Mon amour

Part 7

Chapter 74,029 wordsPublic domain

Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure?... Qu’était-ce que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot venu?...

15 décembre.

Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui avant qu’il m’abordât; il me touche, et je me crois la dupe de quelque farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens tragique.

Est-ce orgueil de ma part? Croirais-je le bonheur chose vulgaire? Non, pas le bonheur qui me touche! C’est sa qualité qui m’étonne: il est de la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif en face de l’apparence mystérieuse des choses.

J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit que j’ai des mots et des gestes d’enfant; je ris pour des niaiseries; et il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis:

«Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux: que va-t-elle faire de moi content de la vie?...»

20 décembre.

Une prière revient fréquemment sur ses lèvres: «Tu ne me quitteras pas!... tu ne me quitteras plus jamais!...» Et elle m’enlace; ses bras se lient à mon cou comme si elle avait peur;... peur de quoi?... de qui?... de moi?... ou d’elle-même?...

Et moi, je lui dis, naïvement:

--Comment ferais-je pour te quitter?

En effet, me séparer d’elle me semble bien impossible.

--Tu ne le pourrais pas! dit-elle, non, je sens que tu ne le pourrais pas!...

Il faut que je répète:

--Je ne le pourrais pas.

Son insistance, plus que ma crédulité, arrive à me laisser voir, au-dessus de nos têtes unies, ce rayonnement, que nie pourtant ma raison d’homme, et qui n’est produit que par l’idée de durée infinie, d’éternité...

25 décembre.

Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin; c’est berner le créateur! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à côte.

Par exemple, je lui raconte: «J’ai fait un petit voyage, tu sais, l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt. Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles; là-dessus, des amandiers en fleurs... tu vois?...

--Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois!...

--Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec une chaîne et un cadenas couverts de rouille... tu vois?... tu vois?... Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches de pin, ma chérie, _te souviens-tu?_ on apercevait l’azur de la rade de Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer?...

Ses yeux se mouillent.

--Je n’étais pas là! dit-elle, je n’étais pas là!...

Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans ma vie passée.

Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation: car il nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui.

Je continue le jeu passionné:

--Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées... On les cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de grandes marches fleuries; et elles alternent avec les œillets à demi voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé: le ciel est complètement pur... Il y a un gros réservoir, là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser; mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui glousse...

Elle m’arrête:

--Non, non! ne continue pas; cela me fait mal...

L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont échappé, à son passage.

26 décembre.

Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre lilas qui retombait jusqu’à nous.

Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes cuits que l’on retire du pot-au-feu; les marguerites et les myosotis à une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban de paille.

Comme le son des cloches est fin dans l’air d’hiver! On dirait qu’il se dépêche d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise pour filer plus vite... Oh! les beaux membres des arbres nus!... Tout gelait, au dehors, dans une substance légère et gris de perle. J’attendais... A un moment les cloches se sont tues; je n’ai plus entendu rien... qu’un pas de femme qui descendait l’escalier: c’était mon bonheur qui venait à moi.

27 décembre.

Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.

28 décembre.

Elle est venue.

* * * * *

Je sens que je n’ai plus que cela à dire: «Elle est venue», ou: «Elle n’est pas venue.» Désormais toute ma vie dépend d’une telle oscillation.

29 décembre.

Soyons sincères impitoyablement! Est-il possible de dire ou d’écrire en toute franchise: «mon bonheur»?... Et n’est-ce pas plutôt que, dans notre avidité de nous croire heureux, nous nous hâtons de dire ou d’écrire le mot, afin que la vertu même du mot nous leurre?... Ce n’est pas le souvenir du bonheur qui nous reste, mais celui du moment où nous avons prononcé ou tracé le mot, pour forcer la chose.

Ah! que les plus malhabiles vis-à-vis du monde sont parfois bons comédiens vis-à-vis d’eux-mêmes!

31 décembre.

Hubert, qui est venu aujourd’hui rue du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la présence de Pons à Paris.--Joli jour de l’an!

1er janvier.

Si, si! plus joli nouvel an que je ne pensais: madame Delaunay m’a tenu à part, un moment, et m’a dit:

--Vous savez qu’elle n’est plus si opposée au divorce? On peut lui en parler.

Je me suis risqué à lui en parler. Elle m’a répondu:

--Eh bien! pour cela, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire?

--Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi conserver votre appartement?

Elle m’a promis de donner congé, mais j’ai vu que cela lui était pénible. Pourquoi? grand Dieu! pourquoi?... Est-ce sa vie d’autrefois, est-ce son mari qu’elle regrette?...

Elle ne sait pas qu’il est ici...

Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui tout à l’optimisme!

