Part 6
De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons, et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air d’être en terre glaise; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a remué depuis une heure: la gouttière de la maison est affligée d’un hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre...
Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à celui où je vois remuer le bonnet; à d’autres, qui y veillent un homme paralysé, une mère mourante; et à des jeunes filles qui s’y préparent avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme, veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert sur la route où rien ne passera...
Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner que donneront les Lambert au carnaval prochain: nous ne sommes qu’en octobre!... Et la pluie tombe autour d’elles!...
Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même, tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie!... Je songe à une autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je suis né... Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi? Est-ce qu’elle pensait: «Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un jour retranché à ma vie?» Ah! quelle foi en le lendemain de la mort il faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans soleil! Ou quelle inconscience!
Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie!...
9 octobre.
L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure d’allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se balance au bout de son fil; elle me confond avec le poirier sous lequel je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent au-dessus des glycines...
Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse! J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée pour lui.
Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en vais!...
Paris, 11 octobre.
Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant travailler et dormir... Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.
Il fait trop beau: toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes comme en juillet; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui ont peiné le jour sont lents le soir: les mouvements modérés sont pour eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux fenêtres où des couples s’embrassent; sur les balcons des ombres se rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc, mon Dieu! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité!
Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes, j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre, pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut, s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante: quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon rêve; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir!...
12 octobre.
Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.
Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux couleurs vives du parterre,--flammes de soufre et brasier rougeoyant des cannas, bégonias d’un grenat éclatant,--je me suis retourné et j’ai eu devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.
Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est représentée, je suppose, une scène de deuil: c’est une femme assise sur un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave qui le lui lave; le fond est une draperie souple, suspendue à des crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits plis corrects, disposés en patte d’oie; aux flancs du marbre, marchent de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du Bengale dépouillés. Ah! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent, les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant. Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin, étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse sur le ciel blême ses moignons décharnés: quelque chose comme un Laocoon des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre... Je donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser à un poison qui aurait débordé...
* * * * *
Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair soleil semble prisonnier!...
* * * * *
Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de beaux noms qu’on n’entend que là: «Apollon», «le Roi», «la Reine», «le bosquet», «les trois fontaines», «marbre», «miroir», «marbre» encore!...
22 octobre.
Je ne peux pas ne plus penser à elle.
Voilà bien des jours que je ne l’ai vue; je n’ose pas les compter comme font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses; mais j’en ai bien envie. Pourquoi? pour me dire et me répéter à moi-même: «Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant!» et invoquer la miséricorde céleste; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus grande douleur.
25 octobre.
Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas, où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais, ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour... O lumière! lumière! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans profanation.
27 octobre.
Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la chair et du cœur.
Me voilà! Je méprise tout: baiser la bouche d’une femme, tout est là! Et vite, vite! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide, la _Divine Comédie_, Montaigne, Rabelais, l’_Imitation_: évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser la bouche d’une femme! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le proclament pas; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse!
J’écrivais tout à l’heure; son parfum a passé comme une nuée, un fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre... Je le jure; j’en ai encore le frisson... Je la veux trop! Mon désir la crée. Mon amour me fait presque peur.
29 octobre.
Et puis, tout à coup, un billet:
_J’arrive, mon ami, je veux vous voir! Venez ce soir même, je vous en prie._
Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris: elle est là! elle est là! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main! Dieu de Dieu! la vie est trop bonne; il y a trop de bonheur pour moi; ce n’est pas juste. Ah! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées, et que mon bonheur, à moi, soit fini: j’ai eu la part trop belle!
--Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.
Je suis dans le petit salon; un pas, dans la chambre au-dessus, fait bruire autour de moi les girandoles; cela sent le gaz, l’essence, la naphtaline; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se retire; on vient; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à Aix! Mon visage doit être transfiguré; quelque chose m’emplit à m’étouffer; ma tendresse déborde; mes yeux parlent pour moi... Elle vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais. Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis deux mois me hante.
Mes larmes coulent; ah! je ne fus jamais si heureux! Et nous sommes là, sans pouvoir rien dire. Je pense:
«Dieu a passé entre nous! le ciel vient de tomber là! Est-il possible de goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant?»
Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux:
--Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous!
Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne: le château, les douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans fin.
--Et vous? qu’avez-vous fait?
--Je vous ai aimée, oh! aimée!...
Elle sourit et dit:
--Vous serez patient, mon ami? Jurez-le.
--Oh!... les serments!...
Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que sa bouche m’apparaît. Et je la baise...
3 novembre.
Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier moi-même, me cacher, tout au moins, de peur que mon visage ne trahisse, dans la rue, un tel bonheur...
4 novembre.
Je ne cherche pas à comprendre ce qui est arrivé. Dans mes songeries, j’ai souvent imaginé à l’avance telle et telle scène probable ou possible entre madame de Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants, entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais comme la fin et le prix de quelles hésitations, de quels atermoiements, de quelle patience infinie!... Et hier, justement, elle me recommandait cette patience, à l’instant même qui précéda celui où ce baiser fut échangé!... Oh! ne disons pas: «Je ferai», ou: «Je ne ferai pas»! Une porte qui s’ouvre, un pied posé un peu plus avant, le ton d’une robe ou bien le temps qu’il fait peuvent bouleverser les plans que la raison a le mieux établis. Nous ne savons pas qui nous dirige, et nos plus grandes surprises viennent de nous-mêmes.
7 novembre.
Je disais facilement mes peines et ma mélancolie; mon bonheur, je ne sais pas l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage qui convient; je n’y suis pas accoutumé. Et je sens une pudeur nouvelle: je n’ose pas dire que je suis heureux!...
Quelqu’un, intérieurement, me souffle:
«C’est que, sincèrement, tu ne l’es pas!»
Je réponds:
«Comment! comment! Ne le serais-je pas?»
Et la voix me chuchote:
«Ta situation est telle, en effet, que tu ne peux pas croire que tu ne sois pas heureux...»
Maudite voix!--mon mauvais génie qui, lorsqu’il faisait beau, m’a toujours dit: «Pas tout à fait!» qui, lorsque j’allais m’enthousiasmer, m’a averti: «Tu ne vois donc pas?...» et qui, lorsque j’avais accompli quelque chose de bien, m’a grommelé invariablement: «Ce n’est que cela!...»
10 novembre.
Tes cheveux blonds, si lourds que tu n’en sais que faire et où chaque courbe luit comme un anneau d’or, ton front, ta tempe transparente, sous laquelle bat ta pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes sourcils qui n’en finit pas et qui abrite si bien, au coin de l’œil, la petite grotte aux douleurs où le cerne bleu prend sa source; tes yeux miraculeux, ta joue,--mon Dieu! quand j’y pense!...--je les supporte encore: mais ta bouche!... La seule image évoquée de ta bouche m’affole, et me voilà qui pleure d’amour, d’admiration, de stupéfaction.
Ta tête chérie!
Tous les grands amoureux comprendront mon extase, mon délire quand je crie seulement: «Ta tête chérie!»
Je la tiens dans mes mains; je caresse tes oreilles entre mes paumes; mes doigts tout entiers se perdent dans ta chevelure!...
Oh! pardonne!... Au degré où je t’aime, je devrais taire, par respect pour ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, par là, de prolonger un peu de temps mon ivresse...
11 novembre.
Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir les portes du paradis et qui peut se dire: «Dieu!... l’Éternité!... les voilà, je les touche!...» Quel moment!
12 novembre.
J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner, elle est venue me rejoindre dans le parc...
Souviens-toi à jamais de son image.--elle était debout contre le socle de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone;--et de ce saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit: «La voilà!»
Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était une belle journée; le vent était un peu froid, mais je savais bien que là-bas il y avait un abri, au soleil... C’est tout à fait à l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans les ormes dorés; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous: nous nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse. On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient en fantômes... Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous, entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes:
--Si quelqu’un allait ouvrir?...
Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument impossible. J’ai failli lui dire: «Mais tout est mort, nous sommes dans le passé!...» Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis, presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures, et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits; le vent seul, à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui, les feuilles tombaient.
15 novembre.
J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne: ce seront des mots dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire; et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de «volupté»,--devenu abject,--pour dire ce tressaillement profond, total, magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer que c’est de plaisir qu’il est fait.
Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se raconte incomplètement au dehors! Quand aucun œil humain ne devrait jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y ai écrit.
Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens qui sont nés heureux: je me repais du moment présent.
20 novembre.
L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la beauté de ce que nous allions perdre.
Que des jeunes gens puissent aimer? Avec toutes les grâces de l’inconscience, oui, sans doute: ils cueillent un fruit en jouant, en folâtrant; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons jusqu’à l’amertume exquise du noyau.
22 novembre.
Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a monté l’escalier de ma maison!... Cette porte s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que je me remémore cela: c’est une image que je veux revoir quand je mourrai.
Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe; je pensais seulement: «C’est elle, c’est son visage, son corps chéri... sa longue jambe faisant un pas pour moi!...»
Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie.
Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété, depuis:
--Chez vous, c’est pareil à vous: cela me plaît, mais presque trop!...
--«Presque trop?»... que voulez-vous dire?
--Je n’en sais, ma foi, rien...
Je tirai l’épingle de son chapeau: la vue de ses cheveux arrêta en moi toute pensée malencontreuse...
26 novembre.
Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes livres, comme elle m’en parle depuis qu’elle est à moi!... Je m’en plains.
* * * * *
Elle m’en parlait dès auparavant, voyons! C’est de cela que nous causions, c’est en cela que nous nous sommes aimés!... Oui, oui! j’en étais fier et satisfait, alors. Mais je vois bien, à présent, que ce n’était pas tant sa conversation que j’aimais: c’était elle.
* * * * *
Quand elle me parle de tout ce par quoi je me suis fait aimer d’elle, je suis jaloux. Je voudrais être un sot, un ignorant, un goujat même, et qu’elle m’aimât! Ah! comme je la croirais bien à moi!
Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a répondu innocemment:
--Mais je ne vous aimerais pas!
Qu’elle m’a fait mal!
L’adoration de sa chair peut-être aussi m’avilit-elle un peu? De la région élevée où se maintenait notre amour, c’est moi qui tombe, et c’est elle, la Psyché, qui proteste. Surprises! surprises! l’amour n’est fait que de sujets d’étonnement: le premier jour, avant que je lui ôtasse son épingle, c’est elle qui m’avait paru me trouver trop peu vulgaire...--si c’est ainsi qu’il fallait interpréter son spontané «presque trop»!
29 novembre.
Son corps!...
Son corps? mais, en définitive, serait-ce de tout elle la partie la plus sacrée, et l’essentielle, puisque, arrivé enfin à lui, et stupéfait de son emprise, je sens que je n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu aucune gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, son cœur... Son corps, j’ai osé parler de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène, mais aujourd’hui le sentiment de sa grandeur me terrasse, et je me crois, moi qui le touche, promu à je ne sais quel sacerdoce.
La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable qui nous émeut: notre cœur ne se donne qu’à ce que le temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût semblé froid!
30 novembre.
Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant livré sa pensée, sa sensibilité, son cœur; mais non! je vois que c’est à présent seulement qu’elle me donne tout cela, en même temps qu’elle se donne. Ce n’était presque rien, ce que j’avais ou soupçonné ou reçu d’elle. A mesure que je la caresse et que je l’étreins plus passionnément, c’est son âme, son âme sans réserve qu’elle me livre. J’ai honte... Quelle humiliation est la mienne: ce n’est pas cela que je lui demande.
1er décembre.
Je me tais. C’est à son corps que je pense.
4 décembre.
Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en sourit, la bonne et libérale madame Delaunay!
Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.
Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame Delaunay, me fait-elle peur? C’est qu’elle va nous faire souvenir du mari.
10 décembre.
Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains croisées sous la nuque; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, à moi, et heureuse!
Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint les cheveux,--cette vue me fait frémir les jarrets.
Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu; tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a stupéfié... Qu’était-ce, en effet, que tout ceci: rêves d’enfant, exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout ceci ne devait aboutir?... Pour la première fois, je sens que tout ceci et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un magnifique amour... Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes; chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite: ô vous, jeunes gens! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous!
Une demi-heure après.
A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris, rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit; que je suis moi-même un être borné: en effet, le flot de ces cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne soupçonne rien, je ne désire rien; non, rien, je le jure...