Part 2
--Oui, vous avez fait cela, vous, un prêtre! Vous avez vendu un objet d’art, un chef-d’œuvre admirable, à un de ces pillards d’églises qui parcourent les campagnes pour abuser de l’ignorance, de la bêtise et parfois--j’ai honte de le dire--de la cupidité de certains desservants. Vendre une image de Notre-Seigneur, est-ce possible! Et le pire, c’est que votre acte inqualifiable va nous attirer de graves difficultés avec l’administration, car ce Christ du XIIIe siècle, dont vous ne pouviez disposer en tout état de cause, devait être classé prochainement par le ministère des Beaux-Arts. Je venais précisément d’en être avisé... Ah! vous nous mettez dans de jolis draps et vous-même vous pouvez vous attendre à être poursuivi pour abus de confiance et détournement. Ce sera d’ailleurs bien fait!
L’abbé Pellegrin baissa la tête, comme écrasé par ce réquisitoire.
--Quelles explications pouvez-vous fournir? Je les attends avec curiosité.
Et comme le curé de Sableuse se taisait, Mgr Sibuë continua:
--Encore si l’affaire ne s’était pas ébruitée... Mais il y a scandale! Et malheur, dit l’Écriture, à celui par qui le scandale arrive. Lisez-vous les journaux, monsieur le curé?
--Je lis la _Feuille d’annonces_ de Sableuse et la _Semaine religieuse_.
L’évêque prit sur sa table un journal de Paris et l’ayant déplié, montra au pauvre homme un article intitulé: _Comment on pille nos églises; arrestation d’un étrange amateur d’art._ Puis, scandant les mots, appuyant sur certaines épithètes, il lut ces lignes:
«A la suite de diverses plaintes, la police vient d’arrêter, rue Mogador, un Levantin du nom de Samuel Zaphyri, qui se faisait appeler Achille de Saint-Preux, et se disait commandeur de l’ordre royal d’Isabelle-la-Catholique. Cet individu s’était spécialisé dans le commerce d’objets d’art religieux qu’il se procurait en usant des moyens les moins délicats. Il exploitait la pauvreté ou la naïveté de certains curés de campagne à qui il proposait, souvent avec succès, l’échange d’authentiques chefs-d’œuvre plus ou moins ignorés contre une camelote fabriquée dans le quartier Saint-Sulpice. Zaphyri offrait aussi de l’argent aux ecclésiastiques dans l’embarras en leur disant: «Ce sera pour vos pauvres!» Nombre d’ecclésiastiques, qui ignoraient la valeur des objets d’art convoités par l’insinuant personnage, sont tombés dans ce piège habilement tendu. On cite parmi les dernières dupes de l’aventurier l’abbé Pellegrin, desservant de l’église de Sableuse (Eure), qui lui aurait livré un magnifique Christ en bois sculpté datant du XIIIe siècle. Interrogé à ce sujet, Zaphyri a déclaré: «L’objet m’a été vendu 5.000 francs... J’ai fait une affaire, tout simplement, sans exercer aucune pression sur le curé qui a paru enchanté de l’aubaine et qui m’a même fait boire de son petit vin blanc. S’il y a un coupable, ce n’est certainement pas moi.» Ajoutons que cet étrange amateur d’art, d’ailleurs soupçonné de nombreux vols avec effraction dans diverses églises, ravitaillait l’Amérique en chefs-d’œuvre de tous genres et de tous styles. Son appartement était rempli de statues, de tableaux, de reliquaires, de chandeliers, de chefs-d’œuvre de notre art médiéval: toutes ces merveilles devaient prendre le chemin de l’Amérique. L’instruction qui vient d’être ouverte nous réserve maintes surprises.» Voilà, monsieur, le curé... Est-ce assez clair?
Le curé de Sableuse s’était dressé, rouge d’indignation.
--Une affaire? s’écria-t-il d’une voix tremblante... Ce salaud ose dire qu’il a fait une affaire avec moi? Non, mais chez qui? La vérité, Monseigneur, c’est qu’il m’a empaumé en me disant: «Ce que je vous donne, c’est pour vos pauvres.» Et des pauvres, des malades, des vieux, des orphelins, j’en ai des floppées à Sableuse. Alors, quoi, je n’ai pensé qu’à eux... Ce sont mes enfants et leurs plaintes me font mal. Car je n’ai rien à leur donner, rien que de bonnes paroles, des consolations, des espérances, des biftecks courant d’air, quoi!...