5 janvier.

Elle n’est pas venue.

6 janvier.

Caresses, tendresses. Presque trop. Puis des larmes tout à coup... C’est la première fois qu’elle pleure chez moi. Je m’inquiète. Elle dit:

--Ce n’est rien: je suis nerveuse...

Ce n’est pas cela qui me rassure!... Enfin elle se remet, et la voilà qui cause, cause!...

--Oh! lui dis-je, vous êtes trop intelligente!

Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se moque d’elle-même et se remet à parler, encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. J’essaie de la suivre, elle ne m’écoute pas.

Puis, tout à coup, sur le point de me quitter, piquant l’épingle dans son chapeau, elle me dit, comme la chose la plus ordinaire du monde:

--Vous savez qu’Amédée est ici?

Je répète bêtement, malgré moi:

--Amédée?

Et je m’assieds.

Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, un jour ou l’autre, qu’il est ici!... Elle l’appelle «Amédée», sans doute; eh bien?...

Je dis:

--Vous l’avez vu?

--Non.

--Vous le verrez?

--Oh!

Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. Ordinairement, c’est moi qui fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, c’est moi qui la cherche. Elle est sur le palier, elle revient, elle descend quatre marches, et les remonte... Je regarde son gant blanc descendre en spirale sur la rampe et diminuer comme un objet qui vous a échappé au bord d’un puits profond.

12 janvier.

On avoue assez facilement les tourments qu’une femme vous fait subir, avant qu’on la possède; mais après, ce n’est plus de même...

13 janvier.

Elle n’est pas venue.

14 janvier.

Je lui ai dit:

--Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous. Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer...

Elle m’interrompt:

--Comment savez-vous cela?... Comment est-il possible que...

--Je le sais, vous le voyez bien!... Ce n’est pas par votre mari lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec dégoût... Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non pas, lui non plus, de votre mari!... Vous voyez donc l’usage que fait votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes...

Elle est épouvantée, elle s’écrie:

--Il a été raconter cela!... Mais où?... mais à qui?...

--Qu’importe le lieu? et qu’importe la personne? C’est partout et c’est à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à vous!

Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue à l’appel de son mari.

Elle répète, au milieu de sanglots:

--Il m’écrivait: «Je suis malheureux!...»

--Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse; il vous a volé votre fortune... Je le sais! ne niez pas! c’est votre pauvre maman qui paye, bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis son retour... je le sais!... Il a mangé votre fortune avec une gueuse; il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère!...

--Non! non! ne croyez pas cela!... Cela ne sera pas!... C’est un misérable, certes! mais, mon ami! quand il me dit: «Je suis malheureux!...» Ah! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!... Un homme qui vous crie: «Je suis malheureux!...»

--Mais, malheureux, comment l’est-il? par sa débauche, par sa lâcheté!... Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes accourue à son appel!

Elle se tait; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses instincts; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari; elle sent qu’elle continuera à le secourir.

J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit: cette femme est perdue pour moi.

15 janvier.

Moi aussi, je suis malheureux!

Malheureux: enfin, c’est moi que je retrouve! Je me reconnais. Un étranger a habité en moi quelques semaines.

18 janvier.

Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, qu’elle n’aimait que moi, qu’elle n’avait jamais aimé que moi, que par moi seul elle avait été ravie... etc. Elle sanglotait; elle se tordait les mains; elle jurait encore qu’elle m’aimait... Mais ces serments, je ne les lui demandais pas... Je ne lui ai pas dit une seule fois: «Vous ne m’aimez pas.»

5 février.

Je lui ai annoncé que j’allais partir. Aussitôt j’ai vu une femme éperdue. J’aurais pu croire que c’était d’amour. Elle m’a conjuré de ne pas la quitter; elle était suspendue à moi, les deux mains nouées derrière mon cou:--comme si elle m’aimait trop pour supporter mon absence, ou comme si, faute de mon cou où s’accrocher, elle s’en allait tomber dans une crevasse...

Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. Elle ne comprend pas que je m’efforce de la contempler elle-même avec une sorte de recul; elle m’accuse de froideur: c’est elle qui me reproche de ne plus l’aimer!

Pour la rassurer là-dessus, comme je m’abandonnerais volontiers aux tendresses, si je ne voyais pas en elle, mieux qu’elle-même!

6 février.

Elle m’a dit:

--Emmenez-moi! Je vous suivrai où il vous plaira...

Et, comme je ne répondais pas, elle a ajouté:

--Allons voir le verger à travers la grille et le sentier qui dégringole au milieu des giroflées...

