yeux, fixés sur une page imprimée, les hommes et les choses, dans une vision aussi intense, aussi saisissable en ses contours que la vie elle-même.

C'est ici le cas d'ajouter que ce qui constitue la valeur spéciale des livres d'Alphonse Daudet, ce qui leur assure de sérieuses chances de durée, c'est qu'ils sont dans leur ensemble un exact reflet de son temps. Contes, romans, et même études intimes comme celles dont se compose ce volume: _les Femmes d'artistes_, un des moins connus, que je recommande aux gourmets, tous renferment un côté documentaire qui en relève singulièrement le prix.

Tel récit des _Lettres à un absent_, tel épisode des _Rois en exil_, est une page d'histoire que devront lire, avant de se mettre à l'oeuvre, ceux qui dans l'avenir entreprendront de nous étudier, nous leurs devanciers, dans les événements, dans la famille, dans les hommes. La mort et les funérailles du duc de Mora, la visite du bey de Tunis au château du Nabab, l'atelier de Félicia Ruys, l'agence Lévis, la veillée des armes, le voyage dans sa ville natale de Numa Roumestan ministre, voilà de l'histoire au meilleur sens du mot; non l'histoire officielle des faits, mais cette histoire des passions, des appétits, des aspirations qui aident à les comprendre. Mérimée avait raison quand il se disait prêt à donner tout Thucydide pour une page des Mémoires d'Aspasie. Il n'en faut pas davantage pour éclairer d'un jour lumineux une civilisation disparue.

En commentant l'histoire de cette façon, en s'emparant ainsi des hommes et des choses, le roman moderne a fait une conquête glorieuse. Il a, de plus, imposé à la science historique des conditions nouvelles. Parmi les jeunes, tous ceux qui s'occupent de cette science ont compris que puisque le roman leur prenait quelque chose, l'histoire devait aussi prendre quelque chose au roman. Elle lui a pris sa forme, ses analyses, ses descriptions et jusqu'à ses dialogues.

Naguère encore, à de rares exceptions près, les historiens, même les plus illustres, auraient cru manquer aux règles de leur art, à la majesté du passé, aux grandes mémoires; ils auraient cru rapetisser les événements en se départissant d'un style froid et compassé, en campant leurs personnages dans un cadre descriptif, en nous montrant leurs traits, en ramenant leurs actes aux proportions de l'existence quotidienne, en les faisant agir et parler ainsi que nous agissons et parlons nous-mêmes.

L'école moderne a modifié, transformé le procédé; elle le modifiera, le transformera plus encore, et cette révolution pacifique aura été déterminée par la transformation du roman, qui s'est opérée elle-même sous l'empire du goût public. Car, c'est là ce que ne doivent pas oublier ceux d'entre nous qui ont quelque souci de ne pas sombrer dans l'indifférence générale, ce que la génération contemporaine demande aux artistes, c'est la réalité, c'est la vie. Le roman pour lui-même, c'est-à-dire la fiction, est mort, bien mort. Dans les livres qui sollicitent son attention, ce que le lecteur entend trouver, c'est lui-même, ses vices, ses vertus, sa propre image, tout ce que seul il ne sait pas voir. L'art du romancier, comme l'art du peintre, comme l'art de l'historien, consiste à le lui bien montrer sous les diverses formes que comporte chacun de ces genres.

C'est là, à peu de chose près, je le sais, la doctrine de l'école naturaliste. L'esprit de décision avec lequel elle s'est approprié ces vérités, en essayant de s'assurer la personnalité d'Alphonse Daudet, n'a pas moins fait pour son succès que le vigoureux tempérament du plus célèbre de ses apôtres. Mais quelles que soient les formules scientifiques, un peu puériles, dont il les a vêtues pour en parer comme d'un mérite spécial et personnel la conception de ses romans, on ne saurait admettre que ces vérités sont de son invention, que ces règles sont exclusivement siennes.

Elles avaient cours avant qu'il les inscrivît sur son drapeau et entrât en campagne en leur nom. Sans remonter à Balzac, il est bien difficile, lorsqu'on songe au chemin qu'elles ont fait depuis, à la part qu'elles ont dans nos préoccupations, de ne pas attribuer la principale cause de leur progrès à Edmond et Jules de Goncourt. Voilà les vrais pères du roman naturaliste; l'_Assommoir_ a eu son aïeul, _Germinie Lacerteux_; les principes de l'école sont là, mis en pratique dans cette manifestation d'un viril talent qui n'a jamais cherché ni à les professer dogmatiquement, ni à les imposer, et qui n'a voulu en démontrer la puissance que par l'emploi qu'il en faisait. Si donc il n'est pas permis au plus illustre servant du naturalisme de se proclamer inventeur sans commettre une lourde injustice, il lui est plus aisé de rattacher les Goncourt à son école, qui est la leur.

Mais il ne saurait de même y faire entrer Alphonse Daudet, dont les qualités de poëte et d'écrivain, les exquises délicatesses, les tendresses profondes, les répugnances pour tout ce qui est trivial ou grossier, protestent contre l'usage qu'on voudrait faire de son nom dans un parti qui ne doit ses victoires qu'à ses chefs, qui n'a rien fondé encore, et qui disparaîtrait brusquement s'il les perdait.

Non, Alphonse Daudet ne peut être enrégimenté ni dans ces rangs, ni dans d'autres; il est trop peu homme d'école et de dogme, trop contraire à tout ostracisme, trop fièrement indépendant et, pour tout résumer, trop complétement artiste! Quelque effort qu'on fasse pour lui imposer une étiquette, cet effort restera vain. Alphonse Daudet est lui-même. C'est là l'essence de son originalité native, la marque personnelle de son oeuvre.

Petites-Dalles (Seine-Inférieure), août-septembre 1881.