--Les secours spirituels de notre sainte religion...
--Ça retape les âmes, mais ça ne remplit pas les ventres. Dieu lui-même n’a pas distribué des boniments à ceux qui le suivaient: il leur a balancé du solide, des pains et des poissons pour tout le monde, il a fait un miracle... C’est commode, c’est pratique! Moi! j’ai eu mon miracle aussi: cinq mille balles me sont dégringolées du ciel, on peut le dire. Et je les aurais refusées? Ah! ça, jamais... Je les ai pris des deux mains, ces beaux billets, et je les ai cassés au plus vite en petits morceaux qui ont fait du bien partout où je les ai laissés tomber. Voilà l’affaire que j’ai faite, Monseigneur! Je ne la regrette pas et même si c’était à recommencer...
--Toujours la même superbe! Vous ne reconnaissez jamais vos fautes et même vous affichez l’orgueil de les avoir commises. Vous devriez plutôt avoir honte...
--Monseigneur, j’ai pensé que la charité devait avoir le dernier mot. Après tout, cette statuette, ce n’est rien: un morceau de bois sculpté et mal sculpté pour mon goût et celui de mes paroissiens et paroissiennes. Je l’ai transformé en quelque chose de vivant et même de divin, qui est le bonheur des bonnes gens auxquelles j’ai pu apporter quelques secours depuis trop longtemps attendus. Le bon Dieu, celui qui n’est pas en bois et qui ne date pas du XIIIe siècle, car il est éternel, le vrai bon Dieu ne doit pas m’en vouloir d’avoir ainsi tiré parti de son image, d’autant qu’il ne la trouve certainement pas ressemblante: pas possible qu’il soit si moche que ça!
--Votre ignorance artistique égale votre inconscience. Et vous y ajoutez encore la vulgarité du langage: quel prêtre vous faites, monsieur Pellegrin!
--Je fais ce que je peux, Monseigneur.
--En attendant les résultats de l’enquête et les sanctions judiciaires qui la suivront sans doute, sans parler de celles que je prendrai moi-même, je vous laisse à votre cure de Sableuse, mais ce n’est que provisoirement, bien entendu. Je m’en expliquerai avec Mme Cousinet qui regrettera sans aucun doute de vous avoir accordé sa protection.
L’abbé Pellegrin ploya le genou, et tandis qu’une émotion profonde se reflétait sur son visage, il s’écria:
--Monseigneur, je le jure, je n’ai pas fait de mal... Ma conscience me l’affirme. Je ne demande qu’à être digne de votre bienveillance, qu’à mériter votre bénédiction...
Mais Mgr Sibuë répondit d’un air glacial, en lui faisant signe de se relever:
--Je suis bienveillant pour tous, même pour les coupables, et je les bénis, mais encore faut-il qu’ils reconnaissent leurs fautes. Ce n’est pas ce que vous faites, me semble-t-il... J’espère, cependant, que la réflexion vous éclairera et vous guidera sur le chemin du repentir. Soyez plus raisonnable, plus humble, n’invoquez pas votre conscience pour absoudre ce que la sagesse et la prudence de vos supérieurs et de vos vrais amis ne peuvent que blâmer. Un ecclésiastique doit être, en toutes choses, et avant tout, d’une circonspection extrême, monsieur le curé. Songez-y...
--Je comprends, Monseigneur, je n’y vais pas assez avec le dos de la cuiller!
Le prélat répondit, excédé, avec un geste qui mettait fin à cette conversation:
--Il suffit... Allez, monsieur!
Et le curé de Sableuse se retira, non sans avoir fait une profonde révérence à laquelle Mgr Sibuë, qui s’était penché sur ses paperasses, ne répondit pas.
* * * * *
Dans son hôtel de l’avenue de Messine, Mme Cousinet attendait avec impatience le retour de son mari qui avait été appelé d’urgence à la présidence du Conseil: M. Verdureau se voyait contraint, par un vote inquiétant de la Chambre, de changer la composition de son ministère et s’était enfin décidé à faire appel à M. Cousinet.