Elle est sincère, elle viendrait bien si je le voulais. Tout autre, à ma place, l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle au moins un peu de temps encore... Avec quelle bonne volonté elle m’aimerait!... Mais le tourment que je sais, maintenant, qu’elle a sous son front, et qu’elle a eu sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je par un voyage?...

Elle n’a pas cessé un instant, elle ne cessera jamais de se tenir pour la femme de l’autre.

7 février.

Il y avait un moyen de projeter tout à coup dans son obscurité un rayon de lumière implacable; c’était de lui annoncer ce que je venais d’apprendre:--que la procédure du divorce avançait à grands pas... Je lui ai dit tantôt où l’affaire en était. Elle a fait cette remarque:

--Mais il n’y a donc aucune difficulté?

En effet, dans son cas, il n’y en a guère. Et je lui ai rappelé qu’elle devait voir l’avoué demain. Elle a dit:

--Demain?...

Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient l’occupation de femme qui l’empêchera demain d’aller chez l’avoué.

16 février.

Elle s’exalte. Elle analyse trop; elle sait trop bien m’énumérer les raisons pour lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, saurait-elle pourquoi?

20 février.

La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes; tu ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent: c’est une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau,--du mien, où je me crois couché.

21 février.

Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime.

Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était centuplée; mais ce n’est pas cela: elle était vraiment changée. Il y avait un dieu en moi; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre pauvre langue... Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si j’ai de quoi souffrir; mais la vérité, plus triste, est que je ne souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais...

22 février.

Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne!... Te voir de loin... Te prendre les mains sans seulement dire bonjour; sans rien dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer... Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple!... Ton pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent!... Tes mots qui prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé!...

Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres.

Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce? Quelle peur alors!... «Comment!... ils sont venus si près de nous? Ils nous ont cernés?... et vous me regardiez pendant cela tendrement!...» Je t’ai dit: «C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers des hommes.»

Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de la masse obscure du cyprès.

Je t’ai dit:

--Non, vraiment, est-ce que cela ne valait pas la peine?...

Tu m’as dit, plus tendrement que jamais:

--Mon chéri!... Mon chéri!...

Tu semblais bien émue, tu l’étais!...

C’était le premier jour où tu t’étais excusée de ne pouvoir venir chez moi, sous le prétexte d’une course indispensable au Louvre. Je t’avais suppliée: «Que je vous aie au moins un instant dans ce jardin!...» Oh! que je te sais gré d’être venue.--Tu n’allais pas au Louvre, mais au premier rendez-vous de ton mari!...

23 février.

Pourtant tu ne t’es pas détournée de moi! Et même tu reviens, en amoureuse, en suppliante. Ce n’est pas toi qui t’es détournée encore, c’est ton instinct secret, tes habitudes de dix années, tes souvenirs, la figure de femme que tu as faite longtemps devant le monde... Ma chérie, tu me tendais les bras, et tout cela regardait ailleurs! Tes yeux, que tu sais que j’aime tant, tu me les donnais! et ta bouche, tu me l’offrais, il n’y a qu’un instant,--pour m’affoler, pour que nous nous affolions ensemble, n’est-ce pas? pour que tu oublies, un moment, ce poids qui t’entraîne en arrière; pour que moi, un moment, stupide, je ne m’aperçoive pas que tu ne viens pas toute à moi?... Mais quels subterfuges, quels philtres, quelles drogues, je te demande un peu, pour un amour comme le nôtre! Devant la mort, il faut avoir le sang-froid de dire: «C’est la mort.»

25 février.

Je me tiens le plus décemment que je peux. Mais comme j’embrasserais quelqu’un qui oserait me dire: «Mais pleurez donc, mon ami!...»

27 février.

Oh! que tu as eu tort de me donner aujourd’hui tes lèvres, ma chérie! Ce sont là des choses dont il ne faut pas raviver le souvenir; je vais les perdre: je ne baiserai plus ta bouche, ma chérie, ma chérie!...

Je n’ai pas besoin de faire beaucoup de bruit; je ne tiens pas à ce que l’univers m’entende crier; que mon chagrin soit emmuré, et muet.

1er mars.

Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer avec fierté ma douleur.

Je pense à la chair de tes joues, aux environs de tes yeux, aux coins de tes lèvres qui font la moue, à la lumière de tes dents quand tu parles... Et puis tout à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes lèvres!... Oh! oh! que quelqu’un ait pitié de moi!...

5 mars.

Je pense à toi au passé, et je te vois presque tous les jours!... Je règle, sous les yeux du moribond, le détail des obsèques. Et toi, tu ne t’aperçois pas de ce qui meurt. Je t’ai dit tantôt:

--Mais, ma pauvre chérie, tu ne m’aimes plus!...

Et tu as eu l’air très étonnée.

Si j’éclaire le fond de ta conscience, comme tu vas souffrir!

Cependant il faut bien que tu saches à qui tu appartiens...

Ta droiture est trop grande pour que tu ne croies pas m’appartenir, t’étant donnée à moi librement, ayant, sans doute, jusqu’à un certain point, répudié l’autre... Tu ne le sais pas, mais il y a quelque chose de plus fort que ta droiture, et c’est cela qui te rive à l’autre. J’ai mis beaucoup de temps à m’en apercevoir, moi qui te regarde: tu prendras ton temps et tu t’en apercevras, pauvre femme!... Tantôt, je t’ai embrassée d’une façon nouvelle,--l’as-tu remarqué?--avec de la pitié.

Petit détail; je t’ai demandé:

--Avez-vous songé enfin à aller chez l’avoué?

Tu as rougi!... Tu as rougi devant moi de ne plus vouloir te séparer de ton mari! Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai cela.

10 mars.

Elle ne pense qu’à ceci, que son mari est malheureux.

Pons a eu l’audace de se présenter rue du Bouquet-d’Auteuil, chez sa belle-mère. Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai dit à madame Delaunay:

--Vous avez eu tort: votre fille sera émue de l’affront qu’il a subi à votre porte et elle lui fournira quelque compensation.

Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà dit à sa mère:

--Le malheureux venait implorer ton pardon!

Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune contre lui: sa pensée intime a été qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su le retenir. Quand le scélérat l’abandonnait, c’est elle-même qu’elle jugeait fautive: quelle peut bien être son attitude devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle n’est pas venue.

15 mars.

Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon départ. Elle s’est mise à pleurer, mais doucement, sans éclats, sans surprise, comme à un événement inévitable. J’ai ajouté:

--Mais mon voyage ne sera pas long: je vais à Grasse pour un travail sur Fragonard...

Ses yeux humides m’ont regardé, et ils disaient:

«Nous savons bien qu’il n’y aura pas de retour...»

Puis elle-même m’a demandé:

--C’est à cause de _lui_ que vous me quittez?

--... J’ai un travail, il faut que j’aille là-bas...

Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien dit qui vaille.

17 mars.

Que de choses nous aurions à nous dire, en ce moment, si je pouvais redevenir pour elle un ami! Mais je l’aime trop, la présence de l’autre m’enrage... Et qu’est-ce qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est pas redonnée à lui?... Plutôt que l’accuser de cela, en finir!... en finir!...

19 mars.

Je ne lui demande même plus pourquoi elle n’est pas venue, hier, avant-hier, ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, c’est dans l’espoir secret de trouver en moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été profondément heureuse à côté de moi; je crois qu’elle m’a un peu aimé; si elle avait eu le temps d’en prendre l’habitude, j’aurais peut-être effacé l’autre!... Mais je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.

Que ne suis-je parti depuis six semaines! Cette agonie lente est aussi par trop dure; il fallait m’arracher subitement, endosser bravement toute la responsabilité d’une rupture brusque: elle m’eût détesté peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, et, d’un coup brutal, l’eût rendue tout entière à son mari...

Cependant, si elle venait à me juger indigne, ne souffrirait-elle pas davantage pour avoir manqué à ses devoirs en faveur d’un homme de peu de prix? n’irait-elle pas s’abaisser devant l’autre indigne pour ne lui avoir préféré qu’un de ses pareils?... Non, tant pis! qu’elle m’estime, au moins! que son souvenir de moi reste beau.

20 mars.

Songe-t-on que, maintenant, elle me parle de lui?... et qu’elle m’a dit de combien «le malheureux» avait maigri en dix mois? et comme il est devenu «doux»!...

Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.

Et une ambiguïté atroce le complique... Je me demande si elle me dit cela parce qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore son mari, ou parce que déjà elle a oublié qu’elle m’a aimé...

Et la vieille maman, qui soupçonne la cause de mon départ, m’accuse:

--Vous pouviez la sauver: il ne fallait pas l’abandonner au moment où elle a le plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. Vous étiez le seul...

Je ne peux pas lui répondre: «Je suis le seul qui ne puisse rien, car elle m’a aimé et ne m’aime plus!... car elle ne m’a aimé que malgré la révolte de sa conscience profonde, et, pour ainsi dire, pendant le désarroi d’une bourrasque: l’ordre et le soleil revenus ont repris sur elle leur empire... Votre fille, chère madame, est de celles qui sont nées pour être femmes d’un seul homme, fût-ce de celui qu’elles n’ont pas choisi.»

Mais la vieille maman, qui a donné le jour à une de ces femmes-là, elle-même n’eût pas compris.

J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets...

3 mars.