Part 9
--Enfin, vous leur ferez des promesses... augmentation des retraites ouvrières... participation aux bénéfices... maintien des huit heures...
--Hum! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées.
--Je sais bien... Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si vous voulez qu’ils votent pour vous!
--Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le crâne, aux ouvriers!
--Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là.
--Les faire marcher? Je comprends... Mais il y a quelque chose dont nous n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance.
--Laquelle? La question du journal local à créer?
--Non, pas cela.
--Le point de vue financier?... Notre ami Cousinet vous ouvrira les crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet?
--Ce n’est pas cela non plus... Il s’agit d’une question d’ordre général.
--Précisez, monsieur le curé.
--Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion?
--La religion? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique... mais avec prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là: ce serait extrêmement dangereux.
--Compris, dit l’abbé... Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être catholique avec prudence: impossible de me camoufler. Quand je m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu.
--Du bon Dieu? Aïe!... Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle pas du tout du bon Dieu.
--C’est ça, le bon Dieu vous gêne!
--Nous parlons sérieusement...
--Le bon Dieu, c’est très sérieux... même en temps d’élections!
M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat:
--Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez de voix pour être élu. Le reste ne compte pas!
Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça:
--Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose.
--Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au point de vue des intérêts matériels...
--Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être utiles à l’Église? Elle nous aide, nous l’aiderons.
--Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la religion.
Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.
--Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous les problèmes humains est dans l’Évangile.
--L’Évangile? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de tomber.
--L’Évangile? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon.
--L’Évangile? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros comme une bûche.
Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme Cousinet échangeaient un regard inquiet.
--Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il faut nous inspirer... Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas?
--Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien...
--Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur... Que cette morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de haines, plus de saloperies dans le monde.
Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue; mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas.
Bédarieux ne put cependant se contenir... Il avait repris de la fine Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait.
--Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut encore en pincer, de la guitare de l’Évangile? Ah! ça, mais vous êtes donc socialiste?
--Je suis croyant.
Mais Mâchecolle intervint, souriant:
--L’abbé est croyant... Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat. Vous voyez! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut nous être très utile. Un peu de socialisme--chrétien, bien entendu, c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public--un peu de démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers. Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité, donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes vagues qui n’engagent à rien... Et vous nous attirerez des voix, j’en suis sûr!
--Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane!...
--Oh! très drôle! pouffa le baron Kepler.
--Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires populaires.
--Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens sont bons pour faire triompher la cause! Et permettez-moi d’ajouter, monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en définitive, les forces sociales...
--Ça dépend, répliqua le prêtre...
--Comment, ça dépend?
--Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les combat. Léon XIII...
--Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux... Il a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés.
--C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux personnel.
--Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie mission... Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être: des gendarmes!
--Des gendarmes? se récria l’abbé... Moi, je suis un gendarme?
--Sans doute... Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie: c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas! Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente!... Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce qui constitue la base même de la société!
--Oui, un gendarme! répéta le baron Kepler... Quoi de mieux? C’est beau, un gendarme!
--C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.
--C’est utile! affirma Cousinet.
Mais le curé était devenu écarlate--d’autant plus qu’il avait avalé, sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon--et s’étant dressé, il s’écria:
--Moi, un gendarme?... Moi, qui suis allé au front? Moi qui ai été poilu?...
--Un gendarme moral, entendons-nous! précisa Mâchecolle.
--Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille!...
Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse, proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du café, de passer dans la galerie.
Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles quand les convives se mettent à parler politique.
Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin: ces messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des instructions du coadjuteur lui revint aussi...
Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode.
--Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer... Ce serait trop leste pour M. le Curé!
Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne humeur:
--Pensez-vous!... Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux tout entendre et même je peux tout voir... Pour l’effet que ça me fait!
IX
HISTOIRE DE LA PUCELLE
--C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal pour tromper son mari.
Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son _Hôtel du Doyenné_ et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto... Or, madame Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir savamment assaisonné et sans appréhensions.
Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit... Dans le vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait plus de plaisir que sa maîtresse.
--Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur... Dire qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari, c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru!
Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il avait répété à Pierre de Sableuse:
--Ne vous occupez de rien--les élections, j’en fais mon affaire!--mais venez tenir compagnie à Mme Cousinet... Elle s’ennuie dans ce pays de sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se faire une relation intéressante!
--Vraiment?
--Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable... Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux!
M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer», comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.
--Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième vitesse, tiens-le bien!
--Sois tranquille, mon gros loup!
Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire--certain jour d’orage--dans sa chambre... Les domestiques étaient à l’office, dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda, à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un air digne, au moment voulu.
--Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante... Je l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle. Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour elle un prix Montyon à l’Académie française.
Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,--c’était l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections futures.
Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé, tout simplement, le _Salut national_, avec cette devise «Pour Dieu, pour l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très au courant de la cuisine électorale.
--Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois... C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires comme personne.
Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie en servant la cause des riches... Mais ce pauvre homme, que tout intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait être plus utile au cours d’une campagne électorale.
M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de gros tabac.
M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne pouvaient l’étonner le moins du monde.
Il se mit donc à la besogne, fabriquant le _Salut national_ avec un grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à chandelles.
Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra inquiet.
--Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort... Vous traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins... Cela me serait très désagréable de me battre en duel!
--Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups d’épée et une balle... C’est dans mes attributions.
--Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami... Mettez-leur le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là!
M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment à l’archevêché:
--Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à l’horizon la victoire des braves gens?
--J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous, plusieurs mois!
--Il est vrai... Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet?
--Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit quelques mots des élections... «Je ne vous donnerai jamais qu’un conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter pour les bons bougres, contre les mufles!»
--Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le moment venu, que ce brave curé marche à fond... Je le secouerai, soyez tranquille!
M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme:
--Tu dors... Il faut te remuer!...
Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter:
--N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez?
Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait:
--Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut!
Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de Mme Cousinet:
--Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics; il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes de Merville... Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins?
--Oh! très bien... Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres, des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute la séance, je leur ai montré comment on danse le _shimmy_. Ah! ce n’est pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province! Mais c’est la nouvelle couche...
--En somme, ces dames te traitent gentiment?
--On ne peut mieux... Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, _Moi, j’veux tout c’ qu’il veut_, _Victor, tu vas fort_, _C’est ça qu’est bon_... Et, ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas des pimbêches.
--Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne propagande.
Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille, de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa maîtresse:
--Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature... Je ne tiens pas du tout à être député.
--Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons plus nous voir...
--J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la liste républicaine conservatrice...
Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt. Je ne peux pas me passer de Pierre... Mais lui non plus!»
Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.
--C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces arguments-là pour la fin de la campagne... Jamais vous ne trouverez mieux au moment décisif!
--Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées... Vous verrez quand je m’y mettrai!
L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales... Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu: cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève... Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme, même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant:
--Cette compromission m’est pénible... Mais c’est en vain que j’ai cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue, puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris... C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne pas être compris, même par nos enfants!
Puis, tristement, il ajouta:
--Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!...
L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la consigne donnée par l’archevêché...
--Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi... Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance?
La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse.
--Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement, Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.
L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en cachant sa gêne:
--Ne vous frappez pas, madame la comtesse... S’il y avait quelque chose de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu...
En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses observations avaient été aussi mal accueillies que possible.
--Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun remords... Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits sur leurs femmes!
--Oh! fit le curé en rougissant.
--En prend qui en veut... Mais celui qui s’abstient n’a pas à en dégoûter les autres!