--Eh bien? demanda anxieusement l’ancienne vedette du Casino de Paris à celui qu’elle croyait déjà ministre et qui venait de s’effondrer, pâle et défait, dans un fauteuil.
--C’est raté, soupira M. Cousinet en s’épongeant le front.
--Comment, c’est raté!
--Verdureau m’a tout de suite dit qu’il ne voulait pas de moi à l’Instruction publique. Et sais-tu pourquoi? Parce que je ne suis même pas bachelier.
--Quel idiot!!
--Alors, je lui ai demandé le sous-secrétariat des Beaux-Arts... Après tout, je suis collectionneur. J’ai des tableaux de maîtres et authentiques... Je les ai payés assez cher! Le sous-secrétariat des Beaux-Arts nous convenait fort bien... C’était ton engagement assuré à la Comédie-Française. Évidemment, on aurait un peu crié...
--Et pourquoi? se récria Mme Cousinet... D’abord, j’ai du talent, un talent bien au-dessus du genre music-hall. Et puis, qu’est-ce qu’il y a de choquant à ce qu’un type du gouvernement fasse engager sa femme dans un théâtre subventionné? Personne ne dirait rien s’il s’agissait de sa maîtresse!
--Possible, mais il faut faire notre deuil des Beaux-Arts.
--Tu n’as pas su parler avec assez d’énergie à cette moule de Verdureau. Ah! s’il m’avait fait appeler, je te prie de croire qu’il ne m’aurait pas résisté. On ne me résiste pas, à moi! Verdureau pas plus que les autres...
M. Cousinet, qui paraissait accablé, répliqua:
--Ma chérie, veux-tu que je te dise? Si ce délicieux sous-secrétariat, qui aurait fait mon bonheur et le tien, nous échappe, eh bien, c’est un peu de ta faute.
--Comment, de ma faute?
--Oui, Verdureau m’a dit: «Mon cher, tout ce que vous voudrez, mais pas ça! Vous comprenez, je ne peux pas confier les Beaux-Arts à un homme mêlé à l’histoire du curé de Sableuse... Car enfin, c’est votre protégé!». J’ai eu beau lui répondre que c’était celui de ma femme. Rien n’y a fait... Pour Verdureau, pour mes amis, pour mes ennemis, c’est tout juste si je ne suis pas accusé d’avoir bazardé, de concert avec ce diable d’abbé Pellegrin, le fameux Christ du XIIIe siècle dont parlent tous les journaux depuis huit jours. Ah! tu as eu une riche idée le jour où tu es allée demander à l’évêque de Merville la réintégration de ce phénomène dans sa cure! L’affaire Pellegrin est devenue un peu l’affaire Cousinet... Le châtelain et le curé de Sableuse, on vous les fourre dans le même sac, et Verdureau lui-même trouve que je suis compromis. «En tout cas, m’a-t-il dit, vous n’êtes pas indiqué pour protéger nos œuvres d’art contre les pillards d’églises... Mais comme je tiens à vous être agréable, je vous promets le haut commissariat de l’éducation physique!». C’est peu, mais c’est quelque chose.
Mme Cousinet ne paraissait pas enchantée du tout.
--L’éducation physique? s’exclama-t-elle. Ça n’a aucun intérêt. Je ne tiens pas du tout à voir défiler des gymnastes ou pédaler des coureurs cyclistes. Tandis que les Beaux-Arts...
--N’en parlons plus. Mais cela ne fait rien, j’en veux à cet imbécile de curé qui, non seulement ne m’a aidé en rien à devenir député, mais encore m’a empêché de devenir sous-secrétaire d’État. Et dire que je lui ai donné une statue de saint Joseph...
--Moi, une statue de Jeanne d’Arc! soupira l’ex-vedette du Casino de Paris.
Elle allait et venait, les sourcils froncés, la lèvre amère.
--En voilà un, s’écria-t-elle, que je vais faire saquer... L’évêque de Merville ne me refuse rien, lui! Je lui avais demandé la grâce de l’abbé Pellegrin que je trouvais rigolo dans son répertoire. Mais en voilà assez... Ce comique ne m’amuse plus. Qu’on nous en débarrasse, et cette fois, pour de bon.
--Oui, mais il est bien tard. L’affaire Saint-Preux-Pellegrin prend des proportions fantastiques. Tu ne lis donc pas les journaux?
--Je lis _Comœdia_ et la _Semaine religieuse_ de Merville.
--C’est cela, tu n’es au courant de rien. Eh bien, apprends que l’abbé Pellegrin est devenu, lui aussi, une grande vedette... La presse, qui monte en épingle l’histoire des pillards d’églises, a découvert à Sableuse un curé qui, s’il ne te distrait plus, lui paraît, à elle, un type bien fait pour amuser les badauds. Il en reçoit, des reporters, et il leur en tient, des propos dans son langage d’ancien poilu! Ton abbé Pellegrin a du succès dans les journaux et surtout dans les feuilles avancées, socialistes, révolutionnaires... Ah! c’est qu’il ne se gêne pas pour étaler des opinions bien faites pour flatter les pires ennemis de la Société! Et comme il n’a pas pour deux sous de réflexion, cet imbécile se laisse entraîner... Le Christ du XIIIe siècle est bien oublié dans tout cela. Notre bavard dit n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui. C’est charmant! Un prêtre qui trahit ainsi la bonne cause, celle de l’ordre, du capital! Où allons-nous? Et le pire, c’est que ce maudit curé devient de plus en plus populaire... Toute la France le connaît. Mes collègues, à la Chambre, me parlent de lui, me demandent des détails sur ce numéro extravagant et je sens bien qu’ils le trouvent, au fond, sympathique. S’ils l’avaient, comme moi, dans leur département, peut-être changeraient-ils d’avis! Pour moi, j’estime que l’abbé Pellegrin devient une manière de danger public... Il flatte les détestables appétits de la foule, et il nous fait rater, à moi sûrement, un sous-secrétariat d’État, à toi, peut-être, la Comédie-Française! C’en est trop... Des curés comme ça, n’en faut pas!
--C’est ce que je dirai à Monseigneur. Sois tranquille: je demanderai à Sa Grandeur de le résilier, et, cette fois, pour de bon.
--Nous aurons mieux: l’abbé Pellegrin est poursuivi... Il doit comparaître devant le Tribunal correctionnel de Merville avec son complice, cette espèce de Levantin qui se faisait appeler comte de Saint-Preux. Ah! nous verrons la tête qu’il fera, le curé, devant les juges! Ce jour-là, il aura sans doute moins de bagout. Ses boniments en argot auront, en tout cas, moins de succès.
Et M. Cousinet ajouta, très digne:
--La justice fera, je l’espère, son devoir: le curé de Sableuse sera sévèrement condamné!
II
MON CURÉ DANS LE PRÉTOIRE
Samuel Zaphyri, alias Achille de Saint-Preux, mis en liberté sous caution, avait pris, le jour même de sa sortie de prison, le premier avion pour Londres. Mais il n’était plus qu’un comparse dont le public ne se souciait guère: sans le vouloir, sans même le savoir, le pittoresque curé de Sableuse l’avait complètement éclipsé dans cette affaire qui, de la rubrique des faits divers, s’était élevée au rang de grande actualité et installée à la première page des journaux. L’abbé Pellegrin avait été «lancé» par les reporters qui lui prêtaient les discours les plus audacieux, le présentaient, en exagérant encore sa verve rabelaisienne, sa franchise ingénue, son langage rude, sous l’aspect d’une manière de curé du Danube. Et la foule s’était éprise de ce prêtre à l’âme simple qui parlait argot, mais n’en paraissait pas moins inspiré d’un esprit vraiment évangélique... Deux fois par jour, le facteur apportait au presbytère de Sableuse des lettres dont le nombre augmentait sans cesse et qui provenaient de tous les points du pays. Elles apportaient au populaire abbé Pellegrin les félicitations et les encouragements de croyants et aussi de mécréants que ses propos, partout publiés, avaient à la fois amusés et émus: persécuté pour avoir placé au-dessus de tout le devoir de charité, il n’était plus le complice ou la victime d’un marchand de bric-à-brac artistique pour Américains, mais une manière de saint à la fois pathétique et jovial bien fait pour un siècle qu’ont modelé la presse d’information et le cinéma. Car le bon curé avait été «tourné» dans son jardin, près du tombeau de Poilu, et son visage hilare, où passait cependant parfois l’ombre d’un souci douloureux, s’épanouissait sur tous les écrans lumineux de France.
