Part 5
C’est le moment du ramage des oiseaux: on dirait que la musique du restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur l’eau, est grise et rose; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à coup, immobilité apparente des choses:
O temps, suspends ton vol...
Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet imperméable, entre les roseaux; un éclat de rire me les signale à l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres; presque aussitôt la musique recommence à sévir; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et l’une des deux femmes pousse des cris aigus... Une barque passe, portant un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers...
Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes, quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon souvenir!...
A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne, debout, inertes...
Un coup de fusil a retenti dans la campagne; l’aboiement du chien se prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont couchés, que les musiciens sont partis... Je me retourne: je suis presque seul; une vieille femme réempile les chaises... Quoi! tout est fini déjà?... J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des baigneuses: une action qui a quelque durée me rassure...
Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas... Et mes baigneuses ont pris leur bain: les voici qui montent à l’échelle, au bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note, leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes derrière les cabines.
Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même: l’eau bleuit, le gris de l’air est devenu plus dur; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se carbonise et se racornit:--c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre délayée;--le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une, avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit; d’espoir, il ne restait que des balayures roses au bout du lac: elles viennent de se laisser voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du ciel...
Deux femmes passent derrière moi. L’une dit:
--Un dessinateur...
Et l’autre:
--Il a pris notre portrait dans l’eau.
Je ferme mon carnet... J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.
24 septembre.
Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu! je le sais: c’est d’amour que j’ai besoin; je meurs du désir que quelque chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse, et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont s’émouvoir à mon aspect chagrin!...
25 septembre.
La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de ces grands paysages de Loire! Ces longs lointains, ces lignes et couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint une impression de contes de fées, presque souriante! La courbe de ces eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en fuseaux blonds comme des cheveux; ces groupes de peupliers fournis et frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt plans divers! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la courbure même de la terre!... Raison souveraine qui présidez à l’ordonnance de ces vallées splendides! Calme parfait, possession de soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente!...
Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable: «Crue de 1856,... 66,... 76.» Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes beautés!
Langeais, 26 septembre.
Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive, mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, leur arôme mélangé à celui de la terre humide! On disait «messieurs les melons» parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre, blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait, ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces potentats; et, dans ce «messieurs les melons», il y avait le sourire de Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine, entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des hommes.
Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais; cela descendait à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers roses.
Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à une impatience ardente de le voir arriver? pourquoi me cachais-je, et pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir? pourquoi étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours? pourquoi la vue d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie, en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables? Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que l’on apercevait du haut d’un belvédère?
Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce temps-là?...
Beaumont, 29 septembre.
Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui ai dit: «C’est vous le fils Tiffeneau?...» La dernière fois que j’avais pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la remettait; mais je n’ai pas osé dire: «Et votre père?...»
Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où, autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri «là-haut»...
La porte est neuve, le mur est neuf: le cimetière est bien agrandi! Je m’y perds... Que de noms à moi familiers!... Mais tout à coup je m’oriente: voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés; voici des cyprès... bien plus beaux!... et je reconnais celui au pied duquel reposent les trois femmes à qui je dois la vie: celle qui me l’a donnée; celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère; et ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et l’invitation à prier Dieu pour elles... Voici le pot de fer-blanc où nous versions la bouteille d’eau.
L’endroit est paisible et simple; la vue qu’on y a est presque jolie: de beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le papier. Les mouches bourdonnent; des poules caquètent derrière la muraille; un âne brait; au loin, j’entends le roulement d’une carriole; sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute bruissante du fourmillement heureux des insectes.
Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup, jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait être le leur. Je me disais: «Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je saurai cela». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas plus.
Même jour.
La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts; ceux qui demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et d’autre. Curieux effet: le masque que le temps a mis sur notre visage d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans un chemin, la nuit, ont eu peur.
30 septembre.
J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais...
Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les plus infimes; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas, ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c’est un fantôme qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie... Son œil bleu, sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible en toute sa personne: ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son image, j’ai le souvenir de mes deux pieds; mes deux pieds chaussés de vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends encore la recommandation: «Mon enfant, regarde où tu mets les pieds!...»
* * * * *
Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible, les pissenlits, la «boursette», une petite fleur jaune dont je n’ai jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu’on a rejoint le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, quel beau tapis! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants!
Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse pierre; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que j’entendais souvent au cours de ces promenades: «Mon enfant, quand tu seras grand...» Il est là encore, mon vieux noyer! Je l’ai reconnu de loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt: «Mon enfant, quand tu seras grand...»
A tout bout de champ je m’interroge: «Depuis que tu t’es éloigné de ce sol, qu’as-tu fait?» Les témoins de notre enfance sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre; je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. O comme mes juges semblent impassibles! N’ai-je rien accompli qui vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir bourbeux de l’eau: enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur? N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle?--Et je ne sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent: «Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé.»
* * * * *
A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? O pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous? qu’êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d’une parole d’amour?...
Le jour est splendide et calme; sur la terre, on n’entend aucun bruit; pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là; où sont les hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à peine l’odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien dans le passé? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir?... Mais la notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à la longue.
* * * * *
Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, avec de larges et longues échappées soudaines; par-dessus tout il est dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte; le pinceau même n’y a presque rien à faire; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.
Ce n’est rien, d’abord: un champ de chaume, trois rangées de betteraves, une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé; au second plan, un grand espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse; un noyer qui borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.
Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure! Peu d’éléments en font les frais: une maison à demi visible, une cheminée qui fume, trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.
Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, sur les vallées de deux rivières, l’une bleue: la Creuse, qui vient du Berry; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse: la Vienne, courant vers la Loire immense.
1er octobre.
Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à chanter tout à coup notre intime ivresse?
Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison, nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut sensible.
Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant de la lune déjà rose; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.
* * * * *
Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse...
* * * * *
Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques arpents de chaume, étaient couverts par la nuit; et trois ormes grêles, dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau jour fini.
* * * * *
Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau nocturne qui s’offre à nous; puis au-dessous, en tons adoucis, s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir...
Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé: qu’est-ce qui m’émeut tant? Mon pays? une certaine heure?--ou la tristesse de mon amour que je répands partout?...
3 octobre.
Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main. Est-ce une atmosphère orageuse? Est-ce la douceur trop subtile de l’air léger? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et nous? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une émotion qui semble un lent aboutissement: chagrin ou volupté à pleurer, se développent et m’envahissent d’un seul bond; l’air s’agite autour de moi comme au battement d’une aile invisible; il s’épure et il porte un parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit...
4 octobre.
J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle d’affaires; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire: «Vous avez peut-être envie de revoir la terrasse?...» Et si je ne lui demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des seules choses qui durent.
--Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite ombre qui est dirigée de si haut.
Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux; je lui dis, en passant entre deux poiriers:
--Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la cherchais longtemps: caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main du premier être qui ait charmé mon cœur.
Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté: «Au fond, dans la vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent...» Mais le notaire a dû se dire que je n’ai pas cessé d’être enfant.
7 octobre.
Il a plu toute la nuit; toute la matinée il a plu; il pleuvra l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les feuillages; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans défaillances, comme un bavardage de femmes; plus près, sur les lierres, on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et, depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à intervalles comptés; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue... De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur.