Part 8
Certes la vie nous eût été plus douce si les questions du choix ne s’étaient posées. Mais ce choix n’ayant pas été initial, ni le sacrifice de certaine partie de nous-même à certaine autre résolu inconsciemment, comme il se doit faire pour que l’équilibre existe et continue au moins un temps d’exister, doués de trop de désirs pour accepter d’être sainement asservis à quelqu’un d’eux, nous connaissons mille regrets, avant d’avoir consenti pleinement à une seule possession. Et même, lorsque nous voulons nous distraire, nous savons trop le peu que valent nos essais. L’ennui dont longtemps fut rapetissé le sens a repris sa haute taille et, nous hantant, à nouveau il nous dépasse. Nul des divertissements qu’on nous propose ou que nous nous proposons ne saurait en avoir raison.
Alors quelle excuse inventer pour chaque virevolte? Je me suis dit qu’il me fallait aller quérir aux sources mêmes les documents pour acquérir le droit de mépriser. Mais le mépris s’est-il jamais soucié des raisons bonnes ou mauvaises, et n’est-ce point hypocrisie que chercher quelque explication à ces sacrifices, sans doute inutiles, consentis à ce que nous méprisons le plus. Cependant, Pascal lui-même, s’il eût vécu en ce siècle, Pascal, au lieu de rouler en carrosse et de connaître le loisir, s’il eût à subir tant d’odieuses contraintes mécaniques, contempler les nouvelles combinaisons de corps, de produits chimiques et pharmaceutiques, de plantes, prétextes à ce qu’on nomme vices, et dont l’époque doit à son ennui d’essayer sans cesse quelque nouvel arrangement (les ressources de l’imagination, en cette matière, ne sont d’ailleurs pas, comme chacun sait, illimitées), Pascal lui-même--que je prends ici comme simple exemple de la plus parfaite intelligence et de son merveilleux complément, l’inquiétude--Pascal lui-même contraint à de perpétuelles surenchères, n’eût-il point, avant la fameuse nuit (Joie, pleurs de joie... etc...), cherché tout comme les petits camarades quelque courant d’air humain, si rare par ces temps de calorifère, de maquillage, d’ersatz.
L’univers, ou ce qui nous est donné d’en voir, semble, à dire le vrai, promettre depuis quelques années un trop beau spectacle pour que nous ayons le courage de nous retirer. Cette curiosité donnée comme raison d’une perpétuelle attente ne fut-elle pas d’ailleurs de tout temps aussi plausible, et n’y a-t-il pas eu au long des siècles des hommes qui se disaient, comme moi aujourd’hui, que s’ils n’étaient pas résignés à de simples bonheurs et cependant acceptaient de continuer à vivre, c’est qu’ils espéraient le miracle d’une harmonie prochaine? Aussi parfois suis-je bien forcé de croire que seules ma déception passée, ma lâcheté présente et l’impuissance à renoncer où je demeure malgré tout me poussent à forger encore des rêves. Mon intelligence pourtant est grande et claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Mais les vitres tristes qui la défendent contre le froid et le chaud, la pluie et le soleil, condamnent à l’anémie mon corps et mon cœur. C’est, perpétuel, derrière l’intelligence et ses frontières, un exil. Nous voulons vivre. Nous n’avons pas la sensation, nous n’avons pas la certitude de vivre.
On empoisonna mes quinze ans avec certain petit: _Je pense donc je suis_. Je sais que je pense. Mais suis-je? Mon intelligence est grande pourtant, claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Là est ma faute.
* * * * *
Si j’écoutais la voix souterraine qui toujours a raison de mes raisons, à l’instant, je m’agenouillerais.
PRIÈRE
Mon Dieu, mon intelligence est grande, claire. Mais parce qu’en elle j’ai voulu habiter, parce que d’elle j’ai voulu voir, j’ai gâché tout et tous, moi-même et les autres.
Blancheur des draps, par quoi, mon Dieu, essaient de vous figurer sur leurs murs blancs les benoits, les naïfs, les saints, blancheur des draps, aux jours de brioche, d’eau bénite, de buis, de fiançailles, de pardon, et de mort douce, blancheur des draps blancs, et qui ne le savent, ô vous, mon Dieu, pardonnez-moi.
Mon Dieu...
--Mais quel rictus déjà creuse cette bouche. Si je retrouve ou crois retrouver Dieu, est-ce pour la seule joie de me vouloir Lucifer. Encore les attitudes. La paix mon intelligence! Silence littérature. Je ne suis pas un esprit fort. Je ne suis pas un bel esprit. Il faut recommencer:
PRIÈRE
Mon Dieu...
Hélas! il faut encore me taire, car si je veux parler de Dieu, si j’ai un tel besoin de le prier, c’est qu’un goût du blasphème déjà me tente et cherche à me faire supérieur à la notion même que mon effroi, certains jours de trop grande misère humaine, fut bien contraint d’avoir de Dieu.
Si mon intelligence grande et claire dispose des tempêtes essentielles, c’est pour, sortie du péril, se mieux recomposer et jouir de sa grandeur, de sa clarté.
Si d’autre part je renonce à toute intelligence, c’est que, m’expliquant par quelque instinct confus ou quelque élan vital, je flatterai mon corps, mon tempérament, leur prêtant des ressources qu’ils n’ont certes point.
Alors?
Si je suis victorieux de moi, ou si j’ai durant quelques minutes l’impression de l’être, ma victoire est une simple victoire à la Pyrrhus.
La bataille achevée, la comédie finie, je suis seul, les mains vides, le cœur vide.
Je suis seul.
TABLE DES MATIÈRES
I.--Du temps des autres 1 II.--Vraiment seul 19 III.--Les dernières présences 27 IV.--Mémoire, l’ennemie 43 V.--Seule, une longue obscène membrane 67 VI.--Promenades 77 VII.--La mort et la vérité 103 VIII.--Les pays et les rêves 119 IX.--Rendez-vous de sensualité, rendez-vous manqués 137 X.--Solitude, mal dont nul ne saurait guérir 167
“COLLECTION DE LA REVUE EUROPÉENNE”
OUVRAGES PARUS:
1. Philippe Soupault Le Bon Apôtre. 2. Maxime Gorki Souvenirs de ma vie Littéraire. 3. Jaime de Beslou Idéologues. (J. E. Blanche) 4. Joseph Delteil Choléra. 5. Fritz von Unruh Verdun. 6. Pierre Girard June, Philippe et l’Amiral. 7. Max Jacob L’Homme de Chair et l’Homme reflet. 8. Ramón Gómez de la Serna La Veuve blanche et noire. 9. Marcel Rouff L’Homme que l’amour empêcha d’aimer. 10. Maxime Gorki Un Premier Amour. 11. Léon Pierre-Quint Déchéances Aimables. 12. Rabindranath Tagore A Quatre Voix. 13. André Salmon Une Orgie à Saint-Pétersbourg. 14. Miguel de Unamuno Trois nouvelles exemplaires et un Prologue. 15. Gil Robin La Femme et la Lune. 16. Carl Sternheim Napoléon. 17. Ramón Gómez de la Serna Le Docteur invraisemblable. 18. Philippe Girard Lord Algernon. 19. Luigi Pirandello On tourne.
OUVRAGES A PARAITRE:
François Fosca Les Dames de Boisbrûlon. Miguel de Unamuno Niébla. Georges Ribemont-Dessaignes Céleste Ugolin. Edmond Jaloux Le retour des Hespérides.