L’abbé Pellegrin ne recherchait cependant aucune réclame et même toutes ces visites, toutes ces lettres--sauf celles qui contenaient quelque argent pour ses pauvres--l’importunaient et l’inquiétaient.
--Ont-ils fini de me tenir la jambe? se plaignait-il devant Valérie à qui tout ce bruit déplaisait aussi. Bientôt, je n’aurai plus le temps de lire mon bréviaire...
--Si j’étais à votre place, je ne recevrais pas tous ces gens-là!
--C’est que la plupart viennent de Paris pour me voir... Je ne peux pas leur fermer ma porte au nez. Ce ne serait pas charitable...
Valérie répondait, sévèrement:
--Vous parlez trop, monsieur le curé! Ces malins vous tirent les vers du nez et ils boivent votre vin blanc. Ah! nous étions bien plus heureux quand personne ne s’occupait de nous!
Quelques jours avant le procès devant le tribunal correctionnel de Merville, l’abbé reçut de Mgr Sibuë une lettre qui, sous peine de sanctions immédiates, lui interdisait de faire désormais la moindre déclaration aux journalistes: «Vous devez, lui disait l’évêque, vous renfermer strictement dans l’exercice de votre saint ministère, vous abstenir de tout acte, de toute parole qui pourraient aggraver encore un scandale déjà retentissant et des plus déplorables au point de vue temporel et spirituel.»
--Tant mieux! dit le curé... Me voilà paré. Quand les fabricants de bobards viendront me relancer, je leur dirai: «Je dois la fermer, c’est la consigne. Et je ne tiens pas à écoper!» Monseigneur me débarrasse d’une corvée et je lui en suis d’autant plus reconnaissant que mon vin blanc tire à sa fin!
Mais il était trop tard, et la popularité du curé de Sableuse ne pouvait plus être combattue efficacement par une telle interdiction: au contraire, cette condamnation au silence fut considérée, par une grande partie du public, comme une persécution nouvelle. Mgr Sibuë reçut, à son tour, d’innombrables lettres: elles ne ressemblaient guère à celles qui submergeaient le presbytère de Sableuse et l’abbé Lanthier, chargé de les ouvrir, crut préférable de ne pas les communiquer à Sa Grandeur.
Devant le juge d’instruction, le «complice» du pseudo-comte de Saint-Preux avait comparu plusieurs fois, mais sans se départir de sa bonne humeur et de sa truculence coutumières.
--Je ne m’en fais pas une miette... Le moment venu, je me défendrai et le bon Dieu, qui ne doit pas attacher tant d’importance à un vieux morceau de bois sculpté, me tirera de là.
--Vous devriez choisir un avocat, dit le juge.
--Pas la peine... J’ai défendu, au front, des camarades qui passaient au tourniquet et il s’agissait, parfois, de leur sauver la vie. Dieu merci, j’y suis arrivé. Mon cas est tout de même moins grave... Qu’est-ce que je risque? Au pis aller, je récolterai quelques jours de boîte... Là, au moins, je serai tranquille, je ferai une bonne retraite et je me dirai qu’il n’est pas mauvais qu’un prêtre aille en prison, quand c’est, bien entendu, pour avoir fait ce qu’il croit être le bien. Nous autres, dans le clergé, nous ne comparaissons pas assez souvent devant Hérode, nous ne trinquons pas assez souvent pour nos idées, pour notre salut et celui des âmes qui sont sous notre coupe, et c’est peut-être pourquoi nous nous faisons de moins en moins comprendre par le populo quand nous lui parlons du Christ--pas en bois sculpté, celui-là--qui est mort, entre deux voleurs, sur la croix!...
Le jour du procès, le Palais de justice de Merville fut envahi par une foule que les quatre gendarmes de service ne purent endiguer, malgré les renforts accourus en toute hâte. Outre de nombreux habitants de Sableuse, des Mervillois, très fiers du retentissement de cette affaire qui valait à leur sous-préfecture une flatteuse célébrité et un afflux d’étrangers prompts à la dépense, il y avait là des représentants de tous les journaux de Paris, des photographes, des opérateurs de cinéma... Des centaines d’admirateurs fanatiques du «bon curé» étaient venus de Paris et d’ailleurs. M. et Mme Cousinet, qui figuraient sur la liste des témoins, étaient arrivés dans leur limousine. Mgr Sibuë, cité aussi par le ministère public, était descendu, au milieu d’un silence hostile, de son coupé archaïque. Et un camelot débrouillard avait vendu en quelques minutes, sur la place du Palais, toute une provision de cartes postales qui représentaient le nouveau saint Vincent de Paul avec son large sourire, son brûle-gueule et une auréole autour de son calot de poilu.
L’abbé Pellegrin était venu de Sableuse dans le tacot de son ami, le docteur Profilex, qui conduisait lui-même. Le long de la route, ils avaient échangé quelques propos assez décousus; le médecin paraissait redouter un jugement sévère du tribunal de Merville, mais le curé, au contraire, se montrait parfaitement rassuré.
--Quoi qu’il arrive, plaisantait Profilex, vous voilà populaire, citoyen curé... Le péril noir, c’est vous. Car enfin, si vous le vouliez, vous entraîneriez les masses... Heureusement, votre soutane vous empêche de monter à cheval!
--D’autant plus que je n’ai jamais servi que dans la biffe.
--C’est bien la première fois qu’un curé obtient, en France, un pareil succès.
--Je n’ai rien fait pour cela. Et même je vous dirai que j’en ai marre de cette célébrité encombrante... Vivement la paix!
--On dit ça, mais vous l’avez bien un peu cherchée, citoyen curé, la faveur populaire...
--Moi?
--Oui, et pour l’obtenir, il vous a suffi de chanter la vieille chanson de Béranger, _le Dieu des bonnes gens_.
--Je ne la connais pas.
--Elle est cependant dans votre répertoire... Et elle produit toujours son effet quand vous la chantez, gros malin. Allons, avouez-le, c’est encore ce refrain-là que vous allez nous reprendre, tout à l’heure, devant le tribunal.
Mais le curé de Sableuse, qui ne comprenait pas, répondit:
--En fait de chant profane, je ne connais que la _Madelon_... Et Monseigneur m’interdit de la pousser, même devant ceux de mes paroissiens qui sont allés au front! Croyez-vous que cette chanson dont vous me parlez, _le Dieu des bonnes gens_, obtiendrait plus de succès auprès de Mgr Sibuë?
--Non, répondit le docteur Profilex.
C’est avec peine que l’auto se fit un chemin à travers la cohue amassée devant le palais de Justice. Des cris s’élevèrent, frénétiques, mêlés cependant de quelques sifflets:
--Vive l’abbé Pellegrin! Vive l’ami des pauvres! Vive le bon curé!...
Une jeune femme en cheveux sauta sur le marchepied et se jeta au cou du prêtre en lui disant:
--Vous êtes un saint!... Il faut que je vous embrasse.
L’abbé Pellegrin ne put repousser à temps cette fougueuse admiratrice, et tandis que la foule applaudissait avec des rires et de nouvelles clameurs, il riposta joyeusement:
--Merci, la belle, mais il m’est défendu de vous rendre la politesse!
La salle exiguë où siégeait le tribunal correctionnel était archi-comble. Le curé y pénétra au moment même où l’huissier appelait l’affaire Zaphyri-Pellegrin: il prit la place au banc des inculpés libres, sans souci de l’ardente curiosité avec laquelle le public le contemplait et, brusquement, au brouhaha des conversations, succéda un silence impressionnant.
Le président était un petit bonhomme au visage maigre, au regard dur, à la voix sèche.
--Votre nom?
--Jean-Joseph Pellegrin.
--Votre âge?
--Trente-six ans.
--Votre profession?
--Prêtre catholique... Mais ce n’est pas un métier, c’est un sacerdoce.
--Votre domicile?
--A Sableuse.
--Vous savez pourquoi vous êtes poursuivi? Complicité de détournement d’un objet dont vous étiez le dépositaire, le gardien légal. Votre complice fait défaut.
--Oui, répondit doucement l’abbé Pellegrin, il s’est débiné.
Des rires fusèrent dans la salle, mais le président, agacé, les réprima aussitôt:
--Silence! Cette affaire est très sérieuse et j’entends que tous ici, à commencer par l’inculpé, se montrent respectueux de la justice.
--Je n’ai pas du tout envie de rigoler, dit le complice de M. de Saint-Preux.
--Vous n’avez pas d’avocat?
--Je suis assez bavard pour deux. Je me justifierai moi-même...